De sa place, elle voyait un peu de Menaudru. Souvent elle errait

en esprit dans ces vieux murs de forteresse, où elle avait hâte

de rentrer; elle avait hâte de revoir Olge, l'esprit familier de

Menaudru; les yeux douloureusement intelligents de la bête la

réclamaient, l'attiraient. Elle songeait avec un serrement de

coeur à ce Menaudru inhabité, délaissé par ses maîtres. Cette

nuit, Aube disait de loin au château: Je suis là, je te

reviendrai; je ne t'oublie pas et je t'aime. Seulement, on t'a

appelé le palais de la Belle au bois dormant.

Elle voyait aussi son sapin, elle croyait l'entendre bruisser;

mais la lune disparut, le grand sapin ténébreux rentra dans

l'ombre et il sembla à Aube, prise d'une angoisse troublante, que

son âme y rentrait aussi. Elle pria pour être délivrée des

épouvantes de la nuit.

Elle continuait son travail. Il y avait un contraste pathétique

entre l'humilité patiente, l'inexorable prose de son occupation

et la hauteur des pensées éternelles qui la hantaient. Elle

travailla jusqu'à ce que sa lampe mourût dans le souffle glacé du

matin.

Elle avait fini, son épaule se révoltait. Elle entra sans bruit

dans la chambre de Gillette; elle vit à la lueur d'une veilleuse

Gillette qui dormait, une expression ferme et sincère sur son

visage si délicatement pétri et teinté. Camille avait dû pleurer

en sourdine, car elle cachait sa figure dans l'oreiller comme

pour y étouffer ses derniers sanglots; le sommeil l'avait saisie

au milieu de ses larmes.

Aube fixa son ouvrage au pied du lit pour qu'il frappât les yeux

de Cam dès son réveil, puis elle retourna chez elle et gagna son

lit.

Avant que le jour fût complètement levé, les Droy partirent pour

leur expédition matinale. Elle entendit le roulement du grand

break, un tumulte étouffé d'allées et venues et de voix heureuses

parmi lesquelles ne manquait point celle de Camille. La voiture

s'éloigna, Aube s'endormit et ne s'éveilla qu'au milieu du jour.

-- Comme vous voilà pâle! Vous vous êtes fatiguée, lui dit Mme

Droy maternellement grondeuse, tout en lui servant à déjeuner

dans son lit. C'était une imprudence. Cam a failli perdre la tête

dans son bonheur. Nous avons eu toutes les peines du monde à

l'empêcher de sauter comme une bombe dans votre chambre;

j'entends que vous ne vous leviez pas avant dîner et que vous

reposiez à fond votre pauvre bras.

Aube fut si docile que, vers trois heures, Mme Droy ne put lui

refuser une plume et du papier pour écrire à son frère; elle lui

installa le petit pupitre de Stéphanie sur les genoux, et s'en

alla pour ne pas la déranger dans ses soucis épistolaires.

"Mon cher Laurent, écrivit Aube, je vais mieux, je suis très bien

ici et il me tarde, en même temps, de retourner à Menaudru et de

vous y revoir. Il me semble que Menaudru sans moi n'est plus que

la moitié de lui-même, et que sans Menaudru, je ne suis plus

Auberte. Je vous dis ce que je pense, j'espère que vous ne me

trouverez pas trop ridicule.

"C'est du château que je voudrais vous parler, et aussi vous dire

que vous me manquez et que j'ai l'intention d'être une meilleure

soeur pour vous. Vous savez que, depuis longtemps, mon père et

vous jugiez que quelques modifications seraient utiles à notre

vieux palais, et moi, j'en éprouvais de la peine. Aussi, pour ne

pas m'affliger, y renonciez-vous. J'ai réfléchi et je crois que

vous aviez raison, qu'il vaut mieux se résoudre à réparer

Menaudru et je suis consentante, si vous voulez bien vous en

occuper; vous chercherez un architecte. Mais, mon cher Laurent,

dites-lui bien surtout qu'il ne s'agit que de restaurations et

qu'elles devront se voir le moins possible. N'est-ce pas qu'il

serait dommage de rien changer à l'aspect de Menaudru, aux préaux

où Bertrix, la petite princesse burgonde, s'est promenée, et que

nous pouvons nous contenter des fenêtres qui lui dont donné assez

de jour et d'air pour qu'elle y vive, et qui ont été assez

grandes pour laisser partir son âme quand elle est morte! J'ai

là-dessus une croyance particulière, c'est que quand je mourrai,

vous aurez beau agrandir les fenêtres et toutes les ouvrir, mon

âme ne pourra pas quitter Menaudru. Je voudrais, quand je ne

serai plus là, qu'on ferme le château et qu'on le laisse en paix

tomber en poussière.

"Quand je ne serai plus là... ce n'est pas très sage à moi d'y

penser, puisque je suis encore très jeune. Gillette est mon aînée

de trois mois, ce qui est beaucoup plus qu'on n'imagine.

"Choisissez donc cet architecte avec soin, je vous en prie,

comme, par exemple, vous choisiriez un médecin pour votre soeur,

et que ce soit pas un démolisseur surtout, mais un homme bon,

pieux, oui, de cette piété qui nous fait respecter les choses;

qu'il sache que les vieilles pierres qu'il voudrait déranger ont

absorbé un peu de tout ce qui s'est passé près d'elles, et que

les vieux arbres souffrent quand on les coupe."

Aube baissa la tête, l'extrémité de sa natte balaya les dernières

lignes qu'elle avait écrites, et, étendant l'encre fraîche, fit

des sillons noirs; la lettre parut trempée de larmes bien qu'Aube

n'eût point pleuré.

"Gillette Droy qui est mon amie a des idées à elle sur les

réparations de Menaudru. Je ne vous les dirai pas, elles vous

feraient frémir; c'est assez que je les entende. Si vous saviez

pourtant comme elle est bonne, Gillette, même vous qui êtes si

sévère et difficile, vous oublieriez qu'elle a une bicyclette,

qu'elle chasse quelquefois avec ses frères et qu'elle joue du

Wagner plus que du Mozart. Je vous assure que Stéphanie, qui a

une si belle tenue, n'est pas meilleure. J'espère avoir profité

des laçons qu'on reçoit ici. M. Droy mérite son nom de

patriarche; ils sont tous bons, laborieux et vaillants à faire

peur."

Elle redouta que Laurent n'eût peur, en effet, et termina sa

lettre en gardant la conviction qu'elle ne parviendrait pas à

donner à son frère une idée équitable des Droy, et plus

spécialement de Gillette. En lisant Aube, il allait dire de son

air froid:

-- Ces gens-là sont bien incorrects et terriblement ennuyeux.

Incorrects, ils le furent, les garçons du moins, pendant cette

période, de façon à justifier amplement l'opinion présumée de

Laurent; mais il était bien impossible de s'ennuyer autour d'eux,

tant ils s'entendaient à vous tenir en haleine par la diversité

de leurs inventions saugrenues.

Ce qui étonnait Aube autant que l'intrépidité folle de ces

garnements, c'était le calme relatif de leurs parents et de leurs

soeurs au milieu de méfaits qui mettaient continuellement leurs

vies en danger.

-- Ce sont des garçons, que voulez-vous? soupirait Mme Droy.

-- Eh! ce sont des garçons, parbleu! s'écriait M. Droy quand il

leur avait administré consciencieusement le châtiment

réglementaire.

Et Aube ne croyait pas se tromper en décelant une étincelle fière

dans les yeux de la mère encore bouleversée, ou du père encore

furieux.

Le jour où Camille monta dans un peuplier pour y remettre un nid

de corbeaux et n'en put plus redescendre, même avec l'aide de ses

jeunes frères, ceux-ci résolurent de la tirer d'affaire sans

avertir personne; le patriarche surgit au moment où ils prenaient

des mesures vigoureuses pour abattre l'arbre. La famille gémit en

choeur:

-- Que voulez-vous! Cam n'est encore qu'un garçon... comme si ce

mot expliquait tous les égarements et renfermait toutes les

excuses.

Les garçons eurent à la fin une si formidable idée que l'excuse

habituelle ne suffit plus et que, pour les justifier un peu de

pareille incartade, il fallut admettre que c'étaient presque des

hommes.

Marc, Jacques, Joseph et Antoine, mettant à profit une absence du

vigilant patriarche, détachèrent les chevaux, boeufs, vaches et

ânes que renfermaient les écuries de la maison et de la ferme

pour se donner le spectacle d'une course de taureaux sur la

grande pelouse. Ils mirent seulement les babies dans la

confidence, ce qui était une confiance sagement placée: Rosie et

Annie, ne sachant que très imparfaitement parler, étaient tout

indiquées pour bien garder un secret.

M. Droy avait emmené Mme Droy, Gillette et Pascal qui passait

quelques jours à la Maison, visiter l'emplacement de la scierie.

Les promeneurs, rentrant plus tôt qu'on ne les attendait, furent

salués par une monstrueuse affiche éclatante et bariolée qui

avait dû coûter bien des veilles et des pots de couleur, et qui

annonçait à tout venant, du haut des murs, que la Maison serait

aujourd'hui le théâtre d'une grande course de taureaux avec mort

de l'animal.

Suivaient les noms des célèbres toréadors Marco, Jose, Antonio et

Jacopo. Mme Droy eut un soulagement en constatant qu'il n'était

question ni du célèbre toréador Camillo, ni de deux babies

toréadors donnant les plus flatteuses espérances.

Un violent tumulte où se mêlaient des appels, des piétinements,

des objurgations, des cris d'enfants, des beuglements et des

hennissements de bêtes, leur fit hâter le pas. Ils entrèrent dans

la cour où tout était tranquille et tournèrent la maison. Les

têtes blêmes et effarées d'Aube et de Stéphanie apparaissaient

aux fenêtres où s'agitaient aussi des mains de servantes

désespérées. Edmée, sortant de la maison, courait vers la pelouse

où se déchaînait un troupeau disparate de bêtes en délire qui

bondissaient, labouraient le sol de leurs cornes et de leurs

sabots, écrasaient les massifs et leurs bordures, déracinaient

les arbustes, tandis que les garçons, drapés de rideaux en

andrinople rouge, armés de longues lances que surmontaient de

flottantes oriflammes, s'exténuaient en cris et en efforts pour

se rendre maîtres des animaux.

Les toréadors, essoufflés, en nage, rouges comme leurs rideaux,

aiguillonnés par l'apparition inopinée du patriarche et la vue du

visage pâlissant de leur mère, gesticulaient, s'enrouaient,

redoublaient de courage. Les bêtes, affolées, se ruèrent dans la

direction du jardin, s'engouffrèrent dans la même allée, comme si

elles avaient été piquées de la tarentule, et disparurent au

galop, brisant tout ce qui s'opposait à leur passage. La

propriété n'ayant pas de clôture, elles seraient bientôt dans les

bois et les pâturages de la montagne. Derrière elles, les garçons

s'élancèrent en une course échevelée, suivis de Pascal qui vola à

la rescousse de ses cadets.

M. Droy rejoignit sa famille dans la bibliothèque, où Aube

confirmait par signes terrifiés le récit que faisait Stéphanie.

-- Oh! Monsieur, vous n'allez pas à leur secours? fit Aube en

voyant M. Droy s'asseoir devant son bureau.

-- Il faut bien qu'ils s'en tirent. Ils n'ont pas besoin de moi

pour s'emparer de deux pauvres vaches et de deux boeufs qui ont

travaillé toute la semaine, répondit-il. Pascal et Marc

reprendront les chevaux.

-- Mais les enfants n'osent peut-être pas rentrer, dit encore

Aube emportée hors de sa réserve habituelle.

-- J'espère que pas un ne se permettra de remettre les pieds ici

avant que le dernier veau ait réintégré l'étable.

-- S'il leur arrivait quelque chose? murmura-t-elle d'une voix

altérée.

-- Il ne leur arrivera rien. Ils se livreront à une chasse

mouvementée, assez fatigante pour les rassir. Ils ont désobéi,

qu'ils en portent la peine; ils ont fait le mal, qu'ils le

réparent.

Le ton était catégorique. Aube se tut, abasourdie par la

responsabilité qu'on laissait à dessein aux coupables. Les soeurs

n'essayaient même pas d'intervenir, et, pourtant, tout comme

Aube, elles se représentaient cette course effrénée dans les bois

où la nuit allait venir.

Le crépuscule tomba, on servit le dîner; les garçons étaient

toujours en chasse. Les jeunes filles allaient souvent à la

fenêtre et regardaient d'un air préoccupé le ciel devenu noir.

Enfin, il y eut un hourra dans le lointain, puis un piétinement

tumultueux, et toute la bande reparut en un indescriptible

désordre. Les bêtes, exténuées, furent claquemurées dans leur

écurie. Gillette, pressentant avec la divination que donne une

longue expérience, que ses frères mouraient de faim et n'étaient

pas plus présentables qu'une horde de voleurs, courut leur faire

servir un souper quelconque dans la grande cuisine.

L'on entendit bientôt de la bibliothèque les voix des garçons qui

racontaient leur odyssée d'une façon véhémente et décousue. Sous

leur accent déconfit, perçait un certain triomphe.

-- C'est que nous avons cru ne jamais en finir et passer la nuit

en chasse. Nous courrions encore si on n'avait forcé les boeufs,

oui, forcé... Par une chance miraculeuse, nous avons rencontré un

cavalier très gentleman, qui s'est mis en quatre pour nous tirer

d'affaire. Et, ma foi, déclara Antoine avec enthousiasme,

j'aurais été fâché qu'il s'encorne.

Ils ne tarirent pas en détails sur l'adresse, la force,

l'ingéniosité audacieuse de leur bienfaiteur inconnu qui devenait

le héros du jour. Leurs descriptions atteignirent au sublime.

Mais personne, et Aube moins que les autres, n'imagina qui

pouvait être ce gentleman qui s'était dévoué pour rattraper du

bétail récalcitrant et qui avait ainsi mérité l'estime de toute

la tribu.

Le lendemain, la maison bénéficia du calme qui suit les grandes

tempêtes. Mais vers le milieu de l'après-midi, comme les Droy

étaient encore assujettis à toutes les exigences de la fragilité

humaine, et que même la vertu des jeunes convertis a des bornes,

une grande partie de chat perché s'organisa toute seule pendant

le goûter.

Cette partie, qui s'étendit dans toute la demeure comme une

contagion, devint si entraînante qu'Aube en subit l'irrésistible

séduction et se percha comme le commun des mortels.

Au moment le plus animé, la porte de la bibliothèque s'ouvrit et

l'on vit entrer un très grand jeune homme de belle prestance et

d'impeccables manières.

Laurent de Menaudru, car c'était lui-même, regarda sans

sourciller autour de lui. Cam était assise sur la table, Edmée

debout sur une chaise, les garçons un peu partout. Il y avait des

babies dans le coffre à bois, des enfants sur le bahut. Marc se

pendait des deux mains à la tringle transversale qui soutenait

les rideaux. Enfin Aube, oui, Aube de Menaudru, les joues rosées,

les cheveux un peu défaits, debout sur une console, étendait les

deux mains en avant, prête à prendre son vol, et elle resta ainsi

pétrifiée dans le saisissement que lui causait la présence

inopinée de son frère.

Elle mettait peut-être en pratique ces enseignements moraux qu'on

lui prodiguait ici, disait-elle. Laurent contempla longuement

l'aspect sous lequel s'offrait à lui cette famille modèle.

Avant que personne eût maîtrisé la situation, sauf M. de Menaudru

dont le sang-froid était merveilleux, il y eut un bruissement

d'étoffe rapide comme l'approche d'un léger ouragan;

l'inconsciente Gillette, le visage épanoui en un rayonnement de

malice et de gaieté, s'élança d'un repaire ignoré, derrière

Laurent quelle ne voyait que de dos et prenait pour quelque

membre de la famille, elle lui lança au vol une petite tape sur

l'épaule en criant d'une voix claire la formule sacramentelle:

-- C'est vous qui l'avez!...

Et elle bondit comme un chat sur la console d'Auberte.

Mais, plus prompt que l'éclair, -- et, cette fois, Aube se crut

bien le jouet d'une hallucination, -- Laurent avait sauté sur un

tabouret et s'y tenait en équilibre comme Mercure rattachant sa

talonnière.

Au même instant, arrivait le patriarche qui ne parut pas éloigné

de chercher des yeux quelque aérien refuge pour ne pas être pris

et, pendant qu'Aube implorait mentalement de toutes ses forces la

venue de Stéphanie, dont l'attitude couvrait et rachetait

toujours les manquements de la famille, Mme Droy accourut,

effrayée de ce surnaturel silence. Elle ne s'inquiétait pas trop

quand les murs menaçaient de crouler, mais un calme si parfait

lui fit pressentir quelque horrible catastrophe.

Laurent fut aussitôt à terre, et, avec la plus remarquable

aisance, offrit ses hommages à la maîtresse de maison, et salua

M. Droy dans lequel il avait miraculeusement reconnu le vénérable

patriarche décrit par Auberte; puis il se retourna vers Gillette

et tendit courtoisement à la jeune fille une main très ferme pour

l'aider à descendre.

-- Eh bien! Laurent, et moi? dit la douce voix d'Aube.

Quand Gillette eut sauté à terre, il prit Aube comme une enfant

dans ses bras et l'embrassa tendrement avant de la laisser aller,

en disant qu'il était heureux de la voir si bien guérie.

Peu après, les membres prépondérants de la tribu entretenaient

Laurent au salon, et une nuance d'intimité, qu'on n'aurait point

osé prédire entre eux, rappelait seule le début original de la

connaissance.

Il résulta de ses éclaircissements qu'en entrant à la Maison, M.

de Menaudru avait prié la vieille servante qui lui répondait, de

bien vouloir informer ses maîtres que Laurent de Menaudru, de

retour au château depuis la veille, sollicitait de M. et Mme

Droy, l'honneur de leur être présenté et la permission de

reprendre Mlle de Menaudru, sa soeur.

La vieille Céleste s'était acquittée en bloc de cette

diplomatique mission en désignant à M. de Menaudru une porte

derrière laquelle devaient se passer des choses considérables, si

la valeur des événements se mesure au tapage.

-- Entrez donc si le coeur vous en dit, avait répondu amicalement

Céleste qui était un peu sourde.

Et, si étonnant que cela parût, le coeur en avait dit à Laurent

de Menaudru, car il était entré.

Dans les corridors et les coins, le menu fretin riait de la

mésaventure de Gillette, répétant avec d'innombrables invocations

à Hugues et des regrets réitérés qu'Hugues n'eût point été là,

que Gillette en avait fait de belles et que Laurent de Menaudru

s'était bien comporté; mais qu'on aurait pu s'y attendre de sa

part, puisque c'était lui qui avait capturé les boeufs, et qu'il

fallait saluer en lui le mystérieux cavalier dont l'aide épique

leur avait tourné la cervelle.

Laurent venait chercher Auberte. M. et Mme de Menaudru, qu'il

avait précédés de peu, rentraient ce soir même et le Comte avait

voulu que son fils offrît sans retard leurs remerciements à la

famille Droy, et ramenât sa soeur au château où ses parents

désiraient la trouver en arrivant.

Aube et Gillette allèrent présider aux préparatifs peu compliqués

de ce départ, après avoir entendu Laurent accepter au nom de son

père la proposition que Mlle Stéphanie d'Aumay avait bien voulu

faire à Auberte.

Ce ne serait donc pas une séparation, et Aube pouvait goûter sans

mélange la joie de rentrer à Menaudru.

Quand elle se retrouva dans le parc avec son frère, elle prit la

main de Laurent. C'était une habitude qu'elle avait gardée de sa

petite enfance. Et, tout en marchant à côté du jeune homme, elle

parla de leurs parents, de tout ce qu'elle aurait à leur dire si

elle en avait le courage, d'un travail qu'elle voulait commencer,

d'Olge qu'elle allait revoir.

Et c'était aussi son habitude de parler à Laurent pendant qu'ils

se promenaient ensemble. Il l'écoutait toujours et, parfois,

provoquait d'un mot ses timides confidences. Mais, cette

après-dîner, Auberte s'interrompit, il lui sembla qu'un froid avait

passé, et pourtant le soleil brillait. Elle leva sur Laurent ses

grands yeux aimants et peinés, pleins d'un étonnement sans

reproche; elle venait de sentir que, pour la première fois,

Laurent ne l'avait pas écoutée.

Il lui caressa cependant la main de ses lèvres avant de la

quitter, près du château, mais il la quitta.

Il avait affaire à X..., un rendez-vous avec l'architecte qu'Aube

avait demandé. Il serait de retour pour dîner avec M. et Mme de

Menaudru, qu'il prendrait à la gare et ramènerait dans sa

voiture.

Aube faillit dire:

-- Déjà l'architecte?...

Elle s'arrêta à temps.

Laurent s'éloigna, mais Menaudru était devant elle dans sa

splendeur pesante et morose, et l'on ne toucherait à rien de ce

qui en faisait une si noble demeure.

Aube entra, le château dormait dans la chaleur silencieuse de

l'après-midi. Aube s'y trouva tout à coup très seule et souhaita,

plus encore qu'elle ne l'avait fait, le retour de sa mère.

Après le mouvement joyeux de la Maison, c'était un apaisement

subit, intense. Autrefois, elle se complaisait dans ce silence

accablé qu'en elle-même rien ne venait rompre; aujourd'hui, elle

se figura entendre battre faiblement son coeur.

Elle s'en fut dire bonjour à Olge qu'on lui amenait. Olge eut un

si grand bonheur qu'elle resta anéantie, immobile, toute

frissonnante sous la main d'Aube. Mais le docteur Amaux ne s'y

serait pas trompé plus qu'Auberte, et lui aurait certainement dit

d'un ton d'avertissement: Allons, Olge, ne vous pâmez pas.

Aube eut l'impression, aussi vive et pénétrante qu'aux jours de

son enfance, qu'Olge était plus qu'un animal. Elle appuya sa tête

sur le cou tiède et soyeux de la mule, se pressa avec une secrète

douceur contre Olge, cherchant d'instinct, à travers la prison de

l'enveloppe animale, cette pauvre âme incomplète et bornée qui,

obscurément, aveuglément, se tournait vers elle. Quand Aube se

redressa, il y avait des larmes sur sa main, et elle ne douta pas

un instant que ce ne fût Olge qui les eût pleurées.

Elle alla dans le parc avec Olge qui la suivait librement, en

chien fidèle. Elle allait rendre visite à son sapin qui lui parut

plus grand, plus fier que jamais, s'élevant à perte de vue dans

le ciel calme, comme une tour sombre que le soleil déclinant

moirait d'or.

Elle s'assit sur la mousse chaude du vieux mur, à la place d'où

elle dominait le jardin des Droy et la chapelle en ruines. Tout

près de là, Olge broutait quelques tiges et balançait ses

sonnettes dont les vibrations caressaient l'oreille d'Auberte.

Auberte se demandait pourquoi Laurent ne l'écoutait plus.

Devenait-il distrait même vis-à-vis d'elle? ou bien allait-il

prendre, comme tout le monde, un but qui le détournerait d'Aube?

Elle avait senti tout à l'heure quelque chose d'indéfinissable

s'interposer entre sa main et la caresse de son frère.

Aube pensait que la première opinion de Laurent sur les Droy

n'avait pas été favorable, bien que sa politesse patricienne lui

eût interdit d'en rien laisser paraître. Si la lettre d'Aube

n'avait pu lui faire apprécier leurs voisins, qu'était-ce

maintenant qu'il les avait vus dans leur plus turbulent entrain?

Il est vrai que Stéphanie avait été exemplaire comme toujours.

Laurent et Stéphanie étaient faits pour s'entendre.

Mais peut-être qu'il y avait un changement pour Laurent comme

pour Auberte. Gillette ne lui avait cependant pas crié: C'est ici

le château de la Belle au bois dormant. Vivez, éveillez-vous!

Tout en pensant, Aube avait défait les noeuds de soie d'un carton

à dessin qu'elle avait apporté. On se trompait en croyant qu'elle

n'avait jamais rien fait. Il y avait là le résultat de ses heures

actives, quelques dessins et quelques aquarelles. Elle les tira

du carton, un à un, lentement, et le sapin pencha ses branches

pour voir.

C'étaient des oeuvres singulières qu'elle avait conservées pour

elle, jalousement cachées à tous les yeux. Elles représentaient

des paysages inconnus, irréels, des paysages de songe, des lieux

qu'aucun pied humain n'avait foulés, mais où s'était promené

l'esprit d'Auberte. Ils étaient baignés d'une lumière qui n'était

celle d'aucun astre créé, on y voyait des eaux pures, dormantes,

sans rives, parmi des blancheurs de nuée et des traînées pâles

d'aurore, des fleurs hautes comme des arbres et pas un fruit, des

fleurs énormes, invraisemblables et très légères, immobiles et

diaphanes, des lis, des iris, les nénuphars que Gillette avait

condamnés, des feuilles mortes qui n'étaient tombées d'aucun

arbre, des pétales épars dans le ciel comme si le soleil qu'on ne

voyait pas avait, au lieu de rayons, répandu des fleurs. Puis des

ombres de nuage, des ombres de feuillée, avec des feuillées et

des nuages, sans qu'on pût savoir bien où commençait l'image de

la réalité et celle de l'ombre. C'était enfin la vision de ce

monde flottant, fuyant, inexprimable, que nous entrevoyons

parfois en rêve et qu'Aube avait habité.

Elle regarda ses dessins dont les contours vagues donnaient une

impression de morne infini, et d'un air doux, d'une voix basse et

distincte, elle dit comme Gillette le lui avait recommandé: Je

veux, je veux!...

Elle se recueillit comme si elle attendait l'effet d'une

incantation. Le sapin seul répondit par sa mélopée frémissante.

La Demoiselle au Bois Dormant · 第 6 / 16 段