Auberte se tut, et ce fut Gillette qui continua:

-- Mais, pendant le dernier assaut qui fut livré à l'improviste

dans la nuit, Mme de Mareux, la soeur du châtelain, parvint à

sortir de Menaudru; le vieil intendant qui l'accompagnait fut tué

près de la chapelle, Mme de Mareux s'échappa, emportant un gros

sachet de peau d'Espagne. Elle et son sachet gagnèrent l'Ecosse,

où elle vécut avec son jeune fils, car elle était veuve. Elle

revint en France à la Restauration avec ce fils et l'enfant de

celui-ci; mais du trésor, il ne fut plus jamais question: elle

nia l'avoir emporté et dit que l'intendant en avait eu seul le

secret. En vain son frère, rentré en maître à Menaudru,

l'interrogea-t-il avec des menaces: on apprit qu'elle avait vendu

à des Juifs d'Angleterre des bijoux de grand prix dont on ne put

retrouver les traces. Son fils et son petit-fils vécurent

largement à l'étranger et l'on entendit plus parler d'eux

jusqu'au jour où Mlle Anne, la fille du dernier Mareux, vint

s'établir ici après la mort de son père, dont elle voulait sans

doute réhabiliter la mémoire. Mais il paraît qu'à Mirieux, les

vieilles histoires conservent leur fraîcheur. Le souvenir du

lotus n'est pas aussi oublié qu'on pourrait le croire, une

souillure mal définie s'attache au nom de Mareux: Mlle Anne n'a

rencontré ici que froideur et presque mépris.

-- Et pourtant, dit Auberte, elle est pauvre.

-- Elle le paraît, fit Gillette, mais j'ai bien peur que ce soit

elle qui nous dépouille de ce qui reste du trésor. Son père était

joueur, dit(on; il a dû dissiper; mais ils ont gardé les bijoux

compromettants ou d'un placement difficile.

-- J'en ai peur aussi, dit Aube comme à regret.

Les deux jeunes filles relevèrent la tête; il y eut une sorte de

glissement derrière la haie dont les longues branches flexibles

ondulèrent. Aube murmura avec remords:

-- Elle était là et nous a entendues...

Elles restèrent longtemps silencieuses; puis la voix d'Aube

s'éleva de nouveau, lente et douce:

-- J'aime mieux l'autre fin que Jeanne donne à la légende, et qui

est peut-être la bonne. Le trésor est enfoui sous terre; et le

lotus de Menaudru refleurira quand il sera découvert par une main

assez innocente; et qui le trouvera y perdra son bonheur. On dit

que ma grand'tante Auberte est morte après l'avoir cherché. Je me

demande quelquefois si...

Elle s'arrêta, un doigt levé, dans une attitude un peu

mystérieuse, dans l'ombre des arbres qui tombait sur son visage.

-- Il me semble que je voudrais retrouver ce lotus...

-- Cette fleur malfaisante? dit Gillette en se secouant.

Quel enfantillage! ma princesse de Menaudru, vous en remontreriez

à nos babies. Mon Dieu, le soleil baisse, comme le temps s'est

envolé... Enfin nous ne recommencerons pas de si tôt, c'est

certain. Qu'est devenue Camille? Elle serait perchée sur l'un de

ces arbres à nous épier que cela ne m'étonnerait pas. Méfiez-vous

de Cam. C'est un malin singe, et elle ne s'est pas réconciliée

avec vous. Pour moi, j'espère que vous ne m'en voulez plus. J'ai

une grande contrition de ce que je vous ai fait... et de ce que

je vous ai dit le premier jour. Je ne pensais pas moitié des

méchancetés que je vous débitais, mais le vent de Menaudru

m'avait un peu grisée. Vous aviez un air si bon que ça

m'exaspérait; je ne voulais pas m'attendrir.

Tout cela vous est bien égal, nous ne sommes plus destinées à

nous revoir. C'est fini, n'est-ce pas?

Aube fit un signe affirmatif, tout mélancolique.

-- Je me sauve; Hugues va peut-être passer la soirée chez nous.

Il fera de la musique avec Stéphanie, piano et violon: c'est lui

le violoniste. Alors, adieu, et sans rancune. Moi, je commence à

vous pardonner.

Les deux jeunes filles se séparèrent.

Aube rentra par une allée toute garnie d'aiguilles de pin.

Oui, tout était dit: elle ne reverrait plus Gillette ni aucun des

Droy; ils lui avaient fait des excuses, elle serait désormais à

l'abri de leurs coups. Tout était bien dit, il n'y avait plus de

rapprochement possible entre eux, puisqu'ils n'essayeraient même

plus de lui nuire. Certes, elle s'en réjouissait; mais, tout en

marchant sur Menaudru, elle pensa avec une sorte de consolation

que Cam, tout au moins, ne lui avait pas pardonné.

L'après-midi finissait. Mme de Menaudru, assise à sa place

habituelle près d'une porte-fenêtre du salon, tenait sa

tapisserie. Aube entra, et en même temps qu'elle, comme amenée

par la jeune fille, parut une onde d'or pourprée qu'envoya le

couchant.

Aube ne prit point sa chaise haut perchée sur des pieds grêles,

elle fit glisser sans bruit près de sa mère un large tabouret

carré. Elle s'assit sur ce siège bas qui la mettait au niveau des

genoux maternels, et elle demeura les mains croisées sur la jupe

de la Comtesse, les lèvres un peu entr'ouvertes sans rien dire.

-- Eh bien, Aube? fit Mme de Menaudru cessant de tirer

l'aiguille.

Elle regarda ce visage délicat, aux tons finement ambrés, qui se

tournait vers elle avec une expression d'attente un peu inquiète.

Pour la première fois depuis le début de sa courte vie, Aube

fronçait soucieusement ses sourcils à la courbe grave, toujours

sereine. Mme de Menaudru passa le bout du doigt sur cet arc

sombre pour le détendre en répétant:

-- Eh bien, Aube?

Aube dit alors de sa voix lente, musicale, dont chaque mot

prenait à cette lenteur même un prix singulier:

-- Maman, faisons-nous notre devoir?

-- Enfant, quelle question! dit la mère sans sourire. J'espère

que oui... du moins, nous essayons d'être justes les uns pour les

autres, de vivre dignement.

-- Ce n'est pas ce que je veux dire, notre devoir envers...

Elle hésita.

-- Les pauvres. Croyez-vous!... Croyez-vous que nous le

remplissions chrétiennement, en vue de leur vie éternelle, et de

la nôtre?

Elle parlait plus bas encore, elle s'était appuyée contre les

genoux de sa mère et cachait son visage sur son bras replié.

-- Croyez-vous que nos aumônes suffisent? qu'il ne faudrait pas

donner plus de nous-mêmes et agir davantage? être différents

envers tout le monde, même envers ceux qui ne sont pas pauvres?

Ne pensez-vous point qu'en ne vivant pas assez, nous vivons

encore trop pour nous?

Elle releva ses yeux troublés sur sa mère, mais un changement

soudain se produisait dans la personne passive de la Comtesse;

son visage se décomposa, devint d'une pâleur de cendre, elle dit

avec une vivacité nerveuse qu'Auberte ne lui connaissait pas:

-- Que voulez-vous de moi, que me veut-on encore? Je suis lasse,

Aube, je ne peux pas faire plus, et nous faisons beaucoup déjà,

plus que tant d'autres.

Son accent trahissait une souffrance, une angoisse véritables, la

souffrance et l'angoisse d'une âme engourdie par l'esclavage,

mais où subsistait une fibre vivante, sensible, qui vibrait

éperdument avec une terreur maladive au contact d'Auberte.

L'enfant pensa que c'était cette suite de longues années qui

avaient ainsi ployé peu à peu sa mère, qui l'avaient réduite à

cet asservissement mélancolique; et elle pensa aussi que le même

laps de temps ferait d'elle la même chose et que ce serait

peut-être mieux ainsi.

-- Chère Aube, reprit doucement la Comtesse, je ne peux pas

tenter davantage et je crois que c'est assez. Cela ne suffit-il

plus à votre conscience?

Dans les yeux d'Aube, il y avait encore un doute qui ne demandait

qu'à être dissipé.

-- Vous êtes bonne, dit-elle se pressant de nouveau contre sa

mère.

-- Chère, n'êtes-vous pas heureuse? N'avons-nous pas fait tout ce

qui était en notre pouvoir pour vous plaire?

-- Si, oh! si, fit un peu tristement Auberte, vous êtes bonne,

vous m'aimez.

-- Oui, fit simplement la mère.

-- C'est à cause de moi que vous habitez Menaudru, vous et mon

père; si je n'étais plus là...

La Comtesse, muette, regarda désespérément autour d'elle.

-- Vous partiriez, acheva Auberte, n'est-il pas vrai? Ah! vous

m'aimez beaucoup puisque vous ne pourriez pas vivre ici sans moi.

Savez-vous, si je mourais, vous donneriez le château à Laurent.

Mme de Menaudru lui mit la main sur les lèvres et murmura, mais

d'une voix presque paisible:

-- Vous vous marierez, Auberte, et votre mari aura Menaudru.

Aube secoua la tête.

-- Vous avez déjà refusé deux ou trois partis que votre père et

moi avions jugés acceptables quoique vous soyez encore jeune;

mais nous désirons vous établir de bonne heure: ce jeune baron de

Paux vous semble destiné. Vous vivriez ici avec nous, il serait

notre second fils.

Aube s'était levée; sans une rougeur aux joues, elle dit en

secouant toujours la tête avec douceur:

-- Non, je ne marierai pas.

Et elle quitta la pièce.

Le soir, quand elle fut couchée dans son lit aux minces colonnes,

-- et, comme elle était fatiguée, elle se coucha avant la nuit

tardive d'été, -- elle pria Jeanne de laisser ses fenêtres

ouvertes et elle demeura longtemps éveillée pendant que le

crépuscule tiède et embaumé entrait dans sa chambre, avec des

odeurs de sapin et de feuillage.

Tout était silencieux au château, et, dans la grande paix de

Menaudru, elle entendait distinctement des bruits de voix monter

d'une cour voisine. Cette cour était toute proche, mais une

infranchissable barrière en séparait Auberte.

Il y avait entre Aube et les autres, sa vie et la vie des autres,

un mur transparent, mais si froid, si épais, qu'elle ne pourrait

jamais le franchir.

Son oreille percevait les ébats des jeunes Droy, jusqu'au son de

leurs pas sur les feuilles tombées ou le sable. Ils devaient

jouer aux raquettes: elle s'imaginait entendre le volant glisser

dans les branches comme un être ailé, mystérieux. Une harmonie

s'éleva, piano et violon unirent leurs accords qui

n'interrompirent point le passage rythmé du volant dans les

feuilles. Hugues jouait avec Stéphanie, les deux instruments se

fondaient avec une rare perfection, le violon plus entraînant, le

piano plus savant, tous deux aux sonorités nobles, à l'expression

large. Et Aube, sans toutefois s'endormir, ne sentit plus dans sa

couche la pesanteur lassée de son corps frêle; elle sombra dans

un anéantissement bienheureux sous le souffle nocturne qui

l'effleurait et qui, par instant, ramenait comme une vague

légère, caressante, ses cheveux sur son visage immobile.

IV

Pendant les semaines suivantes, le bruit des exploits de la tribu

se répandit dans toute la contrée que les Droy sillonnaient à

pied, à bicyclette, en voiture, ou même en ballon, deux des

garçons ayant essayé ce dernier genre de sport dans un appareil

de leur invention, qui aurait été très ingénieux s'il n'avait

crevé sur la tête d'une notabilité locale.

Ils se répandaient dans le pays, prétendaient les gens

atrabilaires, comme une horde de sauterelles.

Mais ces sauterelles, à part quelques insignifiantes

déprédations, ne mettaient jusqu'ici que leur propre existence en

danger, et semaient des bienfaits sur leur tumultueux passage.

Leurs générosités prenaient bien parfois des formes excentriques,

quand, par exemple, ils desséchaient eux-mêmes la mare qui

donnait les fièvres aux enfants d'Adine, ou qu'ils rebâtissaient

de leurs mains la maison de la vieille Catherine, et rendaient la

vieille à moitié folle à son retour de l'hôpital dans sa bicoque

transformée.

Par exemple, il était avéré qu'ils avaient enfermé le chat de

dame Hermance dans une courge monstrueuse, orgueil de son jardin,

qu'ils n'avaient pas craint de creuser jusqu'à l'écorce; quand

dame Hermance appela son chat, le chat ne bougea point, mais la

courge vint à sa maîtresse, toute roulante et titubante, ce qui

lui donnait l'apparence ridicule et terrifiante d'une courge

ivre. Le patriarche paya la courge qui avait une grande valeur,

il paya les terreurs de Mme Hermance et celle du chat qui

n'étaient pas médiocres, les dégâts du jardin qui valait une

fortune, et le scandale qui était incalculable. Les parents

admonestèrent les coupables et apprirent, incidemment, qu'il

avait été question d'enfermer dans la courge les babies qui,

témoins de l'aventure, avaient envié le sort du chat et voulu

s'associer à cette manifestation en faveur de Zoé contre Mme

Hermance.

Les chroniques plus ou moins fantaisistes qui parvenaient aux

oreilles d'Auberte, ne détournaient point la jeune fille des

pensées que Gillette avait éveillées dans son esprit, et que sa

conversation avec Mme de Menaudru n'avait fait qu'assoupir. Quoi

qu'Aube voulût tenter, elle aurait à le faire seule, l'adjuration

de sa mère lui avait été une réponse péremptoire. Aussi aurait-elle

voulu en reparler à Gillette.

Oui, elle aurait voulu revoir Gillette, l'entendre, s'il le

fallait, accuser et railler la jeune princesse aussi surannée que

son antique palais; mais la revoir, respirer cette atmosphère qui

semblait l'entourer et qui causait à Aube une sorte de naissant

vertige.

Le matin, M. et Mme de Menaudru étaient partis pour Vichy, où le

Comte devait faire une saison. Laurent les avait accompagnés et

il les installerait là-bas avant de revenir près d'Auberte dont,

pendant un mois, il aurait seul la garde. Jeanne s'était

réveillée avec un accès de rhumatisme qui la clouait dans sa

chambre, Aube était donc encore un peu plus libre que de coutume.

Elle se sentait magnétiquement entraînée vers la Maison. Naguère,

il lui suffisait de regarder le jardin depuis le vieux mur, près

du sapin à la voix murmurante; à présent, elle avait besoin de

voir la Maison elle-même, et ses habitants si faire se pouvait;

et elle pensa à monter au moulin.

Ce moulin qui ne justifiait guère son nom puisque, de mémoire

d'homme, on n'y avait jamais rien moulu, était une grosse tour

carrée, encore solide, qui touchait presque à la Maison. On y

entrait par une cour de Menaudru; mais la façade qui donnait chez

les Droy avait une porte depuis longtemps condamnée, car le

moulin appartenait au château sans partage.

Aube pénétra dans la lourde construction qui ne servait plus que

d'abri aux outils de jardinage. Elle gravit l'escalier en échelle

qui conduisait à l'étage supérieur. Elle haletait, il lui

semblait faire quelque chose de pas très bien, d'un peu honteux

même, qui tenait du métier d'espion; mais elle ne pouvait pas

vaincre un irrésistible attrait.

Ce premier étage n'était qu'un grenier vide et ténébreux; le pas

d'Auberte laissait sur le plancher comme un sillon dans la

poussière; Auberte poussa à tâtons le verrou d'une porte et

ouvrit. Elle reçut en plein visage un flot d'air et de grand

jour. Elle s'avança avec précaution après avoir refermé. Le poste

d'observation qu'elle avait choisi était périlleux; c'était, en

réalité, une sorte de logette très étroite, semi-circulaire, qui

avait dû contenir autrefois quelque statue de saint, et que

l'enchevêtrement d'une grande bignone fleurie séparait seule du

vide en formant, de chaque côté de la niche, une draperie

retombante. Mais quelle place aurait été mieux appropriée au

dessein d'Auberte? Le moulin faisait angle avec la Maison sur le

jardin; comme il était peu élevé, Aube se trouvait au-dessus du

rez-de-chaussée: elle voyait, elle eût touché presque, sur

l'espace dallé qui précédait la maison, une table rustique, des

sièges d'osier, des pliants brodés de couleurs vives groupés

comme pour une amicale causerie, parmi les grands fuchsias, les

géraniums récemment placés et déjà vigoureux, et les vieux

rosiers rouges aussi récemment élagués, treillissés librement et

à l'aventure contre leurs supports branlants.

Sur la table, il y avait une vaste corbeille à ouvrage pleine de

menus objets de lingerie en voie de raccommodage ou d'exécution,

des livres ouverts, un album à dessin, et, tout autour, les

jouets des babies, les raquettes et le volant de Camille. Elle

dominait aussi un salon gai et clair avec ses larges meubles

commodes, recouverts de toile à fleurs, une chambre d'amis toute

simple, toute fraîche, aux rideaux de cretonne bise semée de

corail, une très grande bibliothèque qui devait être le lieu de

réunion par excellence; Aube y remarqua une quantité de tables,

un piano à queue et des fleurs à foison jusque dans l'âtre de la

cheminée où des grappes de cytise tardif s'écroulaient en

cascade. Tout cela avait un aspect d'intimité active, gracieuse,

qui alla au coeur d'Auberte.

Cette partie de la Maison semblait déserte, presque abandonnée.

Tout le monde était probablement allé à la gare reconduire le

fils aîné qui repartait ce matin; en tout cas, il n'y avait

personne dans les pièces, personne dans le jardin qui déployait,

à quelques pas de là, ses premiers ombrages. Auberte entendit

bien un bruit, comme un craquement, mais c'était dans le moulin

même qu'il s'était produit, provoqué sans doute par le passage de

quelque rat effronté sur une planche vermoulue.

Décidément, Mme Droy et ses aides avaient fait miracle: au bout

de cette courte période, l'installation de la famille était aussi

complète que celle des plantes dont on avait garni le jardin. En

relevant les yeux, Aube voyait encore, par les fenêtres grandes

ouvertes, plusieurs pièces du premier étage, entre autres une

salle d'étude où cahiers et livres s'amoncelaient sur différents

pupitres en un studieux et pittoresque désordre; les murs,

blanchis à la chaux, étaient tapissés de cartes géographiques, de

tableaux noirs qu'enjolivaient des signes algébriques de

cabalistique apparence, et des calculs compliqués dont les

chiffres parurent à l'oeil méticuleux d'Aube fort biscornus. Et

dans ce sanctuaire de la science qui devait être l'antre des

garçons, traînait un chapeau de jardin pareil à celui de

Gillette, mais qui semblait plutôt le frère cadet du sien.

Et il y avait encore une chambre riante, si gaiement arrangée

qu'elle portait pour Aube le nom de Gillette tracé en gros

caractères sur ses murs. Près du lit laqué blanc de Gillette,

tout près, dans une promiscuité frileuse et tendre, se

blottissait un petit lit de cuivre qui appartenait certainement à

Camille; et l'étagère à livres, et le petit bureau, et le réveil-matin,

et le prie-Dieu... Oh! c'était mal, c'était très mal de la

part d'Aube, elle n'aurait pas dû regarder. Mais comment

s'empêcher de voir un chat, un gros chat évidemment en fraude,

caché sous l'édredon de soie claire qui couvrait le lit de

Gillette? Il allongeait sa grosse tête à demi impudente, à demi

inquiète, les oreilles tendues, avec un air de friponne

ingénuité, si voluptueusement heureux dans son bonheur défendu,

qu'Aube croyait entendre un ronron bruyant, irrépressible. Un

fichu de linon blanc, artistement jeté sur l'édredon, semblait

indiquer une complicité entre Gillette ou Cam et les méfaits de

leur favori; Aube eut envie de rire, mais les deux lits voisins

lui avaient donné bien plus envie de pleurer.

Mais si, il y avait quelqu'un dans la maison. Une persienne fut

poussée, et, dans l'obscurité relative d'une autre pièce, Aube

entrevit vaguement les rayons chargés de livres, les tentures

foncées et sobres, les quelques bronzes d'un cabinet de travail

masculin; une ombre svelte, aux lignes plus classiques que n'en

avait la silhouette encore adolescente de Gillette, allait et

venait, tournant le dos à Aube; ses mouvements faisaient deviner

qu'elle époussetait et rangeait: elle avait même une bien

aristocratique manière de se livrer à cette humble occupation.

Aube jugea que ce devait être Stéphanie d'Aumay, l'institutrice;

mais elle interrompit ses suppositions, la belle ménagère s'assit

sur le premier siège venu et sa robe forma naturellement des plis

nobles autour d'elle; elle pencha la tête sur sa main, puis d'un

doigt, machinalement, elle effaça quelque chose sur sa joue, et

Auberte comprit que l'inconnue pleurait.

Auberte se retira avec une sorte de douleur; elle se trouvait

lâche d'avoir cédé à sa tentation, sa conscience sensitive se

révolta, la pauvre hermine crut voir une tache sur les splendeurs

angéliques de sa robe. Elle ferma les yeux pour ne plus

surprendre, même l'espace d'une seconde, le moindre détail de

l'intimité qu'elle violait.

Les yeux toujours fermés pour ne plus voir les jolies chambres,

les livres ouverts, les lits voisins, le chat, la jeune fille qui

pleurait, et les voyant en elle-même plus que jamais, elle se

retourna, mais elle ne put rouvrir la porte; elle constata tout

de suite qu'une main malveillante avait repoussé le verrou. Aube

était prisonnière dans sa logette aérienne que les hirondelles

frôlaient en passant.

La famille Droy revint en corps de la gare où elle avait

reconduit Hugues.

Les promeneurs rentrèrent en retard pour le déjeuner.

Camille, assise à sa place, attendait patiemment, -- au grand

étonnement de Mlle Stéphanie, sa compagne de réclusion -- qu'il

plût aux autres de se mettre à table. Comme Mlle Cam avait été

retenue au logis en punition d'un méfait, l'on considéra son

attitude exemplaire comme une preuve irréfutable de conversion.

Il n'y eut qu'Antoine, son voisin de table, sur les pieds duquel

elle trépigna secrètement avec des transports d'allégresse, qui

put entretenir des doutes à cet égard. Antoine supporta

stoïquement la meurtrissure de ses orteils en espérant que Cam,

qui était une fiche mouche bien que douée d'un aiguillon un peu

acéré, avait fait quelque bon coup dont il tirerait avantage.

Le départ d'Hugues après une si brève visite répandait un

accablement général, le repas fut moins animé que d'habitude,

l'apparition d'un gâteau de praline réveilla à peine ces esprits

désabusés. Comme la chaleur était trop forte pour qu'on pût

circuler, M. Droy proposa de passer sous les rosiers, devant le

salon, l'heure de récréation qui suivait le repas. Mais Cam

intervint en déclarant que le salon était la pièce la plus chaude

de la maison, que les rosiers rouges portaient de petites braises

en guise de fleurs, et qu'on ne jouirait d'un peu de fraîcheur

que de l'autre côté de la maison, dans la grande cour.

Ils étaient tous trop abattus pour combattre cette opinion

hasardée, et ils se rendirent dans la grande cour où ils avaient

fait de si belles parties de raquettes pendant qu'Hugues et

Stéphanie les favorisaient de leurs concerts.

Chacun s'assit à sa fantaisie sous l'ombre des catalpas.

Mlle Stéphanie était extrêmement calme, l'oeil le plus exercé

n'aurait pu soupçonner cette personne correcte d'avoir épousseté

ou d'avoir pleuré. Gillette se livrait à un bon petit entretien

confidentiel avec Mme Droy au sujet des tabliers neufs des

babies, thème sur lequel sa double qualité de fille aînée et de

bras droit de sa mère lui donnait une compétence étendue. Elle

traitait de telles questions avec une conscience à la fois

appliquée et cavalière. Evidemment, Gillette, n'ayant point une

âme de petite bourgeoise ni un esprit façonné aux vulgaires et

infimes tracas, faisait de son mieux pour s'y rompre et

réunissait à la plus grande satisfaction de sa mère.

M. Droy, renversé sur son fauteuil pliant, fumait d'un air

pacifique au milieu de son troupeau. De loin en loin, il étendait

la main vers un enfant et tirait au hasard d'un air de

délectation pensive quelque mèche safran, duveteuse, qui semblait

accoutumée à cet exercice. Enfin, toute cette famille de forbans

avait mine très bénévole. C'est à peine si deux ou trois garçons,

à cheval sur des branches qu'ils taillaient à coups de couteau,

envoyaient des éclats de bois et des brins de mousse sur la tête

ou dans les yeux de l'assistance.

-- Je n'ai pas entendu, ce matin, notre petite princesse passer

sur sa mule, remarqua Mme Droy tout en recoiffant l'une des

babies, laquelle recoiffait sa poupée avec des mouvements

exactement pareils à ceux de sa mère.

-- Elle n'est pas sortie, déclara Cam.

-- Qu'en savez-vous? demanda Marc qui s'était allongé par terre,

position qu'il jugeait indispensable pour reprendre des forces

avant une nouvelle séance de mathématiques.

-- Je le sais parce que je le sais, riposta Cam.

Elle se disposait à s'éloigner.

La Demoiselle au Bois Dormant · 第 3 / 16 段