lourd silence. Une demi-douzaine de petites paysannes faisaient
irruption chez Mlle Anne. Quand elles furent dans la petite salle
carrelée, elles prirent une attitude sage, un peu contrainte.
-- Ce sont mes élèves, dit Mlle Anne; je leur apprends à
raccommoder et à coudre. Ces menus talents font défaut parmi nos
paysannes. Aujourd'hui, fit-elle, s'adressant aux petites, il n'y
aura toujours pas de leçon, je suis encore fatiguée. Il n'y aura
pas de leçon, mais il y aura à goûter.
Elle se leva péniblement et tira d'une armoire du pain et des
fruits qu'elle distribua aux enfants avant de les congédier.
Auberte, mue par elle ne savait quel instinct spontané, tendit la
main pour avoir sa part. Alors Mlle Anne rompit le pain avec
Aube, comme si elle accomplissait quelque rite. Mais elle garda
le silence. Les enfants étaient parties après un adieu sans
effusion, et la tranquillité qui suivit rendit plus immuable et
désolée la solitude de la petite maison.
Machinalement, Aube porta le pain à ses lèvres: quelque chose se
détendit dans le visage angoissé de Mlle Anne.
-- Oui, dit le vieille demoiselle, elles viennent ainsi deux fois
par semaine, celles qui veulent bien, et vous voyez qu'il n'y en
a pas beaucoup; je ne peux pas assez faire pour elles, je suis
pauvre.
Elle était pauvre, Aube n'en doutait plus: la jeune fille voyait
l'indice de cette pauvreté extrême, justificatrice, dans la
nudité des pièces, dans l'indigence du costume noir de Mlle Anne.
Mais alors qu'avait-elle fait du trésor?
Mlle Anne croisa ses mains d'enfant et parla de sa voix égale,
presque sans timbre.
-- Oui, dit-elle encore, répondant à la question qu'Aube n'avait
pas formulée. On se trompe, on se trompe en m'accusant, vous
comme les autres. Mon enfant, je ne vous en veux pas.
Mais il y eut dans tout son être un changement subit. Un
frémissement rompit l'immobilité voulue de son visage, et,
secouée tout à coup d'une victorieuse émotion, elle gémit:
-- Oh! pas vous, pas vous comme les autres. Vous ne me croyez pas
coupable. Dites-le-moi. Je vous regardais quelquefois à l'église,
en vous voyant si pieuse et si pure, je me disais: celle-là, du
moins, ne me calomnie pas... Mais, mon enfant, j'ai tort; comment
auriez-vous pu savoir? Tout à l'heure, vous croyiez à notre faute
et pourtant vous vous êtes assise là, près de moi, vous avez
mangé mon pain... Voir quelqu'un accepter mon pain de son propre
gré...
Elle se tut, ses lèvres remuaient encore, mais n'émettaient plus
aucun son. Dans la palpitation impuissante, navrée, de ces lèvres
muettes, Aube lut l'histoire de la grande injustice qu'on avait
faite à cette femme.
-- Enfant, je suis pauvre, dit-elle à la fin, comme mon père et
mon grand-père l'ont été avant moi, comme l'était aussi mon
aïeule, Mme de Mareux, qu'on accuse d'avoir dépouillé ses frères.
On vous a dit que j'étais avare, n'est-ce pas? que je n'avais
même pas la générosité de dépenser largement les richesses mal
acquises? C'est bien cela, n'est-il pas vrai? N'ayez pas peur de
me contrister. Maintenant, fit-elle d'un ton presque timide, vous
ne le croyez plus?
-- Oh! comment avez-vous tout supporté? dit la voix étouffée
d'Auberte.
-- Cela a d'abord été très cruel après la mort de mon père. Mon
père était un artiste qui gagnait beaucoup et dépensait de même;
il n'accusait personne, il ne croyait pas qu'un autre membre de
la famille de Menaudru eût secrètement accaparé les richesses
qu'on nous réclamait, et je pense avec lui que si le trésor
existe, il a été caché par l'intendant dans quelque recoin de
votre château. Quand j'ai perdu mon père, j'ai résolu de venir
ici pour mettre fin au soupçon inique qui s'attachait à nous et
que l'ignorance des faits avait perpétué. Je m'étais dit: En me
voyant, ils comprendront tout de suite que nous n'avons rien
pris. Et je me suis heurtée, non pas à un antagonisme que
j'aurais pu combattre, mais à une méfiance, à un dédain sourd,
inavoué, sur lequel je n'avais nulle prise. C'est un de ces
ennemis à la fois tenaces et insaisissables, qui ne meurent point
et qu'on ne peut étreindre pour les tuer. Je n'ai pas plus de
preuve de notre innocence qu'on n'en a de notre culpabilité. Ceux
qui avaient autorité pour me secourir, ceux dont l'estime
m'aurait rendu l'estime des autres, vos parents, -- pardonnez-moi,
Auberte, -- s'enfermaient dans leur indifférence, m'accusant
ou ne se souciant pas de moi. Quelquefois j'avais envie de
pleurer tout haut, de crier: Mais voyez donc... je suis seule, je
suis vieille, je suis pauvre... je n'ai qu'un coeur altéré
d'affection, ne le repoussez pas, au nom de la miséricorde... Et,
dans mon abandon, j'aurais mendié une bonne parole au pauvre qui
voulait bien mendier chez moi une aumône. Je n'ai jamais dit ces
choses à personne, et il me semble naturel et bon de vous les
dire à vous, parce que, Dieu soit loué, dans toutes ces ténèbres,
j'ai fini par trouver mon chemin.
Elle se tourna vers le dehors où les grandes roses trémières
fleuries se balançaient dans la lumière blonde, et elle dit
seulement:
-- Ces choses m'affligent quand j'y songe, mais malgré tout j'ai
été heureuse.
-- Heureuse! dit Aube.
-- Oui, j'ai fait ce que j'ai pu pour les autres et pour moi, ce
que j'ai pu, c'est tout. Je me suis dit bientôt: Anne de Mareux,
ne pleurons pas, ne rêvons pas, et, si nous ne pouvons être bonne
aux autres que par notre patience et notre silence, patientons et
taisons-nous.
Aube écoutait, suspendue à ces lèvres pâles d'où tombaient les
mots de la résignation à la vie. Elle aurait voulu prendre cette
femme méprisée par les deux mains, l'attirer dans le cercle de
respect, d'honneur intact où elle-même vivait, devancer le temps
qu'il lui faudrait pour faire partager sa conviction aux autres.
Mlle Anne voulut accompagner Auberte jusqu'au seuil de la maison.
Aube s'en alla, oppressée par l'amère injustice de ce sort et, en
même temps, soulevée hors d'elle-même par l'élan généreux qui
avait empêché cette femme de sombrer.
Elle avait apporté ici des fleurs, mais c'est Mlle Anne qui lui
en avait donné d'impérissables.
Au bout du jardin, elle s'arrêta et vit encore l'ombre
immatérielle et sereine de Mlle Anne, droite au milieu de ses
roses élancées que baignait une lumière couleur de miel.
X
Le temps était redevenu gris et piquant, et le vent balayait la
roche de Brague. Auberte était seule sur ce cap d'où elle
dominait un vaste espace.
La jeune fille s'était assise sur un fragment de pierre et
abritait son visage d'un pan de sa mante; elle laissait son
regard tranquille errer sur l'horizon pierreux et stérile, et se
remémorait les légendes de Brague.
Ici, disait la tradition, les hommes primitifs, les hommes
sauvages de ce temps brumeux que nous ne pouvons connaître que
par déduction, et qui s'est si bien enseveli sous la poussière
des vieux siècles, qu'il nous transmet à peine de lui-même un
obscur reflet ou un vague écho, -- ici, ces hommes affamés,
dépourvus de moyens d'attaque, acculaient les chevaux qui
vivaient en troupes libres sur le grand plateau. Ils les
pourchassaient, les cernaient jusqu'à ce que les bêtes traquées
et folles se précipitassent du haut de Brague. Elles tombaient
sur les roches qui en bas, si bas, découpaient leurs arêtes
épaisses et dures. Les hommes descendaient dépecer leurs victimes
dont les ossements retrouvés en amoncellement à cette place
avaient donné lieu à ces récits.
Aube revivait ces scènes, toute la tragique et âpre passion de
ces luttes barbares restait pour elle dans l'atmosphère qu'on
respirait sur la roche. Elle sentait la faim farouche des hommes
qui avaient tué, la terreur échevelée des bêtes qui avaient sauté
à cet endroit, de cette même pierre où elle était assise.
Elle détourna ses yeux du vide et regarda le chemin rocailleux
qui traversait le plateau. Un voyageur y marchait d'une allure
ferme et alerte, et dès qu'elle l'eut aperçu, elle ne cessa plus
de le regarder.
Il marchait assez vite, sa silhouette longue et svelte se
découpait hardiment sur le fond plombé du ciel; prendrait-il un
détour pour venir admirer le panorama? Oui, il venait: il
disparut derrière une ondulation de terrain et son pas retentit
bientôt, très sûr et rapide, sur le chemin de la roche.
En mettant le pied sur la plate-forme, il vit Aube, l'air transi,
blottie dans son manteau. Il dit un bonjour gaiement paternel et
ajouta:
-- Ne fait-il pas bien froid ici pour une enfant comme vous?
Avez-vous perdu votre chemin dans ces roches? Vous n'êtes pas
loin du mont de Menaudru. Voulez-vous que je vous ramène?
Il regardait avec intérêt la forme frissonnante ramassée sur
elle-même, mais le capuchon et la grande mante s'opposaient à son
observation.
Aube répondit avec dignité:
-- Merci, Monsieur, j'ai ma mule en bas dans l'autre chemin.
Laurent devait m'accompagner, il n'est pas venu.
-- Mais, ma petite enfant, ne puis-je le remplacer?
-- Laurent de Menaudru est mon frère: vous êtes le lieutenant
Droy qu'on attendait à la Maison. Et, poursuivit-elle avec un
redoublement de gravité, je ne suis pas une petite fille.
Elle se redressa, développant sa taille, et ce mouvement fit
tomber le capuchon qui cachait ses traits.
Il se découvrit et, l'air amusé par la revendication hautaine de
sa jeune interlocutrice, il dit d'un ton d'entrain où perçait
fort peu de confusion:
-- Malgré votre âge, que je ne mets plus en doute, ne trouvez-vous
pas ce lieu un peu froid et triste pour y prolonger votre station?
Elle expliqua cérémonieusement:
-- Je vais passer quelques jours au couvent de Sainte-Cécile, qui
est une maison de retraite où nous avons une cousine, pendant que
mes parents sont à X..., chez l'oncle de Laurent. Laurent n'est
pas rentré ce matin pour me conduire, je pense qu'il m'a oubliée.
-- Laurent, continua Aube, m'oublie quelquefois maintenant...
Ses sourcils se froncèrent un peu.
-- Mais Mme Droy, qui est très bonne, m'a promis une escorte pour
que je ne manque pas mon voyage. Cela obligera Edmée à se
promener avec Gillette. Vous savez qu'Edmée est souffrante
d'avoir trop travaillé pour Marc. J'ai pris les devants avec Olge
et votre petit frère Joseph; et, pendant que Joseph s'amuse, je
regarde la vue en attendant qu'on nous rejoigne.
-- Ne jouiriez-vous pas aussi bien de cette vue en vous mettant à
l'abri, tenez, là, dans cet angle?
Il étendit à la place qu'il indiquait le plaid qu'il portait plié
sur son épaule et, quand elle fut assise, il ramena les plis
épais de l'étoffe sur les genoux d'Auberte.
La jeune fille, ainsi enveloppée et protégée contre le vent par
l'élévation des roches, sentit un réconfort, un bien-être: elle
appuya la tête contre son dossier de pierre et regarda
pensivement Hugues, qui restait debout devant elle; elle le
regarda de ses yeux calmes dans lesquels étaient tombée à la
longue toute l'ombre de Menaudru, l'ombre séculaire et sacrée des
vieux murs, des vieux ombrages.
Elle avait pu facilement le reconnaître sans l'avoir jamais vu,
car il ressemblait beaucoup à Gillette et à sa mère. Très grand,
avec une apparence de vigueur dégagée et légère, il tenait de Mme
Droy sa belle tournure et tous les signes de bonne race. Ses
cheveux, coupés ras, n'avaient pas bruni avec l'âge; ils avaient,
à peu de chose près, la nuance paille de ceux de Gillette, et sa
longue moustache soyeuse n'était qu'un peu plus foncée; ses
années de vie militaire n'avaient point entamé l'inaltérable
finesse de son teint, sous lequel le sang transparaissait très
vite. Et il avait avec cela un air très viril que soulignaient
son allure militaire, son menton ferme, son nez aquilin, le
regard de ses yeux qui étaient, comme ceux de Gillette, gris
clair, brillants et limpides. Il y avait en lui une sincérité
gaie, presque protectrice, beaucoup d'activité, d'intelligence et
d'humour, comme chez tous les siens, avec, en plus, un élément
qui n'abondait pas à la Maison: beaucoup de douceur. Il
réunissait à un si haut point tous les traits distinctifs de sa
famille, qu'Aube faillit lui dire, et avec quelque raison:
-- Mais c'est vous qui êtes Droy lui-même.
Joseph, qui jusqu'ici était resté invisible, sortit de quelque
retraite broussailleuse et vint se jeter dans les bras de son
aîné, qui le pria de guetter l'approche de Gillette.
-- A vrai dire, reprit Aube après l'interruption, je n'aime pas
beaucoup la roche de Brague; je n'y suis jamais venue seule, et
je me demande comment Olge fera pour redescendre. Le chemin est
si abrupt... Mais Gillette se moque toujours de ma poltronnerie;
elle dit que j'ai vécu trop recluse, que les gens du pays ne le
connaissent pas et que je ne m'aguerrirai qu'en faisant des
choses très difficiles.
-- Gillette est une impertinente, fit irrévérencieusement Hugues,
et je me charge de le lui faire entendre.
-- Elle dit qu'il lui tarde tant que vous la grondiez... Cela me
donnait envie de vous connaître, fit, avec un sourire des yeux,
Aube gagnée par la gaieté confiante qui émanait de lui.
-- Elle pourrait bien comprendre que tout le monde n'a pas ses
nerfs d'acier. -- Et qu'on ne fait pas ouvrir en la secouant une
fleur fragile, acheva-t-il en lui-même.
-- Ne dites point de mal de Gillette, elle est mon amie.
-- Elle est aussi la mienne, fit-il, souriant à demi; mais ce
n'est pas un motif pour vous tyranniser et vous faire
entreprendre ce qui dépasse vos forces.
Elle le regarda avec une surprise où il y avait de la
reconnaissance.
-- Ainsi, vous ne me trouvez pas trop peu courageuse? Mais,
reprit-elle tristement, sans le laisser répondre, peut-être
est-ce parce que vous jugez que je ne suis pas capable de mieux
faire, que ce n'est pas ma faute et que rien ne me changera.
Puis ses yeux eurent de nouveau un rayonnement voilé.
-- Savez-vous, fit-elle, que vous êtes le tout premier de votre
famille qui n'ayez pas commencé par me malmener en me voyant?
-- Pauvre petite enfant, qui a pu avoir le coeur assez endurci
pour vous malmener?
-- Mais tous. Par exemple, ils m'ont tous aimée ensuite, et ce
sera peut-être le contraire pour vous.
Elle parlait simplement, sans confusion, avec ce naturel, cette
grâce lente qui faisaient d'elle, dans sa langueur, une créature
rare et délicieuse. Elle ouvrait tout grands ses yeux bleus,
veloutés, sans étincelles, et qui paraissaient presque sans
limite, tant ils étaient purs et profonds.
Elle continua d'un air heureux:
-- Je ne suis pas étonnée de vous voir; il me semble que je vous
connais depuis longtemps. Là-bas, à la Maison, ils parlent de
vous sans cesse.
Hugues se mit à rire joyeusement.
-- Ils ont dû bien vous ennuyer. Quel épouvantail j'ai dû vous
paraître...
-- Non, dit-elle seulement.
Puis, le visage un peu assombri, elle murmura:
-- Vous avez raison, cet endroit est triste, et quand on se
rappelle ce qui s'y est passé...
-- Bah! dit-il pour écarter d'elle les pensées morbides qui la
menaçaient de nouveau, vous ne songez pas que, pour juger
sainement ces choses, pour que vous puissiez, sans dommage[,] en
subir le souvenir, il faudrait, ma petite enf... Mademoiselle,
que vous ayez l'âme d'une des femmes de ce temps-là. Et si, au
lieu de nous attendrir sur les chevaux défunts, nous nous
occupions de votre mule vivante. J'aperçois tout là-bas des
ombres erratiques qui pourraient bien être à la fin votre
escorte.
Aube se leva, et une main appuyée sur la pierre:
-- J'ai peur, dit-elle, qu'Olge ne puisse pas redescendre.
-- Olge descendra, repartit Hugues. Je vais la détacher.
-- J'ai peur aussi qu'elle ne vous obéisse pas: elle est
fantasque et très susceptible.
-- Vous tentez mon ambition, Olge m'obéira.
Pendant que Joseph dégringolait la rampe à grand bruit pour aller
au-devant des retardataires, Hugues amena Olge dans le chemin et
fit signe à Aube de monter.
-- Oh! non, dit-elle, le chemin...
-- Est trop mauvais pour vous... Montez, je tiendrai la mule.
Elle s'installa sur sa selle, dont la commodité avait souvent
fait rire les jeunes Droy et exercé leur verve sarcastique, une
selle d'abbesse! disaient-ils.
Olge, maintenue par Hugues, opéra la descente sans un faux pas,
sans une secousse. Aube se laissait balancer au mouvement
rythmique de sa mule, avec une impression nouvelle d'absolue
sécurité.
Quand ils furent sur la route, il se retourna vers elle, un bon
sourire aux lèvres, une petite lueur mi-affectueuse, mi-railleuse
dans les yeux.
-- Sains et saufs! alors? dit-il.
Aube répondit posément:
-- Je vous remercie, Monsieur, vous êtes très bon et je n'ai
presque plus...
-- Peur de moi? A quand l'enterrement du _presque?_
Cette solennité ne devait jamais avoir lieu. Le _presque_ devait
irrévocablement demeurer entre eux, rendant plus pénétrante, plus
grave, la douceur de leurs relations futures.
Et Aube garda, de cette première rencontre avec Hugues, une
impression qui devait rester ineffaçable.
A ce moment, Joseph ramenait Edmée en triomphe. La jeune fille
salua Hugues d'une exclamation joyeuse.
-- J'ai cru que Joseph me trompait! nous ne t'attendions que
demain. C'est pour longtemps, cette fois. Va vite! maman sera si
heureuse, et le patriarche, et tout le monde. Tu regarderas la
dernière version de Marc.
-- Mais, fit Hugues, je ne regarderai pas ta figure qui est
défaite plus que de raison...
-- Je n'ai rien, quelques petites palpitations imperceptibles. Et
tu vois, je me promène.
Et se tournant vers Aube:
-- Ma petite princesse, vous n'aurez que moi et Joseph. Gillette
a été retenue.
Hugues prit congé des jeunes filles. Edmée haletait de l'émotion
qu'elle avait eue en voyant son frère, ou de la fatigue de sa
course. Elle s'était surmenée ces derniers temps et son
affaiblissement prenait, à son grand dépit, la forme d'une
sensibilité maladive qui lui valait de cuisantes humiliations.
Aube insista pour céder à Edmée sa place sur la mule, disant
qu'elle-même préférait marcher un peu. Edmée finit par consentir,
et la petite caravane poursuivit sa route dans la direction d'un
bois qui la séparait encore de Sainte-Cécile. En entendant un
froissement de broussailles dans le fourré, Joseph remarqua d'un
air capable qu'il y avait encore beaucoup de sangliers et son
frère Hugues, qui devait être détaché sous peu à Besançon,
organiserait probablement des battues cet hiver.
Aube sortit de sa songerie pour se dire qu'Edmée et Joseph
devaient avoir grande hâte de retourner chez eux, de prendre part
à l'allégresse que répandait à la Maison le retour de l'aîné.
Elle regardait depuis un instant du côté du bois, et dit tout à
coup d'un air satisfait:
-- C'est cela même, j'en suis sûre maintenant. Vous pouvez
rentrer, Edmée et Joseph, inutile de venir plus loin. J'aperçois
une des soeurs converses de Sainte-Cécile. Ne reconnaissez-vous
pas sa cornette?
Edmée se haussa sur sa selle.
-- Je distingue quelque chose... une femme avec une coiffure
blanche et qui m'a tout l'air d'être en effet une cornette. Mais
comment enverrait-on une soeur converse au-devant de vous,
puisque vous avez retrouvé ce matin, nous avez-vous dit, sur le
bureau de votre mère, la lettre que la Comtesse croyait avoir
envoyée à votre parente pour la prévenir de votre visite?
-- Oh! les Soeurs sortent souvent dans le bois pour chercher des
champignons ou des fraises, la Soeur cuisinière les envoie. Elles
vont toujours deux à deux et nous ne tarderons pas à découvrir
une seconde cornette. Celle-là est la grande Soeur Emilie, je
gage. Ainsi, Edmée... Et, d'un mouvement du doigt sur la bride,
elle arrêta Olge. Retournez à la Maison, vous me laissez en
bonnes mains. Ne venez pas jusqu'à la soeur, ou il vous faudrait
refaire à pied ce raidillon qui vous essoufflerait pour le reste
de la journée.
Edmée descendit donc, fit ses adieux à Auberte en lui demandant
de revenir bientôt.
-- Dans quatre jours très justes, répondit Auberte. Ma mère me
prendra à son retour de X.
-- Hugues sera encore là, et pour un mois, Dieu merci, conclut
Edmée.
Aube se remit en selle, Edmée la suivit des yeux, et, malgré les
appels de Joseph, elle ne s'éloigna qu'après avoir vu la robe
grise d'Olge en proximité immédiate avec la cornette blanche.
Mais, depuis une ou deux minutes déjà, Aube avait reconnu que ce
n'était point à une cornette qu'elle avait affaire, mais à un
mouchoir blanc noué sur la tête crépue d'une grande et forte
femme au costume rustique.
Cette femme, qui tenait dans ses bras un fagot de joncs, se
penchait sur le fossé rempli d'eau courante pour en couper
d'autres. Elle se redressa quand Olge franchit le dernier
tournant, regarda fixement la mule, puis derrière Olge comme si
elle cherchait quelqu'un. Il n'y avait personne, et elle
s'approcha. Aube vit un visage brun, hâlé, des traits lourds,
impassibles, qui éveillèrent en elle de vagues réminiscences.
-- Voulez-vous m'acheter une corbeille, _Demouéselle?_ dit la
femme d'une voix assez conciliante.
Aube maîtrisa ses premières préventions; sous sa fruste
apparence, cette femme qui parlait avec l'accent du pays, avait
un air de maussade franchise, et elle portait dans toute sa
personne osseuse les marques du chagrin et de la misère.
-- Elles sont là tout près, venez les voir. Et il y a une malade
qui vous demande. Je vous montrerai le chemin, votre mule peut
passer.
Elle prit un chemin sous bois, qu'elles suivirent assez
longtemps.
-- Est-ce encore loin? demanda Auberte.
La femme ne répondit qu'en secouant la tête. Ses mains avaient
été déformées par de trop durs travaux, ou peut-être par un
accident ou une maladie, et il y avait une teinte si livide sur
ses joues bistrées qu'Auberte lui demanda si elle souffrait. La
femme dit brièvement:
-- Je sors des fièvres.
Et elle continua de marcher.
Le chemin se rétrécissait, les branches frappaient les flancs
d'Olge et le visage d'Auberte.
-- Sommes-nous bientôt arrivées? fit Aube. Etes-vous sûre qu'on
ait besoin de moi?
-- Oui, _Demouéselle_.
-- Vous me connaissez? vous m'attendiez?
Elle fit un signe affirmatif.
-- Qui est malade chez vous?
-- La grand'mère, une vieille.
-- C'est que je n'aimerais pas à aller plus loin.
-- Il faut venir tout de même, _Demouéselle_.
Alors, pour la première fois, Aube eut l'intuition d'un danger.
Elles étaient dans une clairière déserte, mais Aube pouvait
encore voir sur la route, tout là-bas, dans le fond de la gorge,
Edmée et Joseph qui s'éloignaient; elle aurait pu les rappeler
encore; mais elle pensa à la secousse fatale que cet incident
causerait à Edmée, et qui la jetterait peut-être à terre
suffoquée et sans connaissance, comme l'avait fait dernièrement
une émotion bien moins vive; et puis une résolution très brave
monta en elle en même temps que le souvenir d'un sourire
indulgent qu'elle venait de voir sur les lèvres d'Hugues, et des
paroles piquantes que Gillette lui avait souvent infligées. Et
elle se dit que s'il y avait un danger, elle le courrait seule;
mais il n'y avait pas de danger, cette femme à l'air morose et
têtu semblait pourtant pacifique; on rencontrerait d'ici peu le
hameau des Vernières qu'Aube avait une fois traversé avec
Laurent.
On était en plein désert de genêts et de taillis nains. Un bruit
de torrent, une odeur croissante de résine annonçaient le
voisinage de la vraie montagne. Aube ne reconnaissait pas les
alentours du hameau, et Olge n'avançait plus qu'avec répugnance.
La femme ramassa une baguette et voulut en frapper la mule en
tirant sur la bride.
-- Ne la frappez pas! s'écria Aube avec autorité.
Elle va vous suivre.
La femme laissa sans résistance retomber son bras, mais elle
entraîna la mule, et Aube sentit que ni elle ni Olge n'étaient
plus libres.
Oh! aurait-elle donc dû rappeler Edmée et Joseph? Il n'était plus
temps. Mais ses craintes n'étaient pas fondées. Du reste, la
nature d'Aube au fond de laquelle restait latent, invisible,
l'orgueil de Menaudru, haïssait tout éclat inutile, toute
récrimination dégradante; il y avait plus de vrai courage à se
soumettre, à accepter une situation qui n'avait probablement
d'anormal que l'apparence et qui allait se dénouer d'une façon
rassurante.
Le terrain inculte, désordonnément raviné, qu'elle venait de
traverser, se changea en une vaste étendue de gazon presque unie.
Bientôt le passage fut barré par un torrent dans le lit très
encaissé duquel s'écroulait une cascade comme un fleuve de lait
précipité en masse bouillonnante et mousseuse. C'était le bruit
de cette eau qu'Auberte entendait depuis si longtemps.
-- Voulez-vous descendre? fit la femme.
-- Pour aller où?