déchira tous en petits morceaux qui s'éparpillèrent au loin, s'en
allèrent fleurir de pétales fantastiques les ronces de la
chapelle et jusqu'aux branches du sapin. Le vent qui les
soulevait, qui les emportait irrévocablement, était peut-être le
même que celui qui avait touché Auberte. C'était un souffle vif
et ranimant qui la secouait, l'enveloppait, qui la faisait
souffrir, mais elle serait morte maintenant de ne plus le
respirer.
Aube, il fait jour. Vivez, vivez, éveillez-vous!
VIII
M. et Mme de Menaudru ne rentrèrent pas ce soir avec Laurent.
Ils avertirent leurs enfants que la visite d'un ami du Comte les
retenait encore pour deux jours. Laurent fit porter la nouvelle à
Aube et resta à X.
Dans l'après-midi suivante, Aube sortit en disant qu'elle allait
prendre l'air. Elle s'était levée de grand matin, elle avait
commencé dès l'aube les expériences d'une nouvelle manière de
vivre; ses yeux reflétaient une déception, son visage portait la
trace des fatigues qu'elle s'était imposées.
Le temps subissait un de ces changements brusques communs dans
ces contrées, et le ciel humide et gris n'avait pas engageante
mine.
Elle n'emmena point Olge et gagna, par le fond du parc, une
étroite prairie en entonnoir où quelques moutons paissaient sous
la garde d'une petite fille.
Auberte se dirigea vers l'enfant qui, accroupie sur une pierre
devant un feu de broussailles, regardait venir sa visiteuse.
-- Bonjour, Zoé, dit Aube. On m'avait bien dit que je te
rencontrerais là; je viens causer avec toi.
Mais la causerie, si Aube persistait dans ses charitables
desseins, serait sûrement un monologue, car les lèvres serrées de
la petite fille ne laisseraient pas aisément échapper un mot.
-- Je voudrais savoir, reprit Aube, si tu es bien chez Hermance,
si quelque chose te ferait plaisir ou envie?
Les yeux de l'enfant s'agrandirent et parurent soudain funèbres
dans son maigre visage. Mais Aube avait dû se tromper. Zoé ne
répondit que par un geste d'impatience maussade qui pouvait
présager une de ces colères noires dont se plaignait Hermance.
-- Enfin, que voudrais-tu?
-- M'en aller, fit Zoé d'une petite voix rauque.
-- T'en aller où? Jouer un peu, courir?
-- Tout de même, fit la petite avec un regard furtif.
-- Va, je resterai à ta place. Tes mains sont glacées, réchauffe-les
dans mon écharpe.
Elle lui donna son écharpe de soie blanche, et, sans un
remerciement, Zoé s'enfuit, ses pieds nus frappant l'herbe; car
elle avait les pieds nus, et, par le temps qu'il faisait, c'était
une grande pitié, pensa Auberte en s'approchant de la petite
flamme rose, ardente, qui courait et mourait tour à tour dans le
fagot noirci dont Zoé avait fait son feu.
Aube s'assit sur la pierre, sa cape ramenée sur sa tête, la
baguette de Zoé à la main. Elle ne pensa même point qu'elle avait
accepté un rôle étrange, elle ne devina guère quelle idéale
pastoure faisait Aube de Menaudru avec sa beauté raffinée, ses
yeux rêveurs, un peu mystiques, son costume qui était comme
toujours de style très pur, archaïque et sévère, assise ainsi
seule sous ce ciel bas, dans ce pré mélancolique, muré de sapins.
Elle se disait seulement que Gillette serait contente d'elle,
puisqu'elle sortait de son apathie et qu'elle acceptait bravement
la première occasion de bien faire et d'aider les autres.
L'air mouillé pénétrait Auberte, Zoé ne revenait pas, Aube
regardait la flamme sans pouvoir en détacher ses yeux, un tumulte
l'arracha à cette contemplation magnétique. Elle leva les yeux,
ses moutons n'étaient plus là. Elle entendit une confusion de
bêlements plaintifs et de voix courroucées, elle sauta sur sa
pierre pour embrasser plus d'espace et elle vit les moutons dans
un autre pré, d'où plusieurs paysans les chassaient à grands
cris; elle vit en même temps Zoé qui dégringolait d'une hauteur
voisine, les cheveux au vent, sans se soucier des reproches et
des menaces qui pleuvaient sur elle, l'enfant ramena les brebis
de son petit troupeau dans leur domaine.
Aube, effrayée, froissée dans son intime délicatesse par cette
scène violente, se retira, sans rien dire, et rentra à Menaudru.
La nuit venait et il n'y avait pas de lampe allumée dans la
chambre d'Auberte. La jeune fille, étendue sur sa bergère,
reposait dans l'ombre ses yeux fatigués et changeait de place sur
l'oreiller sa tête brûlante.
Les orfraies commençaient à passer en criant près des fenêtres.
Aube pensait à ce grand vide vaporeux qui entourait le château et
sur lequel les oiseaux tournoyaient.
Mais on frappa à la porte et, avant que Jeanne eût ouvert, cette
porte vivement poussée livra passage à une jeune personne très
rose, en jaquette et petite toque, qui était essoufflée comme si
elle venait de faire une ascension rapide.
-- Ouf! dit Gillette, il faut que je vous aime pour venir ici.
Mais on ne vous a pas vue de la journée; je sais que tout votre
monde est absent, que vous n'avez même pas les distractions
entraînantes que doit vous procurer la présence de monsieur votre
frère, et votre Jeanne a laissé entendre à notre Céleste qu'il se
passait ici des événements épouvantables. Alors, sachant le
château désert et la princesse dans la tribulation, j'ai accepté
prématurément l'invitation que Mme de Menaudru avait bien voulu
m'adresser. Devant le rapport de Céleste, maman n'a plus dit non,
et je me suis sauvée. Par exemple, j'avoue que j'ai pris votre
escalier de service pour arriver directement chez vous et que je
n'ai pas affronté les fastes du grand portail et d'une
introduction en règle. Cela n'a-t-il pas un air de contrebande?
Oui, j'ai des sabots, c'est Jacques qui me les a fabriqués, et je
lui ai promis de vous en faire les honneurs. Les druidesses
prenaient bien des chaussures à semelle de bois, c'est un
précédent honorable pour encourager mes sabots. Ne sont-ils pas
jolis? Bien entendu, pour marcher, je les tiens à ma main. Je
crois que je vous prierai de les peindre pour m'en faire une
paire de vide-poches.
Tout en causant, elle s'était approchée de la bergère, mais elle
s'arrêta subitement.
-- En vérité, princesse, qu'avez-vous? Quelle figure!
Elle se retourna pour interroger Jeanne. L'indignation et le
chagrin de la gouvernante éclatèrent.
-- Il y a, Mademoiselle, qu'elle est comme ensorcelée, qu'on ne
la reconnaît plus. Je ne me permettrais pas de prétendre qu'on me
l'a changée à la Maison; mais je peux bien dire que, depuis
qu'elle en est revenue, elle n'est plus la même. M. Laurent va
rentrer...
Gillette ramena ses jupes autour d'elle et se leva à moitié pour
battre en retraite, dans un mouvement irréfléchi si prompt
qu'elle rit elle-même de sa panique. Jeanne poursuivait
prophétiquement:
-- M. Laurent rentrera demain; si lui et Madame n'arrivent pas,
je ne sais ce que nous allons devenir. Sous prétexte que j'avais
mal à mes douleurs, Mademoiselle s'est levée avant moi; elle a
balayé la chambre avec un plumeau, j'en ai eu le sang tourné.
Elle a fait notre déjeuner, elle m'a servi un seau de thé en se
détériorant les mains, avec un air si décidé que je n'ai pas
seulement osé lui dire: Mademoiselle, moi c'est du café au lait.
-- Si elle me trouve trop vieille, est-ce qu'elle ne pourrait pas
demander à monsieur son père une petite femme de chambre que je
formerais? Ce soir elle n'a pas voulu souper; elle est à bout,
elle est morte, car ce qu'elle a fait tout le reste du jour, Dieu
le sait, moi pas; elle m'est revenue avec de la boue jusqu'aux
yeux et des yeux à fendre l'âme, sans qu'elle veuille que je la
déshabille; ma sainte petite Aube, qui m'a toujours été si
douce... Et voilà que, tout à l'heure, Annette de la ferme des
Buis m'est venue rapporter notre belle écharpe de chenille de
soie, en disant qu'on avait volé des fruits dans leur cellier
pendant qu'ils étaient aux champs, et qu'ils avaient retrouvé
dans un coin l'écharpe de Mademoiselle. Il y a de la sorcellerie
là-dessous, et c'est à mourir, enfin, je vous dis...
Et Jeanne, ayant exhalé son émotion, se réfugia, les bras au
ciel, dans ses appartements particuliers.
-- Vous riez de moi, fit Aube appuyant sa tête alourdie sur
l'épaule de Gillette. J'ai fait tout mon possible et vous voyez
le résultat.
-- Votre possible, ma pauvre douce princesse! dit Gillette
berçant dans ses bras cette tête fiévreuse. Vous avez pris un
chemin qui n'est pas fait pour vous.
Gillette serra les faibles mains meurtries qui tremblaient
encore.
-- Et vous ne voyez pas, demanda-t-elle, où vous vous êtes
trompée?
-- Je vois, dit Aube, que je ne suis bonne à rien.
Et elle raconta ses expériences décevantes de la journée, ces
circonstances infimes dont elle n'avait pu vaincre la malicieuse
hostilité, l'humiliante oppression.
Elle tourna vers Gillette ses prunelles souffrantes en soupirant
avec lassitude:
-- C'est un esclavage, l'esclavage des méchantes petites
choses... Je les ai toujours oubliées; peut-être qu'elles se
vengent.
-- Prenez garde! s'écria Gillette, voilà vos yeux qui rêvent, le
lotus y refleurit.
Et Gillette se mit à rire de si bon coeur que ses yeux, à elle,
se remplirent de larmes; elle murmura:
-- Il faudrait Hugues pour vous comprendre.
-- Toujours Hugues? dit Aube. Quand il me connaîtra, est-ce
que...
Mais elle se tout, étonnée de ce qu'elle avait failli dire.
Gillette partagea avec elle le souper que Jeanne apportait sur un
plateau, et la quitta quand elle la vit réconfortée et
tranquille.
Les parents d'Aube rentrèrent et la jeune fille fut heureuse.
Elle se montra, plus qu'auparavant, tendre et attentive pour sa
mère, mais la mauvaise santé de M. de Menaudru absorbait la
Comtesse.
Un jour, Aube arrosait sur la terrasse les fleurs de sa mère.
C'était une manière indirecte, délicate et silencieuse de
témoigner qu'elle pensait à la Comtesse. En se penchant à l'angle
de la balustrade pour rattacher une branche de vigne vierge
pourpre, elle fut témoin d'une scène inexplicable qui se passait
sur la route et dont elle suivit, de loin, les surprenantes
péripéties.
Laurent parut d'abord, en grande tenue. Il venait de déjeuner
dans un château voisin et il avait probablement renvoyé sa
voiture pour faire le trajet à pied. Au moment où il atteignait
le taillis qui bordait la route à quelques pas de la Maison, il
fut brusquement assailli par une petite fille, laquelle émergeait
du taillis qui appartenait aux Droy et portait, à pleins bras,
une masse blanche éblouissante qui était un énorme lapin angora
de toute beauté. D'après la mimique expressive de l'assaillante
qui n'était autre que Cam, Aube, qui n'entendait pas les paroles,
crut saisir, -- mais elle refusa d'en croire ses yeux, -- que Cam
insistait pour transférer sa charge aux bons soins de Laurent.
De fait, le premier cri de Cam, en sautant hors de son abri,
avait été:
-- Achetez-moi Palatin!
Et elle s'était avancée de manière à barrer la route.
-- Eh! c'est M. de Menaudru, fit-elle en _a parte_ pendant que
Laurent la saluait avec un imperceptible sourire.
-- Tant pis! reprit Cam une seconde déconcertée. Il faut que
quelqu'un m'achète Palatin, peu m'importe que ce soit vous ou un
autre.
-- Mais, fit Laurent avec toutes les marques d'une grande
déférence et d'une candeur peut-être un peu affectée, dois-je
conclure que Palatin est ce... cet...
-- Oui, oui, ce lapin lui-même, et si vous le portiez comme moi,
depuis une heure, vous avoueriez qu'il en vaut quatre.
Mais Laurent ne montra pas un vif désir de la décharger
sur-le-champ de son pastoral fardeau.
-- Il faut que je le vende pour acheter un cadeau à Antoine, dont
c'est demain l'anniversaire.
-- Ah! dit Laurent toujours imperturbable, il faut que vous le
vendiez?
-- Certainement; je n'ai plus un centime. Voyez-vous s'il est
beau? voyez-vous ses houppettes noires.
-- Je vois ses houppettes. Mais pourquoi s'appelle-t-il Palatin?
-- Tout juste à cause des houppettes. Oui, ça le fait ressembler
à une palatine: palatine, Palatin.
-- Oh!
-- Ce n'est pourtant pas malaisé à comprendre, dit Cam avec un
peu d'humeur. Personne n'a jamais pu venir à bout de lui, pas
même Gillette. Il mange les autres ou bien il creuse des tunnels
sous son grillage, s'échappe et dévore tout. Regardez si, pendant
que je parle de lui, il ne se rengorge pas avec une vanité tout à
fait ridicule.
-- Il rachète peut-être ses vivacités de tempérament par ses
qualités de coeur et d'esprit, fit Laurent en assujettissant son
lorgnon.
-- Ah! bien oui, dit Cam d'un air désabusé qui fit mesurer de
haut en bas à Laurent sa propre ignorance. Mais, ajouta-t-elle,
c'est une précieuse bête tout de même.
-- Aussi, je me demande, dit Laurent, comment vous vous séparez
d'une bête... si précieuse.
-- Mais il n'est pas à moi et cela m'est bien égal de le vendre.
Il est à Gillette qui m'en a fait cadeau, parce que je ne savais
plus où donner de la tête avec cet anniversaire. C'est Gillette
qui l'a élevé tout petit -- il était orphelin -- et il lui en a
lancé des coups de griffe, il lui en a attiré des histoires avec
le jardinier, le fermier, la cuisinière... Il a été si abominable
qu'elle a fini par avoir une espèce d'attachement absurde pour
lui; elle le regrettera, je suppose, comme moi j'ai été
désorientée de ne plus tousser après ma coqueluche. J'ai fait
voeu, par amour pour Antoine, d'offrir Palatin à la première
personne qui passerait sur la route. Dès que nous vous avons
reconnu, Gillette s'est sauvée, car Gillette avait couru après
moi pour voir comment je m'en tirerais sans se mêler de rien, ce
qui était un peu traître de sa part. Tenez, elle est là, derrière
les arbres; elle fait semblant de ne pas nous voir. Mais je vais
l'appeler.
Et elle l'appela en effet: Gillette, Gillette!...
-- Pas la peine de te cacher, reprit-elle d'un ton protecteur, tu
es découverte. M. de Menaudru veut te parler et de serait plus
poli de lui demander comment va Auberte.
Gillette, ainsi mise en demeure, s'approcha sans empressement et
répondit au salut de M. Laurent avec la plus hautaine convenance.
Elle dit à sa jeune soeur:
-- Camille, rentrez à l'instant. Vous me faites attendre.
-- Voilà pourtant comme elle est depuis ces derniers temps, fit
Cam prenant M. de Menaudru à témoin. Je crois que c'est depuis
qu'elle vous connaît. Elle fait des embarras, elle dit: Ce n'est
pas comme il faut, ne fais pas ceci, ne dis pas ça. Si vous
saviez toutes les pommes vertes qu'elle a mangées et les robes
qu'elle a déchirées quand elle était jeune!
M. de Menaudru prit un air scandalisé, trop vertueux pour être
bien sincère.
-- Mais, poursuivit l'équitable Cam, Gillette, qui a dix-huit
ans, n'en a pas encore tant fait que moi qui n'en ai que neuf. Je
n'ai qu'elle au monde pour le moment, Joseph me boude et il m'a
dit tout à l'heure qu'il n'était pas près d'avoir tout boudé; et
je suis en froid avec Stéphanie. Vous vous entendriez très bien
avec Stéphanie d'Aumay, monsieur de Menaudru, beaucoup mieux que
Gaston Morning qui n'aimait pas à tresser les paillassons. Elle
vous en ferait tresser de fameux! dit-elle toute réjouie par
cette attrayante perspective. Stéphanie n'a pas tant de malice
que Gillette. Le jour où Aube vous a écrit de chez nous, elle a
prié Gillette de cueillir une de nos petites roses rouges pour
l'enfermer dans sa lettre, et je l'ai bien vue vous en choisir
une épineuse: vous avez dû joliment vous piquer les doigts!
-- Camille! dit Gillette outrée.
-- Oui, Gillette, je t'entends, j'y vais. Voyez-vous, fit Cam
revenant à M. de Menaudru, elle est fâchée; elle voudrait avoir
l'air naturel et posé, et tout ça. La colère la rend rouge comme
un coquelicot, et cela ne lui va guère. Quand on pense, pourtant,
qu'elle est encore la mieux de chez nous après Hugues. Oui, nous
ne sommes pas beaux, mais nous avons nos yeux, me direz-vous;
mais il n'y a rien de si laid, je trouve, que ces yeux démesurés
qui donnent à la tête l'aspect d'une lanterne. Regardez Gillette.
-- Camille! fit Gillette poussée au désespoir. Elle prit sa
petite soeur par le poignet. Camille résista et ce fut Gillette
qui resta prisonnière.
-- Ainsi, Mademoiselle, dit Laurent tentant une diversion
charitable, vous autorisez Mlle Camille à se défaire de... de
Palatin?
-- Oui, Monsieur, pourquoi pas? fit Gillette qui, dans son coeur,
maudissait Cam, mais ne voulait pas déserter sa cadette, et, de
plus, se plaisait à braver les préjugés de Laurent.
-- C'est même très gentil à elle, reprit Camille. J'aurais bien
évité cette vente en donnant mon lapin tout sec à Antoine, mais
Antoine sait que Palatin est un fléau et n'en aurait point voulu.
Personne à la maison ne voudrait pour rien au monde de Palatin.
C'est pour cela que j'essaye de vous le vendre.
-- Antoine n'en a pas voulu pour rien, et vous m'en gratifieriez
contre une honnête récompense. Et, que demanderez-vous en échange
de Palatin?
-- Laissez-moi tourner sept fois ma langue avant de vous
répondre.
-- C'est que... ce sera long.
-- Voulez-vous dire que j'ai la langue trop longue, et que je
n'en finirai plus de la tourner?
C'était plus que le sérieux de Gillette n'en pouvait supporter,
et Gillette se mit à rire irrésistiblement; ses petites dents
brillantes, si blanches, étincelèrent une minute dans son visage
si rose. Mais Cam se chargea de rappeler sa soeur à la gravité en
continuant, d'un ton méditatif:
-- Je me suis dit quelquefois, quand on nous prêche qu'il faut
trouver des excuses à tout le monde, aux méchants comme aux
imbéciles... et on est souvent bien embarrassé pour classer les
gens dans leur catégorie...
-- Est-ce que vous ne connaissez que ces deux catégories-là? fit
Laurent. Je déplore que l'humanité vous apparaisse déjà sous de
si méprisables couleurs.
-- Ne me déroutez pas. Je me suis donc dit que Palatin était
peut-être si désagréable parce qu'il avait la nostalgie du
château. Aussi, fit-elle avec un accent sentimental, cela le
rendrait charmant d'habiter chez vous. Gillette serait charmante
si elle était châtelaine à votre place.
-- Ah! soupira Camille, Gillette est si Menaudru!
-- Allons, Gillette, tu m'arraches le bras. Cela l'afflige de
quitter Palatin, et ce sera bien pis si c'est vous qui l'achetez.
Et ce sera vous, n'est-ce pas?
-- Ce sera moi.
Le consentement de Laurent surprit Cam elle-même, qui n'avait
pas, semblait-il, auguré si favorablement de son aventureuse
démarche, et elle se laissa prendre Palatin, tandis qu'Aube
assistait, incrédule, du haut de sa terrasse, à cette transaction
qui rendait Laurent propriétaire d'un grand lapin angora.
-- C'est conclu! dit Cam revenant à elle. Mais est-il bien sûr
que vous saurez tenir un lapin! Faites attention à ses chères
oreilles. C'est donc vous qui vous chargerez du cadeau d'Antoine,
un porte-plume ou un automobile; j'hésitais entre les deux, vous
déciderez. Vous n'êtes pas si mauvais, en somme; je ne sais
pourquoi Gillette ne peut pas vous supporter. Elle dit qu'elle
aimerait mieux mourir que d'être votre soeur.
Ici, l'entretien fut violemment interrompu. Gillette, suffoquée
au point de ne plus pouvoir articuler un mot, emmena Cam de vive
force. Aube vit le groupe se disjoindre, Gillette traînant par le
bras Cam rétive, Laurent remportant par les oreilles un lapin
dont Gillette et Cam venaient de le gratifier.
Quand elle fut sous le taillis, Gillette leva la main et planta
un maître soufflet sur la joue de Camille; puis, comme l'enfant
levait vers elle son visage rougissant, ses yeux aux cils pâles
déjà mouillés de larmes, Gillette acheva de jeter l'esprit
d'Auberte dans le désarroi en se penchant avec la même
impétuosité vers sa petite soeur pour l'embrasser sur l'autre
joue.
IX
Une après-midi, Aube s'habilla avec soin d'une robe assez foncée,
que releva seul l'éblouissement vaporeux d'un grand fichu
Marie-Antoinette en mousseline de soie blanche.
Puis elle prit un petit panier et parut hésiter avant de le
remplir. Elle effleura des yeux sa bibliothèque peu garnie, mais
elle ne put arrêter son choix sur aucun livre. Elle regarda le
plateau préparé pour sa collation; il y a avait là des fruits
superbes, d'exquises pâtisseries fraîches que la cuisinière avait
préparées exprès pour Aube, un flacon de vin doré. Mais Aube ne
se décida pas davantage; elle passa sur la terrasse et cueillit
quelques fleurs.
Avant de sortir, elle embrasse sa mère.
-- Où allez-vous? dit Mme de Menaudru. Chez les pauvres? Allez où
il vous plaira, ma chérie.
Elle pensait: Rien qu'en voyant votre visage, les pauvres seront
un peu consolés.
Auberte allait chez les pauvres, mais sa mission s'imprégnait
d'un caractère tout spécial. Auberte ne resterait plus en retard
de courage avec la famille qui était devenue son modèle, elle
voulait frapper d'un grand coup sa réserve craintive: elle
allait, dans l'intrépidité de son innocence, visiter et assister
une coupable dont tout le monde se détournait.
Elle avait appris que la vieille demoiselle qui vivait seule,
sous une réprobation tacite, était souffrante. Mlle de Mareux
s'était trouvée mal à l'église, elle avait eu la force de
rentrer, et, depuis, on n'avait plus entendu parler d'elle.
C'était pour le coeur d'Aube une démarche tentante et difficile.
Et, en arrivant sur le chemin où elle avait reçu naguère de
Gillette des excuses tumultueuses, elle ralentit le pas et songea
à changer de route. Mais elle se domina, monta les quelques
marches du talus et, ne voyant pas de sonnette, -- personne ne
réclamait jamais l'admission dans cette demeure, -- elle poussa
la porte que Gillette avait secouée un jour et qui, cette fois,
s'ouvrit dans difficulté.
Elle se trouva dans un jardin qu'on ne découvrait pas du dehors.
Devant la façade de la maisonnette, elle ne vit d'abord que des
roses trémières très hautes et encore toutes fleuries qui
faisaient un rideau éclatant devant la porte vitrée et les
fenêtres basses, et que le soleil enveloppait d'une lumière dorée
poudroyante. Des abeilles bourdonnaient autour de ces fleurs.
Personne dans le jardin, ni dans le vestibule où Aube pénétra.
Elle frôla une porte.
-- Entrez! dit de l'intérieur une voix faible, un peu fêlée.
Aube entra, ses pieds devenus très lourds la portaient avec
peine. Le sens de sa démarche l'intimidait tout à coup. Mais elle
était là, il fallait bien continuer: elle ne pouvait plus revenir
en arrière. La pièce donnait sur le jardin et le soleil y
filtrait à travers les grandes roses trémières.
-- Que désirez-vous? lui dit-on encore.
Elle distingua une forme féminine allongée dans un fauteuil, une
forme fluette, petite, émaciée, un visage mince, flétri, qui lui
parut sans âge, dans lequel s'ouvraient deux yeux qui regardaient
Auberte et l'étonnèrent par leur intensité de calme et de
douceur. Aube songea qu'on aurait dit les yeux d'une âme plutôt
que ceux d'un corps. De fait, le corps de Mlle Anne était si
amoindri, si réduit, qu'il n'existait que pour le principe et ne
comptait pas.
-- Que désirez-vous? répéta la vieille demoiselle immobile.
-- On m'a dit que vous étiez malade et je suis venue.
-- Et vous êtes venue!
Elle redit ces mots comme s'ils avaient eu les sons
incompréhensibles d'une langue étrangère. Vous êtes venue! fit-elle
avec l'incrédulité du dormeur qui sent venir la fin de son
rêve. Qui êtes-vous?
-- Auberte de Menaudru.
Il y eut un silence, l'ombre d'une déception tomba sur ce visage
transparent. Elle fit un mouvement bref comme pour parer le coup
auquel elle était à l'avance résignée.
-- Comment avez-vous dit?
-- Auberte de Menaudru, Aube comme on m'appelle.
-- Mon enfant, reprit Mlle Anne avec hésitation, ne vous êtes-vous
pas trompée? Savez-vous qui je suis?
-- Un peu notre parente. Votre nom est dans les miens. Et puis
vous avez été malade. Etes-vous mieux?
Elle répondit oui, de la tête.
-- Ne puis-je rien faire pour vous?
-- Non, mon enfant, merci.
-- Je vous apportais des fleurs, mais vous en avez plus que nous,
il me semble.
Pas de réponse. Un froid s'infiltrait en Auberte.
Il y avait entre elles comme une glace, que ni l'une ni l'autre
ne pouvait briser. Aube allait être obligée de partir, et elle
devinait qu'il n'y aurait plus lieu pour elle de revenir ici.
Qu'était-elle venue faire, que voulait-elle? Secourir une
coupable? Mais Mlle Anne de demandait rien. Une coupable? Aube
s'interrogeait. Elle pensait, avec une sorte de terreur, que sa
pitié était peut-être une insulte. Mlle Anne ne lisait-elle pas
sur les traits de sa visiteuse que celle-ci partageait l'opinion
générale.