-- C'est un tour de ces garnements! s'écria le promeneur frappé

d'une subite illumination.

-- Monsieur...

-- Oh! c'est des miens que je parle, fit-il allègrement, de mes

garnements particuliers. Aussi vais-je vous reconduire. Je

jurerais qu'Olge est en ce moment chez vous.

Elle le regarda encore et dit, d'un ton de simplicité pensive:

-- Vous êtes un Droy?

Il répondit un peu sèchement:

-- Je suis Droy lui-même.

-- Pas le patriarche? murmura-t-elle incrédule.

Etait-il possible que cet homme sec, alerte, encore jeune, fût le

père de cette redoutable lignée? C'était, en tout cas, un

patriarche d'aspect bien entreprenant, résolu, svelte, plein

d'activité et de force. De fait, son visage intelligent portait

de nombreuses rides, sa chevelure rase, toujours ardente sous la

légère cendre du temps, semblait avoir flambé; elle avait des

ombres rouillées comme les gerbes qui sont restées trop longtemps

dehors à l'automne.

-- Le patriarche, si vous voulez, cela ne m'empêchera pas de

remettre Mlle de Menaudru dans le bon chemin, dit-il.

Elle répliqua d'un ton calme, un peu attristé:

-- Vous êtes fâché contre nous parce que nous avons le château.

Mais je vous assure que c'est juste et que nous ne vous avons

rien pris. Alors, pourquoi nous en vouloir?

Il tressaillit devant cette ignorance touchante de la vie, de

toutes les conventions qui régissent et entravent les plus

indépendants. Et il dit, dans une impulsion de surprise:

-- Quelle drôle de petite créature vous faites!

Personne n'avait jamais appelé Auberte petite créature: elle

pensa que cet homme exceptionnel manifestait son mécontentement

contre elle. Mais elle s'aperçut qu'il riait.

-- Figurez-vous, reprit-il, que j'ai cru à une apparition quand

je vous ai vue dans ce site romanesque, auprès de cette source.

Je vous ai prise -- Hugues lui-même s'y serait trompé -- pour la

fée errante des grandes sapinières. Et j'ai regardé, Dieu me

pardonne, si vous n'aviez pas une couronne de cyclamen dans vos

cheveux. Mais vous portiez seulement une digitale. Ma petite

princesse égarée, venez-vous souvent dans les bois?

-- Pas si loin; je reste sous les arbres de Menaudru.

Singulièrement mise en confiance par son compagnon, elle

poursuivit:

-- Je me promène et je pense.

-- Vous pensez, vous vous promenez et c'est tout. Vous ne vous

ennuyez pas à penser toujours?

-- Je pense aux choses impossibles, aux mondes qu'on ne voit pas;

je pense jusqu'à ne plus savoir dans quel monde nous sommes, Olge

et moi.

Ils avaient quitté le bois, ils approchaient de la Maison. Oui,

le pied d'Auberte foulait l'herbe du jardin; les régions qu'elle

avait si souvent contemplées de loin s'ouvraient devant elle et

elle ressentait à la fois une hâte et une souffrance d'en sortir.

M. Droy s'arrêta; il dit brusquement:

-- Je ne devrais pas vous comparer à mes détestables enfants,

mais si j'avais une fille comme vous...

Elle levait sur lui un long regard interrogateur et candide. Il

refoula les paroles qui lui montaient aux lèvres, et il acheva

avec un air de respect et de pitié:

-- Je... Je l'aimerais beaucoup.

Auberte sortit par une petite porte qui ressemblait à une ogive

de lierre et se trouva dans un pré de Menaudru.

III

Six semaines avaient passé. Laurent était de retour à Menaudru.

Bien qu'il fût d'un caractère aussi peu expansif que son père, la

présence de son grand frère était douce à Auberte. Elle aimait à

avoir auprès d'elle ce compagnon qui était toujours prêt à

l'écouter, s'il ne lui répondait guère.

Comme le lendemain une affaire appelait Laurent dans une de leurs

fermes voisines, Auberte insista pour l'accompagner une partie du

chemin. Laurent accepta; le frère et la soeur se mirent en route

sous le beau soleil qui répandait jusque dans les fourrés du parc

une clarté réchauffante et joyeuse.

Laurent avait trente ans au moins. A part quelques voyages, des

séjours annuels à Paris ou chez un oncle qui l'avait élevé, il

avait toujours habité Menaudru depuis le second mariage de son

père. Sous son extérieur indifférent et froid, il avait été un

beau-fils modèle pour la Comtesse, un bon, un très bon frère pour

Auberte.

Elle le regardait aujourd'hui, en cheminant à son côté, comme si

elle le voyait pour la première fois. Il était très grand, très

mince, d'allure extrêmement distinguée. Il avait l'air hautain,

ce qui tenait à sa démarche, à ses manières, à son physique, plus

qu'à son caractère. Son visage était grave et ennuyé; une

ressemblance perceptible avec le Comte frappa Aube comme une

découverte. Elle pensa tout à coup qu'elle et Laurent vivraient

ensemble à Menaudru, quand leurs parents ne seraient plus là.

Laurent deviendrait, avec les années, tout pareil à son père,

elle l'image de la Comtesse; ils passeraient leur temps, ils

traîneraient leur vie comme le faisaient les châtelains actuels;

elle se figura voir le couple qu'ils seraient tous deux le soir,

assis seuls dans le grand salon; elle frissonna. Sa bouche

formula une question involontaire:

-- Laurent, demanda Auberte, pourquoi vous ennuyez-vous?

Il l'examina une seconde et répondit avec enjouement:

-- Mais, ma petite soeur, parce que la vie n'est pas tous les

jours amusante.

-- N'est-ce pas? fit-elle préoccupée. Il y a des choses que je ne

m'explique pas, mais que vous, un homme, vous devez comprendre.

Elle le regardait avec une confiance mélancolique et tendre,

persuadée que lui, qui était un homme, pouvait débrouiller

l'accablante énigme.

Elle poursuivit du même ton perplexe, un peu plaintif:

-- Il y a peut-être un moyen de la rendre plus intéressante; il y

a peut-être quelque chose à trouver... Je ne sais pas, moi; mais

vous, Laurent...

Non, Laurent ne savait pas non plus. Peut-être n'avait-il pas

beaucoup cherché. Il s'était ennuyé à fond et en conscience

depuis qu'il était au monde; il avait tâché de le faire

honnêtement, en homme bon et en galant homme, c'est tout ce qu'il

pouvait dire. Seulement, il ne le dit pas.

-- Laurent, si vous voyagiez davantage?

-- Je ne puis quitter souvent la maison sans faire croire que Mme

de Menaudru n'est pas pour son beau-fils une excellente mère. Et

puis, ajouta-t-il sans la moindre effusion, il y a vous, Auberte.

Au bout d'un instant, elle glissa timidement sa main dans la main

gantée de son frère et murmura:

-- Si vous voulez, Laurent, je jouerai avec vous aux échecs.

Laurent sourit avec bonté en caressant la petite main de sa

soeur.

-- Chère Aube, les échecs ne me distraient guère.

-- Alors, dit-elle ouvrant des yeux d'admiration, vous y jouez

pour distraire le Comte et pour que maman ait une heure de

liberté? C'est très bien, mon frère Laurent, vous êtes bien

meilleur que moi.

Il sourit de nouveau en disant:

-- Vous êtes venue assez loin, nous voilà sur le chemin public.

-- Est-ce que je ne pourrais pas me reposer un instant ici?

Elle désigna une sorte de tertre moussu, dominé par une belle

haie où fleurissaient de grands liserons larges et éclatants de

blancheur comme des lis. Les pruniers d'un jardin rustique

jetaient une ombre mouvante sur le sol. Le chemin était étroit et

peu fréquenté; à quelques pas, commençaient les ombrages d'une

extrémité du parc. Laurent laissa Aube s'asseoir pour reprendre

haleine en lui recommandant de ne pas s'attarder, et, comme il

était attendu, il continua sa route.

Quand il se fut éloigné, Aube se retourna à demi pour considérer

une maisonnette fermée, dont cette haie bordait l'enclos; ce

mouvement lui fit apercevoir deux personnes qui venaient droit à

elle et dans lesquelles elle reconnut, avec une certaine

appréhension, Gillette et Camille Droy.

Mais, tout à coup, Camille échappa à sa soeur, qui voulait la

retenir, et s'esquiva. Gillette s'avança seule avec une

promptitude et une résolution irritée qui ne pouvaient présager

que des intentions hostiles.

-- Enfin! cria de loin Gillette. Il y a assez longtemps que je

vous poursuis et que je vous cherche. Mais impossible de vous

rencontrer seule!

Plus de doute, c'était bien à Aube qu'elle en voulait. Laurent

était trop loin pour que sa soeur pût le rappeler; la maisonnette

semblait déserte. Cette fois, le voeu menaçant de Gillette était

accompli: elle tenait la pauvre Auberte seule, sans protection et

sans défense.

Gillette marchait toujours impétueusement, comme à l'assaut;

quand elle toucha Auberte, celle-ci ferma les yeux, puis elle les

rouvrit d'ébahissement en entendant Gillette dire tout d'un

souffle:

-- Je vous demande pardon du mauvais tour que nous vous avons

joué avec votre mule. C'était absurde de notre part. Pardonnez-nous

le plus vite que vous pourrez, s'il vous plaît.

Et comme Auberte, subjuguée, la contemplait sans répondre,

Gillette reprit:

-- Le patriarche, qui est fin comme l'ambre, a reconnu tout de

suite notre griffe et nous avons reçu une algarade... Vous ne

vous faites pas une idée des algarades du patriarche!

-- Mais si, presque... aurait dit Auberte si elle avait pu dire

quelque chose.

-- Il n'y a que celles d'Hugues qui l'emportent. Si bien que nous

sommes en disgrâce pour nous être amusés de vous et vous avoir

fait battre la campagne, -- c'est le mot. Et nous ne rentrerons

en faveur qu'après vous avoir présenté nos excuses. Aussi, comme

le patriarche est la prunelle de nos yeux, pensez si j'ai couru

après vous depuis l'incident. Au dernier moment, Cam n'a plus pu

se décider; elle a pris la poudre d'escampette, me laissant toute

seule pour la corvée... la commission. La vérité est que Cam vous

en veut plus que jamais. -- Oh! mais c'est qu'il faut me

pardonner, dépêchez-vous. Est-ce que vous allez faire la

méchante? Vite, vite, que je puisse dire au patriarche... ouf:

c'est fait.

Sur un demi-sourire d'Aube, elle passa de cet état orageux à une

complète aménité. Elle s'assit par terre à côté d'Auberte, aussi

anéantie par cette intimité subite qu'elle l'avait été par la

véhémence accusatrice de Gillette, en une précédente occasion.

-- Et maintenant, dit Gillette, je ne vois pas pourquoi je ne

m'accorderais pas un peu de repos. Dites-moi, petite princesse,

qui était avec vous tout à l'heure? Votre prince, je suppose?

-- C'était mon frère, répondit délibérément Auberte, mon frère

Laurent de Menaudru.

Gillette se mit à rire.

-- Ah! mon Dieu, qu'il est donc correct!... Vous n'en avez pas

froid de le regarder?

Elle essaya de reprendre son sérieux, mais elle riait malgré

tout.

-- Je ne comprends pas, fit Auberte offensée.

-- Non, c'est ce qu'il y a de comique. Il est toujours comme ça?

Elle imita la tenue glaciale et distinguée de Laurent, au point

qu'Aube ne put s'empêcher de sourire encore.

-- Il est excellent et je l'aime, dit-elle.

-- Eh bien, je vous en fais mon compliment, déclara Mlle Gillette

qui domina enfin son fou rire pour ajouter:

-- C'est lui qui aura Menaudru et pas vous.

-- Menaudru sera à moi, repartit Auberte, comme il est à ma mère.

Laurent n'est malheureusement pas mon vrai frère. Il est très

riche, mais il n'aura pas Menaudru.

-- Allons, tant pis, j'aurais eu encore plus de plaisir à le lui

reprendre qu'à vous.

Mais Auberte, suivant une idée qui l'obsédait, dit presque bas:

-- Vos frères aînés ne ressemblent pas au mien?

-- Mes frères?... au vôtre?...

Gillette rit de plus belle.

-- Non, non, Dieu merci, demandez au ciel de ne jamais vous

trouver au milieu de nos garçons. Ce sont des monstres déchaînés,

fit-elle avec un mélange de fierté et de tendresse.

Aube tira de l'aveu cette conclusion étonnante:

-- Alors, vous vous amusez beaucoup?

-- Beaucoup, dit Gillette sans ambage. Nous avons bien nos

ennuis, mais nous nous amusons a coeur joie.

-- Que faites-vous? demanda Aube un peu honteuse de sa question.

-- Il faut vous dire que je ne suis pas dans les plus

raisonnables. Hugues, Stéphanie, Edmée nous tiennent en respect,

bien qu'Edmée soit ma cadette.

-- Mais enfin? insista Auberte, sa curiosité surmontant la

crainte que lui causaient les façons primesautières de

l'impulsive Gillette.

-- D'abord, nous avons beaucoup de besogne, les grands surtout;

les enfants à soigner, à instruire, maman à aider... Nous sommes

trop nombreux pour être riches. On ne peut pas avoir tous les

bonheurs à la fois, acheva-t-elle avec un sourire généreux qui

mettait une véritable beauté sur sa jolie figure rose et

piquante. Le bon Dieu ne nous ménage pas les devoirs à remplir,

mais il nous reste du bon temps. Nous faisons de la musique, des

lectures en quantité; nous jouons des charades, des comédies que

nous composons... Oh! je vous assure que vous en inventeriez

autant sans peine. Edmée a de la voix, Stéphanie d'Aumay chante

comme un ange qu'elle est...

-- C'est votre institutrice?

-- Notre cousine. Edmée en ce moment est absorbée par Marc. Mais

elle nous reviendra. Cam passe sa vie à tomber d'un embarras dans

l'autre, elle déploie la plus active ingéniosité à s'attirer

d'impayables mésaventures. Et les garçons... L'autre jour, nous

avons trouvé, dans le pupitre de Joseph, une description lyrique

qui débutait par: La lune cachète le ciel de son pain monstrueux.

Mais je n'en finirais pas de tout vous dire, les enfants font

tant de folies... soupira vertueusement Gillette, s'élevant

au-dessus de ces errements qu'elle déplorait.

Et les bonnes veillées que nous avons! Quel tapage... Je m'étonne

que votre château n'en soit pas ébranlé...

-- Non, fit Aube avec un sourd regret, les murs sont épais, on

n'entend rien.

-- Quand nous sommes trop insupportables, on nous met au piquet,

c'est-à-dire les petits à partir d'Antoine; mais quelquefois le

patriarche se trompe et nous y passons tous.

Auberte n'osa pas avouer son ignorance du supplice en question,

et le piquet se revêtit dans sa pensée des plus séduisantes

couleurs.

-- Il fait bon ici, je vais prendre mon ouvrage en attendant que

Cam se décide à me rejoindre, dit Gillette tirant un tricot gris

de sa poche. Nous faisons quarante paires de chaussons. Maman a

pris la part d'Edmée, Stéphanie aidera Camille qui est paresseuse

comme un loir. Nous avons nos quarante paires à fournir avant la

fin du mois, c'est pour les élèves d'un orphelinat agricole qui

est annexé à l'école de Pascal. Quand je pense à ce que nous

aurons à faire ici, où il n'y a pas d'ouvroir; tout est à

organiser, si les gens s'y prêtent. Qu'est-ce qui vous pétrifie?

Est-ce que vous n'avez jamais rien fait?

-- Mais si, dit Aube, j'ai mon ouvrage à la maison, du filet. Je

fais beaucoup de filet, quand je travaille. J'ai tricoté aussi

une brassière pour l'enfant de notre jardinier; mais, dit-elle

avec découragement, les bras du poupon n'ont jamais voulu entrer

dans les manches.

-- Et alors, dit Gillette très égayée, vous avez repris votre

filet perpétuel. Il faudrait qu'Hugues vous entendît. Vous tirez

la navette, ou bien vous allez vous asseoir au cimetière.

Je comprends que vous ayez l'air un peu somnambule; le patriarche

prétend que vous êtes une petite mangeuse de lotus.

A cet instant, une fillette, qui passait dans le chemin avec une

chèvre, s'arrêta peureusement sur un signe d'Auberte.

-- Bonjour Zoé, fit Gillette avec entrain. Quand viendras-tu

arracher l'herbe de mon parterre et gagner ce que je t'ai promis?

-- Elle ne veut pas, répondit la petite à demi tournée vers Aube,

comme si c'était la jeune princesse de Menaudru qu'elle désignait

par cet _elle_ rancunier.

-- Ta nourrice ne veut pas? demanda Gillette.

Zoé refusa de répondre.

-- Vous connaissez donc Zoé? demanda Aube.

-- Je l'ai rencontrée qui pleurait, dès le premier jour de mon

arrivée.

-- Je ne sais ce qu'a cette enfant, à pleurer toujours, reprit

Auberte. Elle est souvent indocile.

Elle s'arrêta, considéra avec pitié la minuscule coupable aux

allures mornes et lourdes, aux cheveux plantés bas, aux yeux

couleur de fumée. Elle se raidit pour poursuivre sa remontrance.

-- Je ne suis pas contente de Zoé, parce qu'elle est sale et

qu'elle jette des pierres aux autres enfants.

Zoé avança brusquement sa main comme une patte de chat sauvage,

mais elle se retira aussitôt et s'éloigna, bondissant derrière sa

chèvre.

-- Quelle misérable petite bambine, fit Gillette méditativement;

il en tiendrait quatre comme elle dans les robes usées de

Camille.

-- Zoé n'est si malheureuse que par sa faute, répliqua Aube avec

une paisible assurance. C'est ma petite protégée. Ses parents

sont morts; elle a été recueillie par une brave femme qui l'élève

et à qui je donne une pension.

-- Une brave femme? En êtes-vous certaine? Zoé ne va pourtant ni

à l'école, ni au catéchisme. Le chagrin et la faim sont écrits

sur la figure de cette petite. Elle a l'air irascible, j'en

conviens, mais pas méchante, et j'ai aperçu la femme dont vous

parlez.

-- Déjà? dit Auberte qui s'effrayait presque de voir Gillette,

après six semaines de séjour, plus au fait qu'elle-même des

particularités du pays.

-- Oui, elle s'appelle Hermance. Cela ne me surprendrait pas

qu'elle batte la fillette et qu'elle l'affame.

-- Oh! s'écria Auberte suffoquée.

-- En cette minute même, peut-être qu'elle la bat pour lui

prendre l'argent que vous ne lui avez pas donné.

Aube étendit le bras pour repousser cette vision.

-- Mettez-vous à la place d'Hermance, poursuivit l'impitoyable

Gillette. Comment une paysanne avide et sans aucuns principes

religieux n'aurait-elle pas envie de donner à l'enfant, au lieu

de tartines beurrées qui lui reviendraient très cher, un grand

nombre de taloches qui ne lui coûtent rien et lui procurent une

détente salutaire?

Et Gillette se trémoussa comme si elle avait bonne envie de

s'accorder sur l'heure, et aux dépens d'Hermance, la consolation

qu'elle venait de mentionner.

-- Je fais ce que je peux, dit Auberte avec douceur: je n'ai pas

que Zoé, je m'occupe encore de l'asile.

-- Oui, vous entrez en petite princesse imposante près des

marmots bouche bée. On vous montre les plus sages, vous leur

donnez un bonbon sans même embrasser les mieux lavés, et vous

sortez au milieu de leurs révérences.

-- Vous m'avez vue? s'écria Aube divertie et impatientée par

l'exactitude du tableau. Mais mes vieilles à qui je fais

l'aumône...

-- La vieille Catherine, par exemple, dans la hutte malsaine de

laquelle je gage bien que vous n'êtes jamais allée.

-- Olge ne passerait pas dans le chemin qui conduit chez

Catherine.

-- Et c'est là ce qui vous arrête?

Elle considéra les petits pieds idéalement chaussés, étendus

languissants sur l'herbe et qui semblaient si peu faits vraiment

pour de rudes sentiers, et elle s'adoucit pendant qu'Auberte se

contraignait à dire:

-- Vous ne savez comme c'est difficile d'aider les gens.

A qui le dites-vous? fit Gillette qui, cette fois, se remit à

rire. Ne sommes-nous pas menacés de mort en ce moment, parce que

le patriarche veut donner de l'ouvrage aux hommes de la montagne?

Oui, de mort, ne vous bouleversez pas, dit-elle, riant toujours.

Le patriarche a le projet d'établir une scierie qu'il dirigera

lui-même. Rien ne lui sera plus aisé puisqu'il était ingénieur de

la grande maison Devaine. Mais ce plan heurte les principes de

certain pêcheur braconnier qui se croit des droits exorbitants

sur la rivière dont le patriarche utilisera les eaux, et nous

voilà toute la dynastie Jaux sur les bras.

-- Oh! les Jaux, fit Aube, prenez garde! ce sont des gens très

dangereux; ils se sont retranchés derrière le grand ravin où

personne ne peut les poursuivre. Ils forment une sorte de clan à

demi-sauvage, on ne les voit jamais; il n'y a guère que le chef

Gédéon qui vienne à Mirieux vendre le produit de leur pêche et

des corbeilles que font les femmes: mais ils ont si mauvaise

réputation, que personne ne leur achète.

-- C'est peut-être pour cela, dit irrévérencieusement Gillette,

qu'ils sont contraints de braconner. En tout cas, Gédéon nous a

fait déclarer la guerre par l'intermédiaire d'un garde; puis il

est venu lui-même. Edmée et moi étions là.

-- Vous n'êtes pas mortes de peur?

-- Quelle poltronne vous faites! Que nous peuvent ces pauvres

gens?

-- Il faudrait vous défendre, le faire mettre en prison.

-- En prison? ah! mais non. Nous nous préparons bravement à la

lutte. Cet homme protège sa rivière, il ne veut pas que nous

troublions les écrevisses et les truites qu'il considère comme sa

propriété. C'est à nous de le mettre en déroute, ou de le

convaincre.

Auberte, tout à tour indignée et confondue, mais vivement

intéressée, ne songeait point à partir, non plus que Gillette.

-- Je crois, conclut celle-ci, que ce n'est pas la bonne volonté

qui vous manque, mais que vous éparpillez vos efforts; c'est

comme une poignée de grains que vous sèmeriez à fleur de terre

dans un vaste champ; ils produiraient des épis trop débiles et

trop clairsemés pour jamais faire une bonne gerbe.

-- Comment apprendrai-je à semer comme vous?

-- Oh! il faudrait mon frère Hugues pour vous répondre.

Une gravité singulière se répandit en Gillette, transformant la

jeune fille espiègle en une femme réfléchie qu'Aube ne

connaissait encore pas.

-- Je sais seulement, acheva Gillette, qu'on doit faire aux

pauvres du bien moral et matériel, du bien tangible et durable:

donner des secours réels, solides, atteindre les âmes et les

corps; ne pas se rebuter, ne pas asservir les gens qu'on aide,

mais les aider toujours au nom de Celui qui nous apprit à aimer

les pauvres.

Auberte soupira: Je n'ai pas assez pensé à ces choses.

-- Et vous avez cependant pensé beaucoup. Ah! mon père a bien

raison de vous appeler mangeuse de lotus... Il ne veut pas dire

que vous ayez absorbé le fameux lotus du trésor de Menaudru, mais

que vous aimez à vivre dans les nuages; vous savez que le lotus

est la fleur symbolique de l'oubli et du rêve.

Au mot de trésor, Aube avait tourné la tête par un mouvement

d'alarme vers la maisonnette fermée, comme murée, qui les

dominait du haut de son talus vert et bornait la route par un de

ses côtés, sa façade regardant à gauche dans un verger.

-- Oui, dit Gillette, je sais: c'est là que demeure la fameuse

demoiselle Anne de Mareux; mais je compte sur vous pour me

compléter son histoire. C'est une histoire romanesque qui est si

bien de votre ressort, que je gage que vous la savez par coeur

dans ses plus invraisemblables détails. Je ne vous laisserai pas

partir sans que vous m'ayez tout dit. Il est probable que nous ne

nous parlerons plus, autant profiter de cette rencontre.

Mais comme Aube, inquiète, regardait toujours la maison au profil

morose:

-- Rassurez-vous, dit Gillette, il n'y a personne. Tenez.

Et elle s'en alla secouer la petite porte basse de bois plein,

percée un peu en avant de la maison dans le mur du clos.

-- J'entrerai même pour mieux vous convaincre. J'ai sur moi la

clef d'une serre, cela suffira. Je me suis aperçue que, dans ce

cher pays que j'aime déjà de tout mon coeur, malgré vous, il

existait un unique modèle de clef. Chacun, cultivateur ou vieille

demoiselle, -- il me paraît que cette dernière catégorie abonde à

Mirieux, -- possède une clef énorme; chacun a la même et ferme sa

porte avec une admirable conviction de sécurité, à moins qu'on ne

glisse l'ustensile sous la porte, par le trou qui sert à faire

passer le chat. Et en y regardant bien...

Elle se pencha pour explorer la "chatière" qui, suivant l'usage

local, s'arrondissait comme une lune ténébreuse au bas de la

porte. Mais Aube rappela Gillette.

-- Je crois, dit-elle, que Mlle Anne est absente.

Gillette vint se rasseoir.

-- Je connais en effet cette histoire, poursuivit Auberte, et je

vous la raconterai comme me l'a souvent dite Jeanne. Il y a

longtemps, bien longtemps, quand le monde était plus jeune, les

vieux rois qui avaient bâti Menaudru avaient amassé là un riche

trésor dont il restait, au moment de la Révolution, encore bien

des merveilles. Je vois qu'on vous a parlé du lotus, un joyau

venu d'Egypte par des voies mystérieuses, prétendent les uns,

mais qui, disent les autres, représente simplement notre

colchique comtois, qui est une ravissante fleur. Le lotus avait

une monture de fer, des pétales de saphir et des pistils de

diamant. Ce lotus, ce lotus... dit-elle doucement, rêveusement,

comme si elle voyait s'épanouir devant elle la fleur miraculeuse

qui avait hanté ses rêves.

-- Et, avec le lotus, restaient maints bijoux splendides dont le

moindre valait une fortune. Sous la Révolution, le château fut

envahi, mis à sac, et le trésor disparut.

La Demoiselle au Bois Dormant · 第 2 / 16 段