-- Mais, pendant le dernier assaut qui fut livré à l'improviste
dans la nuit, Mme de Mareux, la soeur du châtelain, parvint à
sortir de Menaudru; le vieil intendant qui l'accompagnait fut tué
près de la chapelle, Mme de Mareux s'échappa, emportant un gros
sachet de peau d'Espagne. Elle et son sachet gagnèrent l'Ecosse,
où elle vécut avec son jeune fils, car elle était veuve. Elle
revint en France à la Restauration avec ce fils et l'enfant de
celui-ci; mais du trésor, il ne fut plus jamais question: elle
nia l'avoir emporté et dit que l'intendant en avait eu seul le
secret. En vain son frère, rentré en maître à Menaudru,
l'interrogea-t-il avec des menaces: on apprit qu'elle avait vendu
à des Juifs d'Angleterre des bijoux de grand prix dont on ne put
retrouver les traces. Son fils et son petit-fils vécurent
largement à l'étranger et l'on entendit plus parler d'eux
jusqu'au jour où Mlle Anne, la fille du dernier Mareux, vint
s'établir ici après la mort de son père, dont elle voulait sans
doute réhabiliter la mémoire. Mais il paraît qu'à Mirieux, les
vieilles histoires conservent leur fraîcheur. Le souvenir du
lotus n'est pas aussi oublié qu'on pourrait le croire, une
souillure mal définie s'attache au nom de Mareux: Mlle Anne n'a
rencontré ici que froideur et presque mépris.
-- Et pourtant, dit Auberte, elle est pauvre.
-- Elle le paraît, fit Gillette, mais j'ai bien peur que ce soit
elle qui nous dépouille de ce qui reste du trésor. Son père était
joueur, dit(on; il a dû dissiper; mais ils ont gardé les bijoux
compromettants ou d'un placement difficile.
-- J'en ai peur aussi, dit Aube comme à regret.
Les deux jeunes filles relevèrent la tête; il y eut une sorte de
glissement derrière la haie dont les longues branches flexibles
ondulèrent. Aube murmura avec remords:
-- Elle était là et nous a entendues...
Elles restèrent longtemps silencieuses; puis la voix d'Aube
s'éleva de nouveau, lente et douce:
-- J'aime mieux l'autre fin que Jeanne donne à la légende, et qui
est peut-être la bonne. Le trésor est enfoui sous terre; et le
lotus de Menaudru refleurira quand il sera découvert par une main
assez innocente; et qui le trouvera y perdra son bonheur. On dit
que ma grand'tante Auberte est morte après l'avoir cherché. Je me
demande quelquefois si...
Elle s'arrêta, un doigt levé, dans une attitude un peu
mystérieuse, dans l'ombre des arbres qui tombait sur son visage.
-- Il me semble que je voudrais retrouver ce lotus...
-- Cette fleur malfaisante? dit Gillette en se secouant.
Quel enfantillage! ma princesse de Menaudru, vous en remontreriez
à nos babies. Mon Dieu, le soleil baisse, comme le temps s'est
envolé... Enfin nous ne recommencerons pas de si tôt, c'est
certain. Qu'est devenue Camille? Elle serait perchée sur l'un de
ces arbres à nous épier que cela ne m'étonnerait pas. Méfiez-vous
de Cam. C'est un malin singe, et elle ne s'est pas réconciliée
avec vous. Pour moi, j'espère que vous ne m'en voulez plus. J'ai
une grande contrition de ce que je vous ai fait... et de ce que
je vous ai dit le premier jour. Je ne pensais pas moitié des
méchancetés que je vous débitais, mais le vent de Menaudru
m'avait un peu grisée. Vous aviez un air si bon que ça
m'exaspérait; je ne voulais pas m'attendrir.
Tout cela vous est bien égal, nous ne sommes plus destinées à
nous revoir. C'est fini, n'est-ce pas?
Aube fit un signe affirmatif, tout mélancolique.
-- Je me sauve; Hugues va peut-être passer la soirée chez nous.
Il fera de la musique avec Stéphanie, piano et violon: c'est lui
le violoniste. Alors, adieu, et sans rancune. Moi, je commence à
vous pardonner.
Les deux jeunes filles se séparèrent.
Aube rentra par une allée toute garnie d'aiguilles de pin.
Oui, tout était dit: elle ne reverrait plus Gillette ni aucun des
Droy; ils lui avaient fait des excuses, elle serait désormais à
l'abri de leurs coups. Tout était bien dit, il n'y avait plus de
rapprochement possible entre eux, puisqu'ils n'essayeraient même
plus de lui nuire. Certes, elle s'en réjouissait; mais, tout en
marchant sur Menaudru, elle pensa avec une sorte de consolation
que Cam, tout au moins, ne lui avait pas pardonné.
L'après-midi finissait. Mme de Menaudru, assise à sa place
habituelle près d'une porte-fenêtre du salon, tenait sa
tapisserie. Aube entra, et en même temps qu'elle, comme amenée
par la jeune fille, parut une onde d'or pourprée qu'envoya le
couchant.
Aube ne prit point sa chaise haut perchée sur des pieds grêles,
elle fit glisser sans bruit près de sa mère un large tabouret
carré. Elle s'assit sur ce siège bas qui la mettait au niveau des
genoux maternels, et elle demeura les mains croisées sur la jupe
de la Comtesse, les lèvres un peu entr'ouvertes sans rien dire.
-- Eh bien, Aube? fit Mme de Menaudru cessant de tirer
l'aiguille.
Elle regarda ce visage délicat, aux tons finement ambrés, qui se
tournait vers elle avec une expression d'attente un peu inquiète.
Pour la première fois depuis le début de sa courte vie, Aube
fronçait soucieusement ses sourcils à la courbe grave, toujours
sereine. Mme de Menaudru passa le bout du doigt sur cet arc
sombre pour le détendre en répétant:
-- Eh bien, Aube?
Aube dit alors de sa voix lente, musicale, dont chaque mot
prenait à cette lenteur même un prix singulier:
-- Maman, faisons-nous notre devoir?
-- Enfant, quelle question! dit la mère sans sourire. J'espère
que oui... du moins, nous essayons d'être justes les uns pour les
autres, de vivre dignement.
-- Ce n'est pas ce que je veux dire, notre devoir envers...
Elle hésita.
-- Les pauvres. Croyez-vous!... Croyez-vous que nous le
remplissions chrétiennement, en vue de leur vie éternelle, et de
la nôtre?
Elle parlait plus bas encore, elle s'était appuyée contre les
genoux de sa mère et cachait son visage sur son bras replié.
-- Croyez-vous que nos aumônes suffisent? qu'il ne faudrait pas
donner plus de nous-mêmes et agir davantage? être différents
envers tout le monde, même envers ceux qui ne sont pas pauvres?
Ne pensez-vous point qu'en ne vivant pas assez, nous vivons
encore trop pour nous?
Elle releva ses yeux troublés sur sa mère, mais un changement
soudain se produisait dans la personne passive de la Comtesse;
son visage se décomposa, devint d'une pâleur de cendre, elle dit
avec une vivacité nerveuse qu'Auberte ne lui connaissait pas:
-- Que voulez-vous de moi, que me veut-on encore? Je suis lasse,
Aube, je ne peux pas faire plus, et nous faisons beaucoup déjà,
plus que tant d'autres.
Son accent trahissait une souffrance, une angoisse véritables, la
souffrance et l'angoisse d'une âme engourdie par l'esclavage,
mais où subsistait une fibre vivante, sensible, qui vibrait
éperdument avec une terreur maladive au contact d'Auberte.
L'enfant pensa que c'était cette suite de longues années qui
avaient ainsi ployé peu à peu sa mère, qui l'avaient réduite à
cet asservissement mélancolique; et elle pensa aussi que le même
laps de temps ferait d'elle la même chose et que ce serait
peut-être mieux ainsi.
-- Chère Aube, reprit doucement la Comtesse, je ne peux pas
tenter davantage et je crois que c'est assez. Cela ne suffit-il
plus à votre conscience?
Dans les yeux d'Aube, il y avait encore un doute qui ne demandait
qu'à être dissipé.
-- Vous êtes bonne, dit-elle se pressant de nouveau contre sa
mère.
-- Chère, n'êtes-vous pas heureuse? N'avons-nous pas fait tout ce
qui était en notre pouvoir pour vous plaire?
-- Si, oh! si, fit un peu tristement Auberte, vous êtes bonne,
vous m'aimez.
-- Oui, fit simplement la mère.
-- C'est à cause de moi que vous habitez Menaudru, vous et mon
père; si je n'étais plus là...
La Comtesse, muette, regarda désespérément autour d'elle.
-- Vous partiriez, acheva Auberte, n'est-il pas vrai? Ah! vous
m'aimez beaucoup puisque vous ne pourriez pas vivre ici sans moi.
Savez-vous, si je mourais, vous donneriez le château à Laurent.
Mme de Menaudru lui mit la main sur les lèvres et murmura, mais
d'une voix presque paisible:
-- Vous vous marierez, Auberte, et votre mari aura Menaudru.
Aube secoua la tête.
-- Vous avez déjà refusé deux ou trois partis que votre père et
moi avions jugés acceptables quoique vous soyez encore jeune;
mais nous désirons vous établir de bonne heure: ce jeune baron de
Paux vous semble destiné. Vous vivriez ici avec nous, il serait
notre second fils.
Aube s'était levée; sans une rougeur aux joues, elle dit en
secouant toujours la tête avec douceur:
-- Non, je ne marierai pas.
Et elle quitta la pièce.
Le soir, quand elle fut couchée dans son lit aux minces colonnes,
-- et, comme elle était fatiguée, elle se coucha avant la nuit
tardive d'été, -- elle pria Jeanne de laisser ses fenêtres
ouvertes et elle demeura longtemps éveillée pendant que le
crépuscule tiède et embaumé entrait dans sa chambre, avec des
odeurs de sapin et de feuillage.
Tout était silencieux au château, et, dans la grande paix de
Menaudru, elle entendait distinctement des bruits de voix monter
d'une cour voisine. Cette cour était toute proche, mais une
infranchissable barrière en séparait Auberte.
Il y avait entre Aube et les autres, sa vie et la vie des autres,
un mur transparent, mais si froid, si épais, qu'elle ne pourrait
jamais le franchir.
Son oreille percevait les ébats des jeunes Droy, jusqu'au son de
leurs pas sur les feuilles tombées ou le sable. Ils devaient
jouer aux raquettes: elle s'imaginait entendre le volant glisser
dans les branches comme un être ailé, mystérieux. Une harmonie
s'éleva, piano et violon unirent leurs accords qui
n'interrompirent point le passage rythmé du volant dans les
feuilles. Hugues jouait avec Stéphanie, les deux instruments se
fondaient avec une rare perfection, le violon plus entraînant, le
piano plus savant, tous deux aux sonorités nobles, à l'expression
large. Et Aube, sans toutefois s'endormir, ne sentit plus dans sa
couche la pesanteur lassée de son corps frêle; elle sombra dans
un anéantissement bienheureux sous le souffle nocturne qui
l'effleurait et qui, par instant, ramenait comme une vague
légère, caressante, ses cheveux sur son visage immobile.
IV
Pendant les semaines suivantes, le bruit des exploits de la tribu
se répandit dans toute la contrée que les Droy sillonnaient à
pied, à bicyclette, en voiture, ou même en ballon, deux des
garçons ayant essayé ce dernier genre de sport dans un appareil
de leur invention, qui aurait été très ingénieux s'il n'avait
crevé sur la tête d'une notabilité locale.
Ils se répandaient dans le pays, prétendaient les gens
atrabilaires, comme une horde de sauterelles.
Mais ces sauterelles, à part quelques insignifiantes
déprédations, ne mettaient jusqu'ici que leur propre existence en
danger, et semaient des bienfaits sur leur tumultueux passage.
Leurs générosités prenaient bien parfois des formes excentriques,
quand, par exemple, ils desséchaient eux-mêmes la mare qui
donnait les fièvres aux enfants d'Adine, ou qu'ils rebâtissaient
de leurs mains la maison de la vieille Catherine, et rendaient la
vieille à moitié folle à son retour de l'hôpital dans sa bicoque
transformée.
Par exemple, il était avéré qu'ils avaient enfermé le chat de
dame Hermance dans une courge monstrueuse, orgueil de son jardin,
qu'ils n'avaient pas craint de creuser jusqu'à l'écorce; quand
dame Hermance appela son chat, le chat ne bougea point, mais la
courge vint à sa maîtresse, toute roulante et titubante, ce qui
lui donnait l'apparence ridicule et terrifiante d'une courge
ivre. Le patriarche paya la courge qui avait une grande valeur,
il paya les terreurs de Mme Hermance et celle du chat qui
n'étaient pas médiocres, les dégâts du jardin qui valait une
fortune, et le scandale qui était incalculable. Les parents
admonestèrent les coupables et apprirent, incidemment, qu'il
avait été question d'enfermer dans la courge les babies qui,
témoins de l'aventure, avaient envié le sort du chat et voulu
s'associer à cette manifestation en faveur de Zoé contre Mme
Hermance.
Les chroniques plus ou moins fantaisistes qui parvenaient aux
oreilles d'Auberte, ne détournaient point la jeune fille des
pensées que Gillette avait éveillées dans son esprit, et que sa
conversation avec Mme de Menaudru n'avait fait qu'assoupir. Quoi
qu'Aube voulût tenter, elle aurait à le faire seule, l'adjuration
de sa mère lui avait été une réponse péremptoire. Aussi aurait-elle
voulu en reparler à Gillette.
Oui, elle aurait voulu revoir Gillette, l'entendre, s'il le
fallait, accuser et railler la jeune princesse aussi surannée que
son antique palais; mais la revoir, respirer cette atmosphère qui
semblait l'entourer et qui causait à Aube une sorte de naissant
vertige.
Le matin, M. et Mme de Menaudru étaient partis pour Vichy, où le
Comte devait faire une saison. Laurent les avait accompagnés et
il les installerait là-bas avant de revenir près d'Auberte dont,
pendant un mois, il aurait seul la garde. Jeanne s'était
réveillée avec un accès de rhumatisme qui la clouait dans sa
chambre, Aube était donc encore un peu plus libre que de coutume.
Elle se sentait magnétiquement entraînée vers la Maison. Naguère,
il lui suffisait de regarder le jardin depuis le vieux mur, près
du sapin à la voix murmurante; à présent, elle avait besoin de
voir la Maison elle-même, et ses habitants si faire se pouvait;
et elle pensa à monter au moulin.
Ce moulin qui ne justifiait guère son nom puisque, de mémoire
d'homme, on n'y avait jamais rien moulu, était une grosse tour
carrée, encore solide, qui touchait presque à la Maison. On y
entrait par une cour de Menaudru; mais la façade qui donnait chez
les Droy avait une porte depuis longtemps condamnée, car le
moulin appartenait au château sans partage.
Aube pénétra dans la lourde construction qui ne servait plus que
d'abri aux outils de jardinage. Elle gravit l'escalier en échelle
qui conduisait à l'étage supérieur. Elle haletait, il lui
semblait faire quelque chose de pas très bien, d'un peu honteux
même, qui tenait du métier d'espion; mais elle ne pouvait pas
vaincre un irrésistible attrait.
Ce premier étage n'était qu'un grenier vide et ténébreux; le pas
d'Auberte laissait sur le plancher comme un sillon dans la
poussière; Auberte poussa à tâtons le verrou d'une porte et
ouvrit. Elle reçut en plein visage un flot d'air et de grand
jour. Elle s'avança avec précaution après avoir refermé. Le poste
d'observation qu'elle avait choisi était périlleux; c'était, en
réalité, une sorte de logette très étroite, semi-circulaire, qui
avait dû contenir autrefois quelque statue de saint, et que
l'enchevêtrement d'une grande bignone fleurie séparait seule du
vide en formant, de chaque côté de la niche, une draperie
retombante. Mais quelle place aurait été mieux appropriée au
dessein d'Auberte? Le moulin faisait angle avec la Maison sur le
jardin; comme il était peu élevé, Aube se trouvait au-dessus du
rez-de-chaussée: elle voyait, elle eût touché presque, sur
l'espace dallé qui précédait la maison, une table rustique, des
sièges d'osier, des pliants brodés de couleurs vives groupés
comme pour une amicale causerie, parmi les grands fuchsias, les
géraniums récemment placés et déjà vigoureux, et les vieux
rosiers rouges aussi récemment élagués, treillissés librement et
à l'aventure contre leurs supports branlants.
Sur la table, il y avait une vaste corbeille à ouvrage pleine de
menus objets de lingerie en voie de raccommodage ou d'exécution,
des livres ouverts, un album à dessin, et, tout autour, les
jouets des babies, les raquettes et le volant de Camille. Elle
dominait aussi un salon gai et clair avec ses larges meubles
commodes, recouverts de toile à fleurs, une chambre d'amis toute
simple, toute fraîche, aux rideaux de cretonne bise semée de
corail, une très grande bibliothèque qui devait être le lieu de
réunion par excellence; Aube y remarqua une quantité de tables,
un piano à queue et des fleurs à foison jusque dans l'âtre de la
cheminée où des grappes de cytise tardif s'écroulaient en
cascade. Tout cela avait un aspect d'intimité active, gracieuse,
qui alla au coeur d'Auberte.
Cette partie de la Maison semblait déserte, presque abandonnée.
Tout le monde était probablement allé à la gare reconduire le
fils aîné qui repartait ce matin; en tout cas, il n'y avait
personne dans les pièces, personne dans le jardin qui déployait,
à quelques pas de là, ses premiers ombrages. Auberte entendit
bien un bruit, comme un craquement, mais c'était dans le moulin
même qu'il s'était produit, provoqué sans doute par le passage de
quelque rat effronté sur une planche vermoulue.
Décidément, Mme Droy et ses aides avaient fait miracle: au bout
de cette courte période, l'installation de la famille était aussi
complète que celle des plantes dont on avait garni le jardin. En
relevant les yeux, Aube voyait encore, par les fenêtres grandes
ouvertes, plusieurs pièces du premier étage, entre autres une
salle d'étude où cahiers et livres s'amoncelaient sur différents
pupitres en un studieux et pittoresque désordre; les murs,
blanchis à la chaux, étaient tapissés de cartes géographiques, de
tableaux noirs qu'enjolivaient des signes algébriques de
cabalistique apparence, et des calculs compliqués dont les
chiffres parurent à l'oeil méticuleux d'Aube fort biscornus. Et
dans ce sanctuaire de la science qui devait être l'antre des
garçons, traînait un chapeau de jardin pareil à celui de
Gillette, mais qui semblait plutôt le frère cadet du sien.
Et il y avait encore une chambre riante, si gaiement arrangée
qu'elle portait pour Aube le nom de Gillette tracé en gros
caractères sur ses murs. Près du lit laqué blanc de Gillette,
tout près, dans une promiscuité frileuse et tendre, se
blottissait un petit lit de cuivre qui appartenait certainement à
Camille; et l'étagère à livres, et le petit bureau, et le réveil-matin,
et le prie-Dieu... Oh! c'était mal, c'était très mal de la
part d'Aube, elle n'aurait pas dû regarder. Mais comment
s'empêcher de voir un chat, un gros chat évidemment en fraude,
caché sous l'édredon de soie claire qui couvrait le lit de
Gillette? Il allongeait sa grosse tête à demi impudente, à demi
inquiète, les oreilles tendues, avec un air de friponne
ingénuité, si voluptueusement heureux dans son bonheur défendu,
qu'Aube croyait entendre un ronron bruyant, irrépressible. Un
fichu de linon blanc, artistement jeté sur l'édredon, semblait
indiquer une complicité entre Gillette ou Cam et les méfaits de
leur favori; Aube eut envie de rire, mais les deux lits voisins
lui avaient donné bien plus envie de pleurer.
Mais si, il y avait quelqu'un dans la maison. Une persienne fut
poussée, et, dans l'obscurité relative d'une autre pièce, Aube
entrevit vaguement les rayons chargés de livres, les tentures
foncées et sobres, les quelques bronzes d'un cabinet de travail
masculin; une ombre svelte, aux lignes plus classiques que n'en
avait la silhouette encore adolescente de Gillette, allait et
venait, tournant le dos à Aube; ses mouvements faisaient deviner
qu'elle époussetait et rangeait: elle avait même une bien
aristocratique manière de se livrer à cette humble occupation.
Aube jugea que ce devait être Stéphanie d'Aumay, l'institutrice;
mais elle interrompit ses suppositions, la belle ménagère s'assit
sur le premier siège venu et sa robe forma naturellement des plis
nobles autour d'elle; elle pencha la tête sur sa main, puis d'un
doigt, machinalement, elle effaça quelque chose sur sa joue, et
Auberte comprit que l'inconnue pleurait.
Auberte se retira avec une sorte de douleur; elle se trouvait
lâche d'avoir cédé à sa tentation, sa conscience sensitive se
révolta, la pauvre hermine crut voir une tache sur les splendeurs
angéliques de sa robe. Elle ferma les yeux pour ne plus
surprendre, même l'espace d'une seconde, le moindre détail de
l'intimité qu'elle violait.
Les yeux toujours fermés pour ne plus voir les jolies chambres,
les livres ouverts, les lits voisins, le chat, la jeune fille qui
pleurait, et les voyant en elle-même plus que jamais, elle se
retourna, mais elle ne put rouvrir la porte; elle constata tout
de suite qu'une main malveillante avait repoussé le verrou. Aube
était prisonnière dans sa logette aérienne que les hirondelles
frôlaient en passant.
La famille Droy revint en corps de la gare où elle avait
reconduit Hugues.
Les promeneurs rentrèrent en retard pour le déjeuner.
Camille, assise à sa place, attendait patiemment, -- au grand
étonnement de Mlle Stéphanie, sa compagne de réclusion -- qu'il
plût aux autres de se mettre à table. Comme Mlle Cam avait été
retenue au logis en punition d'un méfait, l'on considéra son
attitude exemplaire comme une preuve irréfutable de conversion.
Il n'y eut qu'Antoine, son voisin de table, sur les pieds duquel
elle trépigna secrètement avec des transports d'allégresse, qui
put entretenir des doutes à cet égard. Antoine supporta
stoïquement la meurtrissure de ses orteils en espérant que Cam,
qui était une fiche mouche bien que douée d'un aiguillon un peu
acéré, avait fait quelque bon coup dont il tirerait avantage.
Le départ d'Hugues après une si brève visite répandait un
accablement général, le repas fut moins animé que d'habitude,
l'apparition d'un gâteau de praline réveilla à peine ces esprits
désabusés. Comme la chaleur était trop forte pour qu'on pût
circuler, M. Droy proposa de passer sous les rosiers, devant le
salon, l'heure de récréation qui suivait le repas. Mais Cam
intervint en déclarant que le salon était la pièce la plus chaude
de la maison, que les rosiers rouges portaient de petites braises
en guise de fleurs, et qu'on ne jouirait d'un peu de fraîcheur
que de l'autre côté de la maison, dans la grande cour.
Ils étaient tous trop abattus pour combattre cette opinion
hasardée, et ils se rendirent dans la grande cour où ils avaient
fait de si belles parties de raquettes pendant qu'Hugues et
Stéphanie les favorisaient de leurs concerts.
Chacun s'assit à sa fantaisie sous l'ombre des catalpas.
Mlle Stéphanie était extrêmement calme, l'oeil le plus exercé
n'aurait pu soupçonner cette personne correcte d'avoir épousseté
ou d'avoir pleuré. Gillette se livrait à un bon petit entretien
confidentiel avec Mme Droy au sujet des tabliers neufs des
babies, thème sur lequel sa double qualité de fille aînée et de
bras droit de sa mère lui donnait une compétence étendue. Elle
traitait de telles questions avec une conscience à la fois
appliquée et cavalière. Evidemment, Gillette, n'ayant point une
âme de petite bourgeoise ni un esprit façonné aux vulgaires et
infimes tracas, faisait de son mieux pour s'y rompre et
réunissait à la plus grande satisfaction de sa mère.
M. Droy, renversé sur son fauteuil pliant, fumait d'un air
pacifique au milieu de son troupeau. De loin en loin, il étendait
la main vers un enfant et tirait au hasard d'un air de
délectation pensive quelque mèche safran, duveteuse, qui semblait
accoutumée à cet exercice. Enfin, toute cette famille de forbans
avait mine très bénévole. C'est à peine si deux ou trois garçons,
à cheval sur des branches qu'ils taillaient à coups de couteau,
envoyaient des éclats de bois et des brins de mousse sur la tête
ou dans les yeux de l'assistance.
-- Je n'ai pas entendu, ce matin, notre petite princesse passer
sur sa mule, remarqua Mme Droy tout en recoiffant l'une des
babies, laquelle recoiffait sa poupée avec des mouvements
exactement pareils à ceux de sa mère.
-- Elle n'est pas sortie, déclara Cam.
-- Qu'en savez-vous? demanda Marc qui s'était allongé par terre,
position qu'il jugeait indispensable pour reprendre des forces
avant une nouvelle séance de mathématiques.
-- Je le sais parce que je le sais, riposta Cam.
Elle se disposait à s'éloigner.