L'inconnue était mise en habitante fort moderne du monde

Produced by Daniel Fromont

B. de Buxy (pseudonyme de Blanche Legrand) (Dole 1863-Fréjus 1919),

_La demoiselle au bois dormant_ (1903),

édition Blériot Gautier sans date

L'orthographe du livre original a été conservée.

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B. de BUXY

LA DEMOISELLE

AU BOIS DORMANT

LIBRAIRIE BLERIOT

HENRI GAUTIER, EDITEUR

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55

PARIS

LA DEMOISELLE AU BOIS DORMANT

I

De l'herbe, des saules pleureurs, des roses, une verdure intense

et libre; et, parmi cette herbe longue, un peu couchée, dans

l'ombre légère et tremblante des saules, sous les guirlandes

sveltes des rosiers, de grandes dalles en pierre grise du Jura à

peu près uniformes, avec des signes gravés sur lesquels tombaient

des feuilles de saule flétries, des aiguilles de pin odorantes,

de larges feuilles de rose pâles.

Elles ressemblaient de loin à de vieux cadrans solaires noyés

dans le gazon; seulement, c'était des noms d'hommes qu'elles

portaient à la place du chiffre des heures.

Il y avait, dans le même enclos, une église grande comme une

chapelle, basse, trapue, soutenue par des arcs-boutants qui

épaississaient encore ses lignes ramassées.

Le clocher, une tour carrée sans cadran, surmontait la porte

principale et n'avait pas d'autre horloge qu'un essaim de

corbeaux aux cris desquels les habitants du village de Mirieux

prétendaient reconnaître l'heure. Un petit porche s'avançait,

appuyé sur ses piliers de bois. La grand'porte, lourdement

cloutée de fer, était ouverte et laissait voir, derrière la corde

qui pendait du clocher, la profondeur obscure, déserte, du petit

temple dans tout l'archaïsme pur de sa pauvreté.

Et, en haut des trois marches disjointes, dans l'encadrement du

portail, parut une jeune fille qu'on n'avait pas entendue venir

et qui se trouva là comme directement émanée de ce milieu, de

cette paix sacrée dont elle portait elle-même l'empreinte.

Jeune fille ou enfant, elle était les deux à la fois plutôt. Elle

avait une robe de soie légère, claire, semée de très fines et

délicates branchettes de fougère assez espacées, et qui

ressemblaient à des ombres de feuillage; les plis abondants de

l'étoffe étaient retenus à la taille menue de la jeune fille par

une ceinture étroite de velours vert que fixait une boucle de

vieil or en forme de feuille de fougère. Un grand chapeau de

paille fine mettait dans l'ombre tout son visage. Elle avait

aussi des gants de peau blanche, des souliers fauves, et son

costume sans âge, qui était à la fois d'un suranné piquant et

d'un modernisme extrême, aurait aussi bien convenu à quelque

jeune aïeule de portrait.

Elle descendait, à la fin, d'une allure un peu lente et presque

sans mouvement visible; elle prit un sentier que marquait à peine

une flexion plus persistante, une nuance plus mate de l'herbe;

elle marcha vers un groupe de ces pierres qui peuplaient les

abords de l'église. Celles-là étaient plus élevées que leurs

voisines. La jeune fille s'assit sur l'une d'elles comme elle

aurait pris place au bord de la couche d'une amie; et elle

regarda les inscriptions qui, toutes, répétaient le nom de

Menaudru. Ses yeux revinrent à la pierre sur laquelle elle

s'était assise. Il y avait écrit là: Auberte-Anne-Marie de

Menaudru, retournée à Dieu dans sa dix-huitième année.

Elle posa l'une de ses mains dégantée sur le dernier prénom,

comme pour le cacher ou l'effacer, et elle lut à demi-voix le

reste de l'inscription qui ainsi reproduisait exactement son

propre nom: Auberte-Anne de Menaudru. Sa voix, au timbre un peu

voilé, glissa et s'évanouit dans l'air tiède. Auberte demeura

immobile, la main toujours appuyée sur la pierre; mais elle

levait la tête pour regarder devant elle et cette attitude,

rejetant son chapeau en arrière, découvrait son visage. Elle

avait un teint brun pâle, presque ambré, la peau d'une texture

particulière, veloutée, qui devenait sur le cou plus fine encore

et plus brune, de beaux yeux bleu foncé très longs, des sourcils

sombres, nets et réguliers, en forme de croissant, des cheveux

brun mordoré, éclairés de longues mèches châtaines, fins, lisses,

sans ondulation et dégageant le front. Ils tombaient bien plus

bas que sa ceinture en une épaisse natte enfantine.

Et la combinaison des nuances de son teint, de sa chevelure et de

ses prunelles se fondait en un ensemble attirant et très doux.

Elle regardait une hauteur boisée, au sommet de laquelle

s'élevait sa demeure, le château de Menaudru. Les ombrages géants

qui entouraient l'habitation la dissimulaient à demi, et l'on

n'entrevoyait que par échappées fugitives des portions de sa

masse grise, hardiment plantée. Auberte se leva, secouant les

feuilles qui étaient déjà tombées sur elle. Pour sortir du

cimetière, elle gagna une petite porte d'où lui arrivaient des

vibrations intermittentes, vagues et argentines.

De l'autre côté du mur, derrière la porte, attendait une belle

mule d'aspect plantureux, fier et pacifique, plus une petite

fille hâlée qui faisait mine de garder la mule; mais il était

évident qu'en réalité, c'était la mule qui surveillait la

conduite de l'enfant.

Auberte s'approcha, et dit distraitement:

-- Laisse Olge, ma petite. Et voilà pour ta peine.

Elle tira une piécette d'un porte-monnaie d'écaille blonde à

monture d'argent et de velours bleu très passé, qui avait bien pu

appartenir à la première Auberte de Menaudru. Elle se ravisa en

regardant la petite figure rougie et morose qui se détournait.

-- Tu as encore pleuré, dit-elle avec un accent de réprimande qui

ne messayait pas à ses jeunes lèvres sérieuses. Zoé, tu t'es mise

en colère! Et qu'est-ce qui t'a meurtri la joue? C'est à ta

nourrice que je donnerai ta récompense.

-- Excusez-la, demoiselle, dit soudainement une grande paysanne

sèche derrière Auberte, c'est une enfant; une enfant tombe

souvent, se tale et pleure.

-- Mais une enfant sage ne se fâche pas, répliqua Auberte en

effleurant du doigt la joue empourprée de la petite fille.

Les yeux de Zoé eurent un éclair qui parut déconcerter Auberte.

Elle fit un geste pour attirer à elle l'enfant, mais elle se

contenta de dire:

-- Tu n'as pas de chagrin, Zoé? personne ne t'a fait du mal?

Zoé ne sembla point entendre.

-- Ah! soupira la nourrice Hermance, c'est bien la petite bûche

la plus entêtée. La demoiselle veut-elle que nous l'aidions à

monter sur sa mule?

-- Merci, fit Auberte avec une dignité tranquille, je rentre à

pied.

Hermance s'éloigna dans une autre direction, emmenant la petite

Zoé. Zoé était nu-pieds, soit qu'elle ne possédât point de

chaussures, soit qu'elle eût, comme l'en accusait souvent

Hermance, laissé ses sabots dans quelque haie pour faire des nids

aux oiseaux. Elle avait, pour tout vêtement, une chemise trop

large et une jupe trop courte; son apparence était comique et

sauvage. Auberte ne sut pourquoi elle avait le coeur serré en la

voyant marcher, si malingre et petite, à côté de la grande femme

pondérée qui lui servait de mère.

Auberte referma la petite grille qu'elle venait de franchir,

remit dans son aumônière de velours myrte la clef qui était sa

propriété personnelle et s'engagea dans une allée.

Le parc de Menaudru touchait au cimetière, avec lequel il

communiquait par cette porte, et les châtelains n'avaient point à

sortir de chez eux pour venir à l'église. Le parc, immense et

touffu, s'étendait sur tout ce flanc de la montagne en une

avalanche de verdure parcimonieusement coupée de clairières et de

pelouses.

Auberte avait enroulé la bride à son bras et cheminait côte à

côte avec Olge. Parfois, elle passait silencieusement la main sur

les flancs lustrés de la bête et plongeait, avec une complaisance

rêveuse, son regard dans les yeux brillants d'Olge; cela la

reposait d'avoir eu à subir le regard farouche et hostile de

cette petite rebelle de Zoé.

Olge n'était point une mule ordinaire: le premier coup d'oeil

suffisait à vous en convaincre. C'était d'abord une bête de

grande valeur par sa beauté, la sûreté impeccable et élégante de

son allure, la souplesse ferme de ses membres aux formes

parfaites, l'éclat de son poil gris d'argent moiré comme un

satin. Mais ces attraits extérieurs, tout rares et précieux

qu'ils fussent, n'étaient que peu de chose auprès de ses autres

qualités. De fait, elle avait les mouvements d'une intelligence

lucide et prompte, et ses yeux, ses yeux humides d'animal tendre,

dans lesquels sommeillait une étincelle de malice, avaient un

regard si vivant, si parlant, qu'ils vous troublaient comme

l'appel d'un coeur humain enfermé dans ce corps de bête.

Mais ils ne troublaient point Auberte: elle avait l'habitude,

depuis l'enfance, de considérer sa mule comme un membre marquant

de son entourage, et, peut-être sans bien s'en rendre compte,

comme un bon esprit attaché à sa personne sous cette forme. Et,

dans l'ancestral patrimoine de Menaudru, dans la solitude

inviolée de ses bois et de sa montagne, Auberte avait mené une

vie assez étrangement retirée pour que de telles croyances

pussent flotter avec l'air qu'elle respirait.

Laurent de Menaudru, son frère aîné, qui n'était que son demi-frère,

lui avait fait présent de cette mule alors qu'elle n'était

encore qu'une petite fille. La mule s'appelait déjà Olge, sans

que personne connût l'origine de ce nom scandinave, non plus que

rien de son histoire. Depuis cette époque de leur réunion,

Auberte avait passé bien des heures de son existence

contemplative bercée par le pas d'Olge. Olge était une amie

fidèle; la musique des grelots d'argent de son collier avait été

l'accompagnement invariable des longues méditations d'Auberte.

Elles avaient exploré ensemble, dans tous les sens, le parc dont

elles ne sortaient guère, mais qui était assez vaste pour suffire

à leurs plus aventureuses excursions. Auberte se promenant sur sa

mule, avec son air de détachement et de royale douceur, était

bien la princesse qu'il fallait au vieux domaine endormi, et elle

portait aujourd'hui dans ses lentes courses une âme aussi

innocente que l'avait été son âme d'enfant.

Si mesurée que fût leur allure, Auberte et Olge finirent par

atteindre le château. C'était une construction singulière, et ses

murs, édifiés en pierre indestructible du Jura, avaient une assez

effrayante épaisseur pour justifier en quelques points l'origine

démesurément reculée qu'on lui attribuait. Les chroniques du lieu

attestaient que là avait été bâti le palais des vieux rois

burgondes, et que ceux-ci avaient longtemps abrité leur trésor

dans ces murs de forteresse qui portaient déjà, ou à peu près, le

nom de Menaudru.

Ce trésor était passé à l'état de légende. Ses restes fort

écornés, il se comprend, par l'oeuvre combinée des siècles et de

nombreuses générations de Menaudru, existaient encore,

prétendait-on, lors de la Révolution, époque à laquelle ils

avaient définitivement disparu sans laisser de trace.

L'architecture extérieure de la maison était, sur une face au

moins, d'une simplicité primitive et toute mérovingienne.

Au-dessus d'une vallée très accidentée, dont elle dominait les

parois abruptes, cette aile formait un carré long, massif, de

pierres grises, soutenu jusqu'à la hauteur d'un second étage par

de formidables contreforts au pied desquels commençait la pente

de la vallée. Il n'y avait d'ouvertures qu'au sommet du bâtiment,

où une rangée de fenêtres carrées à petites vitres avaient été

percées ou multipliées à une date récente, puisqu'elle ne

remontait guère qu'à quelques siècles. On embrassait de là une

vue extraordinaire, un entrecroisement de montagnes et de vallées

qui produisait des jeux magiques de lumières et d'ombres, tandis

qu'autour de Menaudru, le grand vide de sa solitude aérienne se

creusait en abîme vaporeux, ou bien, par les beaux jours,

s'étendait en un calme resplendissement d'éther.

Quand on était tout près, et dans l'immédiat voisinage des

contreforts, on s'apercevait qu'une autre construction, moderne

celle-là, avait été adjointe à Menaudru et que, par une

disposition assez inexplicable, les deux bâtiments qui étaient

contigus se tournaient exactement le dos.

Cette sorte d'annexe, qui n'appartenait pourtant point à Menaudru

et qu'on appelait la Maison, par opposition au château, était

abandonnée depuis longtemps; les hiboux, les hirondelles, les

chauves-souris y avaient élu domicile. Le lierre et la verdure

l'étouffaient de leurs envahissements, au point de lui donner

l'aspect d'une énorme hutte de feuillage. Ainsi retranchée

derrière le rempart de ses arbres et des murs élevés de sa cour,

elle disparaissait et il était facile d'oublier que ce parasite

disputait au château la possession autocratique du mont de

Menaudru.

Cette après-midi, un souffle invisible soulevait les rideaux de

verdure de la maison.

Auberte tourna le bâtiment d'avant-garde de son château en

suivant la bande de gazon, assez large en réalité, qui côtoyait

le vide et servait de chemin, elle entra dans une cour profonde,

assombrie par des ormes gigantesques.

L'aile burgonde, comme on appelait la plus ancienne partie de

Menaudru, formait, avec deux autres bâtiments enjolivés de

tourelles et de fenêtres voûtées, trois côtés de cette cour.

Auberte laissa sa mule au soin d'un vieux domestique et pénétra

dans la maison. C'était une demeure bien silencieuse et que la

grandiose proportion de ses pièces, la hauteur de ses plafonds

faisaient paraître nue, en dépit de son mobilier froidement

somptueux et de ses tentures.

Auberte entra dans un salon au luxe symétrique; les rideaux de

velours uni étaient montés avec des anneaux de verre sur des

baguettes qui ressemblaient à des verges d'or.

Près de la porte-fenêtre, une femme était assise, sa tapisserie à

la main: les matériaux de son ouvrage étaient posés auprès

d'elle, sur un guéridon à galerie de cuivre.

Auberte traversa, d'un pas glissant, le salon dont le parquet

ciré était une étonnante mosaïque compliquée, une combinaison

puérile et savante de rosaces géométriques en bois différents

dont les essences odorantes gardaient encore un parfum vague qui

imprégnait la pièce. La travailleuse, qui était la comtesse de

Menaudru, leva la tête. Elle était la mère d'Auberte, mais on

l'eût prise aisément pour son aïeule, tant sa chevelure était

grise, ses yeux éteints, son visage fatigué. Elle avait, sur ses

traits fins, une expression distinguée et douce qui, seule,

subsistait dans l'effacement absolu, volontaire ou fatal, de sa

personne, de sa mise et de son caractère.

Elle répondit d'un signe de paupières au bonjour de sa fille et

effleura de ses lèvres décolorées, presque timides, la joue qui

se penchait vers elle, cherchant ses caresses.

-- Laurent est-il rentré? demanda Auberte.

-- Non, répondit Mme de Menaudru, il ne reviendra pas ce soir.

Et comme Auberte se dirigeait vers la terrasse:

-- Vous sortez encore, Aube? dit la mère. Que ferez-vous?

-- Je... je dessinerai, je pense, fit la jeune fille en étendant

sa main nonchalante vers un carton à dessin aux rubans

soigneusement noués. Viendrez-vous avec moi, maman?

-- Non, pas aujourd'hui: votre père peut m'appeler.

Ce n'était jamais aujourd'hui que Mme de Menaudru pouvait sortir

avec Auberte. La jeune fille prit son carton à dessin et s'en

alla seule, avec une aisance résignée et calme, qui témoignait

d'une longue habitude.

La petite scène qui venait de se passer se renouvelait à peu près

tous les jours; la mère et la fille avaient échangé cent fois

déjà les paroles qu'elles venaient de se dire, et sur le même ton

affectueux, désintéressé, un peu assoupi. Mais Auberte avait

senti quelque chose d'inusité dans la manière d'être de sa mère,

un imperceptible trouble qui, chez cette nature bonne et

détachée, pouvait passer pour un indice de mécontentement ou de

malaise. Auberte pensa que son père avait, peut-être, une crise

de spleen plus accentuée que de coutume et, quoiqu'elle dût en

subir le contre-coup, elle ne songea pas plus à s'en irriter que

d'une variation inopportune de la température.

Le salon donnait de plain-pied sur la terrasse dont les

minuscules parterres, en forme de coeurs, de losanges, de trèfles

à quatre feuilles, de croix grecques, étaient remplis de

verveines, de balsamines et de pensées, et séparés par de petites

allées aux cailloux ronds.

Une antique balustrade de pierre entourait cette terrasse, d'où

l'on descendait par une suite de marches très larges sur une

grande pelouse.

C'était ici la façade nord de Menaudru, et le château étant

construit en contre-bas sur la montagne, les ouvertures se

trouvaient au niveau du parc. Car c'était encore le parc, mais du

côté de la grande montagne qui s'élevait bien plus haut que

Menaudru. On ne découvrait de là ni champs, ni villages, rien que

des pâturages et des sapins, des sapins surtout dont les

émanations résineuses chargeant l'air frais et vif, le rendaient

délicieux à respirer.

Auberte marchait sous le feuillage indiscipliné, et les branches

pénétrées par le soleil l'enveloppaient d'une haleine aromatique

et chaude. Elle s'avançait posément comme vers un but déterminé;

et le sentier, envahi par les arbustes échevelés qui auraient dû

lui faire une haie décorative, la conduisit en peu d'instants à

un mur d'enceinte, couvert de lierre, assez dégradé pour qu'elle

se servît de ses interstices comme de marches et arrivât sans

difficulté au sommet, qui était large et rembourré de mousse.

C'était la clôture qui séparait du jardin de la Maison le parc du

château, et ce jardin l'emportait sur le parc en sauvages

magnificences.

De sa place, Auberte dominait le fouillis verdoyant où couraient

des frissons de vie mystérieuse. Jamais personne ne venait là; le

regard d'Auberte était le seul qui cherchât jamais la beauté de

ce recoin vierge. Depuis des années, arbres et plantes y

allongeaient sans contrainte leurs pousses les plus folles. Il

régnait dans ces parages une paix ardente qui enveloppait l'âme

d'Auberte. Elle aimait à regarder dans le jardin, elle aimait à

sentir ce jardin près du parc, redoublant la paix et la solitude

de Menaudru par une paix et une solitude plus complètes et plus

mystérieuses. Car, bien entendu, le jardin était plein de

mystères pour Auberte. Dans ces massifs, sous l'entrelacement de

ses branches, passaient des ombres que le commun des mortels

appelait des écureuils ou des hérissons, des couleuvres ou des

oiseaux. Auberte savait à quoi s'en tenir.

Qui alors récoltait les fruits tombés dans l'herbe épaisse? qui

est-ce qui cueillait les grandes fleurs épanouies à foison et

qui, vues de loin, dans la pénombre verte des feuillages ou sous

un embrasement de soleil, prenaient des formes et des splendeurs

inconnues?

Auberte s'emplissait les yeux de la quiétude religieuse de ce

lieu. Elle avait pour s'appuyer le tronc d'un grand sapin, le

plus haut de Menaudru, qui avait poussé contre le mur qu'il

semblait étayer, et prenait racine bien plus bas parmi les ruines

d'une ancienne chapelle.

Ses branches majestueuses projetaient leur ombre noire en partie

sur Menaudru, en partie sur l'enclos voisin.

Le grand sapin était un ami spécial d'Auberte, le large geste de

ses branches étendues était rempli d'amour et d'un secret appel.

Et sa voix, le bruit du vent dans sa verdure immortelle... Mais

je ne vous en dirai rien, je ne parlerai pas du langage que le

sapin tenait à Auberte.

Elle l'écoutait avec recueillement, sans bien le comprendre.

Elle avait cru, parfois, qu'il disait toujours et sans se lasser:

Ici, ici... Et c'est peut-être pour cela qu'elle revenait

volontiers ici. Elle se couchait à demi sur le mur effrité et

moussu, ses yeux un peu somnolents perdus devant elle, ses mains

oisives jointes sur ses genoux.

Aujourd'hui, dans un élan soudain, elle attira l'une des branches

retombantes et cacha tout son visage contre ce feuillage

balsamique de sapin. A ce moment, elle entendit près d'elle un

cri d'oiseau, et, sur sa jupe, tomba un fruit qu'elle prit

d'abord pour une pomme de pin, mais qui était une figue.

Elle examina le figuier tortu, dont la tête chevelue dépassait la

cime du mur et la recouvrait de lourdes cascades vert sombre. Le

figuier se mettait-il à lui offrir ainsi ses fruits? Un autre cri

d'oiseau jaillit, si vif et si près d'elle qu'elle tressaillit un

peu, tout en continuant à réfléchir.

Comme toute sa vie avait été facile et unie, se disait-elle, un

peu engourdissante dans cette tiédeur égale de bien-être moral et

physique; mais la torpeur auguste de Menaudru lui était

favorable. Tout le monde était si bon, sa mère, son père et

Laurent, le fils aîné de M. de Menaudru, malgré leur froideur et

leur réserve extrêmes, et les pauvres, les serviteurs, les

paysans, personne n'avait jamais eu pour Auberte un regard dur ou

une parole acerbe. Et elle se demandait pourquoi tout le monde

était si bon pour elle.

Encore un cri d'oiseau, mais celui-là prolongé, doux et triste,

résonna comme une réponse qu'elle ne comprit point.

Puis un autre joyeux et moqueur, puis la chute preste d'une

nouvelle figue. Les oiseaux les plus variés s'étaient-ils donné

rendez-vous dans ces parages? et quel était l'écureuil espiègle

qui visait la robe d'Auberte? Mais toutes les voix d'oiseaux

s'élevèrent à la fois en un gazouillis bruyant et malicieux.

Auberte se dressa vivement sur le mur et regarda dans le jardin.

Quand elle vous disait que c'était un jardin enchanté! Dans le

feuillage du figuier, deux grands yeux gris, clairs et limpides

comme une eau étincelante, la regardaient droit dans les yeux.

Et, tout autour d'elle, sur les arbres, dans les arbustes,

brillaient d'autres prunelles curieuses.

N'avait-elle pas bien deviné! Le vieux jardin délaissé ne

recélait-il pas d'incomparables merveilles?

Il avait dormi longtemps, mais voilà que le sortilège était

rompu: ses arbres s'animaient, ses fleurs se balançaient sous de

surnaturelles impulsions, la vie commençait à sourdre dans les

brins d'herbe.

Il y eut un grand froissement de feuilles, un jeune corps svelte

et long, vêtu de serge bleue, se dégagea du figuier, et, sur le

mur, se dressa une jeune fille alerte et souple, tout contre

Auberte qui, dans sa surprise, faillit tomber à la renverse. Elle

fut retenue par une petite main fort vigoureuse, à l'étreinte

énergique et franche; un rire vif passa entre des dents courtes,

menues, dont l'éclat vraiment invraisemblable éblouit Auberte.

-- Allons! n'ayez pas si peur, je suis Gillette Droy! N'allez-vous

pas vous évanouir? Je voudrais qu'Hugues vous voie.

Auberte, aussi palpitante que si l'un des grands iris de l'étang

se fût courtoisement approché d'elle pour lui parler, regardait

l'interlocutrice qui lui tombait littéralement du ciel.

L'inconnue était mise en habitante fort moderne du monde

civilisé. Elle était très mince, très élancée, de tournure

élégante, et son type n'avait certes rien de banal. Son visage,

irrégulier et délicat, était accaparé par ces yeux rieurs, d'un

gris pâle et limpide, qu'Auberte avait vus tout à l'heure; sa

peau, si fine qu'elle atteignait une idéale transparence, était

presque uniformément rose tendre, à peine si elle s'avivait aux

joues d'une teinte plus prononcée; enfin, elle était nu-tête et

sa chevelure assez ébouriffée, d'une consistance moelleuse, était

d'un blond de chanvre presque blanc quand on la voyait sous un

certain jour, et s'éclairait par instants d'une lumière

extrêmement pâle, un peu féerique.

-- Et qui est donc Gillette Droy? dit Auberte qui retrouvait déjà

sa dignité sérieuse, empreinte de douceur.

Mlle Gillette se retourna comme pour en appeler aux arbres, à la

Maison, ou à quelque invisible témoin.

-- Elle ne sait pas qui nous sommes!... fit-elle.

Et revenant à Auberte:

-- Vous ne savez pas à qui appartient cela?

Elle embrassa du geste tout son inculte domaine avec la Maison

dont un coin de toit dépassait le feuillage.

Auberte ne pouvait croire à la vérité qu'elle voyait poindre; une

sorte d'animation amena un peu de sang à ses joues.

-- La Maison appartient à des gens qui ne l'habitent point,

fit-elle; des parents éloignés à nous, je crois.

-- Oh! pour la parenté, qu'il n'en soit pas question, s'il vous

plaît, intercala Gillette; mais la Maison est à nous, bien à

nous. Mon père ne pouvait pas l'habiter parce qu'il avait une

profession. Il vient d'obtenir sa retraite et nous sommes arrivés

cette après-midi. Eh bien! voyons...

Un mouvement s'était produit dans les arbres voisins, puis dans

quelques buissons, et, de tous ces points, sortaient de nouveaux

personnages, enfants ou adolescents, tous de mine aventureuse,

tous nu-tête et arborant comme marque distinctive des chevelures

abondantes dont la couleur était une nuance très accentuée ou

encore plus éteinte des cheveux de Gillette. Et ils avaient tous

d'imposants sourcils clairs en croissant qui rappelaient par le

dessin, sinon par la couleur, les beaux sourcils d'Auberte.

-- Nous avons débarqué sans crier gare ni prévenir personne,

puisqu'il n'y avait rien à garer ni personne à prévenir. Et,

conclut Gillette, je suis venue manger des figues avec quelques-uns

de mes frères et soeurs.

-- Quelques-uns? fit candidement Auberte à qui cette ribambelle

de têtes jaunes paraissait prodigieuse.

-- Oui, cinq à six seulement. Les autres sont à la maison avec

Stéphanie d'Aumay, notre cousine qui nous instruit.

-- Stéphanie d'Aumay?

-- Oui, elle porte un nom de votre famille; elle doit être aussi,

en quelque façon, votre cousine, mais je vous préviens qu'elle

n'en est pas plus flattée que vous. Nous avons encore Hugues,

notre lieutenant qui voyage; Pascal, qui est à son école

d'agriculture; Edmée et Marc qui dépaquètent avec maman; mais

voilà Camille, ma petite soeur, et Jacques; ces deux garçonnets

sont Joseph et Antoine; notre paire de babies s'est endormie dans

quelque coin. C'est tout.

-- Ah! c'est tout, répéta Auberte tout étourdie.

-- Mais oui, dit l'imperturbable Gillette pendant que la fillette

qu'elle avait nommée Camille, et qui était une reproduction en

miniature de Gillette, se rapprochait d'un air peu amical. Nous

étions là avant vous, nous nous sommes cachés en vous entendant

venir. Vous vous êtes assise d'un air si poétique sur ce vieux

mur... A quoi rêviez-vous? Au trésor de Menaudru? L'avez-vous,

oui ou non, trouvé? Vous savez que celui qui le trouvera en

perdra son bonheur?

C'est qu'il faudra nous en donner la moitié, si vous voulez être

à peu près honnête. Cela ne m'étonnerait pas que vous le gardiez

pour vous.

-- Moi? fit Auberte abasourdie.

Les autres enfants s'étaient avancés peu à peu et ils finirent,

on ne sait comment, par être tous groupés sur le mur comme une

volée de pigeons. Et ils écoutaient avec une délectation

admirative les discours de leur aînée.

-- Vous êtes contente de nous savoir pauvres; mais je vous assure

que cela nous est bien égal, et cela vous ennuiera toujours un

peu que nous habitions la Maison.

-- Il faut bien que nous habitions la Maison puisque vous nous

avez pris le château, dit avec rancune Mlle Camille, dont la

longue toison était couleur paille de seigle, tandis que le jeune

frère, sur l'épaule duquel elle s'appuyait, était pourvu de

mèches courtes, frisées, qui avaient positivement des teintes

d'abricot.

-- Moi, je vous ai pris... balbutia Auberte qui tombait de

stupeur en stupeur.

-- Oui, vous et votre mère, et votre grand-père avant vous. Nos

deux grands-pères étaient frères et leur aïeul, qui était le

maître de Menaudru, a légué le château au méchant vôtre aux

dépens du pauvre mien, qui était pourtant l'aîné et s'appelait

Hugues comme mon frère. On lui a donné de l'argent, en

compensation, mais ce n'est pas l'argent qui nous importe, c'est

le château, d'autant plus que nos grands-parents ont perdu

ensuite leur fortune.

-- Cam, taisez-vous! dit Gillette d'un ton d'avertissement

péremptoire.

-- Laissez-moi dire, puisqu'elle ne sait pas... Alors, comme

Hugues de Menaudru était terriblement en colère, il a fait bâtir

la Maison sur le coin de terre qui était à lui et qu'on ne

pouvait pas lui reprendre; et pendant que votre mère héritait à

son tour du château et épousait son cousin de Menaudru, maman se

mariait de son côté, fermait la Maison et s'en allait courir le

monde avec le patriarche -- c'est mon père. -- Mais nous voilà

revenus pour tout de bon et bien heureux, quoiqu'il nous en coûte

d'être dépossédés: il faut bien apprendre à souffrir l'injustice.

-- Cam, fit encore Gillette, vous causez trop si vous causez

bien.

-- Vous vous figurez, continua Cam sans rien entendre, que le

château vous appartiendra après votre mère; mais nous saurons

bien vous en déloger et vous le reprendre.

-- Comment cela? dit Auberte à la fois effrayée et incrédule.

-- Oh! vous n'y serez pas longtemps, fit Cam avec exaltation,

nous revendiquerons nos droits. Nous avons tous juré de

reconquérir Menaudru, Hugues et Gillette aussi...

-- C'est vrai, quand nous étions enfants, dit Gillette d'un air

indéfinissable. Le serment tient toujours, et, savez-vous? je

crois bien que c'est moi qui vous reprendrai Menaudru.

-- Mais comment, comment? s'écria Auberte.

-- Ah! je n'en sais rien. D'abord, je ne marierai jamais, fit

Gillette avec conviction, comme si c'était la première condition

indispensable. Je me consacrerai toute à ma tâche. Et ce que je

veux, je le veux bien: demandez-le-leur.

-- Oh! elle le veut bien, dirent-ils avec un édifiant ensemble.

Ce choeur fit une impression lugubre sur Auberte.

-- Et quand j'aurai le château, reprit Gillette; on me verra à

l'oeuvre, on verra ce que je ferai de Menaudru!

-- Vous y changeriez quelque chose? fit Auberte haletante.

-- D'abord, à bas ces insipides murs qui le séparent du bois.

-- Mais... commença Auberte.

-- Et puis, dit Cam, on nettoiera proprement tout ça.

Elle montra les ruines branlantes et charmantes de la chapelle

avec leurs arceaux brisés, leurs pans mi-écroulés, leurs fenêtres

béantes, où, en place de vitraux, s'encadraient des morceaux de

ciel.

-- L'on établira sur l'emplacement une grande chapelle neuve dont

les gens de la montagne, qui n'ont pas d'église, pourront se

servir avec nous, fit Joseph, le petit garçon aux boucles

rutilantes. On percera une route pour relier la montagne à

Mirieux.

-- Et tout le monde passera sur Menaudru?... gémit Auberte.

-- On y amènera l'eau à torrent, ce qui nous procurera par la

même occasion la lumière électrique, fit allègrement Antoine, et

nous déverserons sur Mirieux notre superflu de lumière et d'eau.

Notre téléphone se raccordera à celui de Besançon.

-- Un peu plus tard, dit Gillette qui semblait s'amuser beaucoup.

Commençons par le plus pressé. Je compte au moins trente-cinq

fenêtres à percer sur-le-champ. Je démolirais plusieurs

murailles. J'enlèverais le toit du grand pignon pour avoir une

galerie avec des baies vitrées sur tous les points de l'horizon.

-- A la place des serres, on installerait nos ateliers, nos

classes et l'ouvroir que les religieuses de Mirieux doivent nous

organiser, annonça Joseph. On mettrait les serres à la place du

salon qu'on changerait d'étage, et la salle des gardes

deviendrait notre salle de jeux.

-- Quant aux arbres, fit encore Gillette, ils sont désordonnés.

Nous nous livrerons à un grand abatage.

-- Mes arbres...

Ce fut un cri d'indignation.

-- Ils étouffent le château. Il faut élaguer, couper, arracher un

peu partout.

-- Non, non...

-- Il faut donner de l'ouvrage à notre scierie neuve: coupons les

sapins. Les chênes masquent la vue: à bas les chênes...

Dans un irrésistible mouvement de douleur, Auberte se couvrit le

visage de ses deux mains pour ne plus entendre ces voix

inexorables, pour ne plus voir cette horde de jeunes vandales

acharnés, brûlant d'apporter la destruction, la profanation à

Menaudru, de rompre l'enceinte sacrée de ses vieilles pierres et

de ses antiques verdures pour faire pénétrer à grand fracas la

vie moderne avec ses inventions vulgaires, son tumulte sacrilège,

dissiper l'ombre austère, pieuse, l'ombre des siècles, pour

livrer passage au grand jour inquisiteur, au grand air de tout le

monde.

Ils étaient tous debout, les yeux brillants, dans leur

enthousiasme destructeur, le bras levé, prêts à exécuter leurs

menaces... Elle crut que c'était fait, qu'ils étaient déjà les

maîtres. Elle voila plus étroitement son visage et, balançant sa

tête désespérée, soupira:

-- Mon Menaudru!...

-- Mais ce ne sera plus votre Menaudru, riposta Gillette qui

prenait feu à son tour. Nous vous forcerons bien à en convenir.

-- Ne croyez pas que nous vous laisserons en repos; notre serment

tient plus que jamais, et vous n'en avez pas fini avec nous,

poursuivit Cam. N'avez-vous pas honte de nous prendre notre

place? Car vous nous prenez notre place, vous couchez dans mon

lit, vous regardez par ma fenêtre...

-- Tenez, s'écria Gillette, cela me dévore quand j'y pense et je

vous déteste...

Et la petite Cam dit d'un ton fanatique:

-- C'est moi qui la déteste le plus!

Sur cette déclaration, toute la bande s'ébranla. Quelqu'un avait

murmuré le mot de patriarche. Il y eut un sauve-qui-peut si agile

qu'en peu de secondes, Auberte se trouva, comme par miracle,

seule sur son mur. Elle regarda avec effarement autour d'elle. Le

jardin était aussi muet que le parc, pas un arbre ne bruissait,

il ne restait pas un indice de l'apparition, et Auberte fut en

droit de croire qu'elle avait rêvé l'inconcevable attaque qui

venait de la terrifier.

II

On était au soir. Après s'être habillée et recoiffée pour le

repas, Auberte avait dîné avec ses parents en grande cérémonie.

En grande cérémonie, le repas pompeusement servi par des

domestiques en livrée funèbre, avait déroulé l'immuable

ordonnance de ses services, et Auberte, assise à la droite de son

père, avait eu tout le loisir de regarder en face d'elle la place

vide de Laurent.

Le changement de costume, l'impression rafraîchissante des

ablutions de sa toilette avaient effacé de la jeune fille le

trouble des dernières heures; sa frayeur s'en était allée avec

l'ardeur de sa grande émotion. Il ne lui restait plus qu'un peu

d'inquiétude, et c'était à bien peu de chose près l'Auberte de

tous les jours qui avait rempli son rôle de jeune patricienne

docile et passive à la table de son père.

La famille passa au salon, M. de Menaudru, qui était un grand

vieillard pâle et taciturne, prit une Revue. Il lisait en tenant

sa brochure loin de ses yeux. A l'autre bout de la grande table,

Aube, près de sa mère qui tirait l'aiguille, maniait lentement

une navette à filet. Dans le cours de la soirée, un domestique

apporta un échiquier de grand prix. Mme de Menaudru laissa son

ouvrage pour jouer aux échecs avec son mari, et Aube resta seule

à sa place. Sa silhouette se dessinait frêle, gracieuse, un peu

affaissée dans le demi-jour des lampes.

C'était le même salon où Auberte avait échangé quelques mots

cette après-midi avec sa mère; mais la pièce, déjà mélancolique

en plein jour, devenait glaciale à cette heure, alors que ses

fenêtres closes la barricadaient contre les douceurs de la nuit,

le parfum des corbeilles de la terrasse. Une tristesse tombait

des murs peints en blanc, des tentures longues et étroites, elle

émanait des deux joueurs dont l'attitude décelait un décent et

inconsolable ennui, une application désintéressée. Aube

s'efforçait de se tenir droite sur sa chaise haute, aux pieds en

fuseau. Elle avait passé là tant de soirées semblables, tant

d'heures indiciblement monotones, que toute cette monotonie

accumulée semblait peser à la fois sur ses épaules. Les veillées

de Menaudru se succédaient comme les mailles du filet dont elle

alignait à l'infini les rangs identiques. Si Laurent avait été

là, il aurait joué aux échecs avec son père, et Mme de Menaudru

restant auprès d'Auberte, lui aurait lu, de temps en temps, à

demi-voix, quelques passages des Jeunesses célèbres.

Le livre restait fermé à côté d'Auberte, Auberte n'essayait pas

de lire.

-- Pourquoi somme-nous brouillés avec les Droy?

Ces mots s'élevèrent tout à coup dans le silence, prenant à

l'improviste jusqu'à Auberte qui les avait inconsciemment

prononcés. Une teinte plus grise envahit le visage de la

Comtesse, qui effleura son mari d'un regard furtif, rapide.

-- Pourquoi parlez-vous d'eux? dit M. de Menaudru.

-- Parce que je les ai vus aujourd'hui, repartit Auberte qui ne

manquait point, à sa façon posée, d'une certaine vaillance.

Les yeux froids du père s'attachèrent avec une sorte de

compassion sur le Comtesse, dont les lèvres tremblaient.

-- Votre mère a eu lieu de se plaindre comme moi de ces gens. Ils

se sont mal conduits à notre égard.

-- Eux?

-- Non, pas eux-mêmes, mais les parents de Mme Droy. Il y a eu

des paroles regrettables échangées, bien qu'ils se soient

inclinés devant la loi et les faits.

-- Est-il vrai, reprit Aube dont le coeur battait à grands coups,

mais qui était résolue à élucider le problème, est-il vrai que ce

sont eux qui auraient dû avoir Menaudru?

Sa voix faiblit dans l'angoisse que lui causaient de pareils

mots.

-- Ils se sont plaints, mais tout a été fait selon la justice,

dit la Comtesse frémissante qui regardait toujours son mari pour

chercher une lui une caution.

M. de Menaudru répondit nettement:

-- Ils auraient eu le château si leur grand-père, qui était libre

de ses actions, avait jugé bon de le leur donner et d'en

déposséder votre mère.

Le Comte se tut et il était facile de voir, à sa contenance,

qu'il considérait la question comme irrévocablement close.

-- Aube, dit la voix incertaine de Mme de Menaudru, vous ont-ils

inquiétée? que vous ont-ils dit? Chère enfant, si leur voisinage

nous est trop à charge, nous quitterons Menaudru pour l'automne.

Aube lui répondit de loin par un petit signe de tête très grave

et très tendre, et la partie d'échecs continua.

Mme de Menaudru ne soupçonnait pas les menaces et les reproches

qui avaient si inopinément assailli Auberte, produisant dans sa

vie égale l'effet d'un obstacle irritant qui en détournerait

momentanément le cours.

Oui, Aube avait été blâmée, accusée, pour la première fois depuis

qu'elle était au monde. Ces Droy étaient des gens dangereux,

presque abominables. Aube était bien aise de savoir leurs

revendications injustes; mais leur présence allait empoisonner

Menaudru. Cependant, elle se rappelait l'étreinte forte et

sincère d'une petite main qui, au moment où elle chancelait sur

le mur, l'avait si fermement retenue. C'était comme la

manifestation d'une volonté qui aurait impérieusement pris

possession d'elle.

Auberte glissa dans l'embrasure de la fenêtre, une embrasure

profonde comme une chambrette. Ah! par exemple, elle défiait bien

Gillette d'abattre ces murs... Aube cherchait à voir dans

l'obscurité du dehors; la Maison était là, tout près, presque à

portée de la voix, attirante et redoutable, avec cette vie

intense qui maintenant se dégageait d'elle et traversait le

rempart des pierres et des arbres de Menaudru.

Que faisait Gillette ce soir, au milieu du troupeau qu'elle avait

une si originale façon de diriger? Elle pressentait que Gillette

ne devait pas faire de filet. Ils avaient énuméré tant de choses,

cela impliquait des occupations si variées et nombreuses, que

rien qu'en y songeant, Aube était lasse. Ils avaient parlé

d'ateliers, qu'y faisaient-ils? Et d'une salle de jeu, ils

s'amusaient donc?

A dix heures, on apporta le bougeoir de Mademoiselle.

Auberte prit congé de ses parents et suivit Jeanne, sa

gouvernante, qui marchait la première, portant le flambeau.

Elles traversèrent des appartements déserts, des corridors

tortueux. Le château avait été pillé au moment de la Révolution.

Ses propriétaires l'avaient complètement remeublé sous le premier

Empire. C'était de cette époque que datait presque tout le

mobilier, et le style empire donnait un aspect particulier à ces

pièces où l'on se serait attendu à rencontrer surtout les bahuts

sculptés, les chaires monumentales et tout le massif appareil du

moyen âge.

Elles arrivèrent à la fin dans la chambre d'Auberte. La jeune

fille habitait l'aile burgonde; ses larges fenêtres, près

desquelles aboutissait l'extrémité des contreforts, plongeaient

sur les vallées. L'un des murs de cette chambre touchait à la

Maison.

Jeanne déshabilla Aube, la coiffa pour la nuit.

-- On n'a pas des cheveux comme ça, marmottait orgueilleusement

la vieille servante en arrangeant la belle tresse interminable

aux fugitifs reflets lumineux.

Jeanne se retira, emportant le bougeoir, d'après le règlement qui

déterminait dans ses plus minutieux détails le service d'Auberte.

Auberte resta seule, étendue les yeux ouverts dans son lit aux

quatre colonnes duquel étaient fixés les rideaux de soie rouge,

mince et bruissante.

..... Le lendemain était un dimanche. L'assistance put admirer à

l'église, dans deux bancs jusque-là inoccupés et qui faisaient

audacieusement face aux bancs de Menaudru, une théorie de têtes

juvéniles aux cheveux jaunes; du paille incolore à l'orange,

toute la gamme était dignement représentée; les deux babies qui

terminaient cette glorieuse série donnaient vraiment à penser

que, d'après une opinion en honneur dans leur famille, les blés

mûrissant sur la tête des autres n'étaient encore, sur leurs

petites caboches enfantines, qu'à l'état de blés verts.

Il y avait, dans les bancs combles de la Maison, seulement ce que

Gillette aurait appelé: quelques-uns d'entre nous, car il

manquait encore à la tribu le père et les deux fils aînés qui

avaient assisté à la première messe. L'attitude des Droy étonna

Auberte; elle était à la fois si pénétrée et si franche qu'ils

semblaient respirer, dans l'église, une atmosphère révérée et

familière. L'âme d'Auberte était naturellement et tendrement

pieuse, quoique ses parents, dans leur indolence, peut-être dans

une crainte secrète de favoriser en leur fille un attrait trop

puissant, n'eussent pas fait chez eux de la religion la force

vivante qui imprégnait visiblement le coeur des jeunes Droy, si

elle ne disciplinait pas encore l'exubérante vitalité de leur

manière d'être.

Ceux qui avaient compté sur la sortie de l'église pour mieux

examiner les nouveaux paroissiens, en furent pour leurs frais de

curiosité, car, de la façon la plus prestigieuse, toute la

jeunesse Droy se trouva soudain à bicyclette et lancée grand

train sur la route, les correctes toilettes des filles s'adaptant

par quelque prodige à cet emploi mouvementé. Les babies elles-mêmes

disparurent, escamotées par les bras complaisants de leurs

aînés. Et de cette phalange agile, il ne resta plus là que Mme

Droy avec une grande jeune fille, fort belle, qui devait être

l'institutrice. Elles prirent à pied le chemin que les intrépides

gravissaient à grands coups de pédale.

Mme Droy était de haute taille, maigre, sans beauté, de tournure

très jeune, avec d'abondants cheveux gris qui débordaient de son

chapeau rond; elle avait l'empreinte de la race dans toute sa

personne énergique. Ses enfants tenaient visiblement d'elle, les

plus laids comme les autres.

Sa campagne était franchement belle, d'une beauté fine et

classique qui forçait l'admiration, en même temps que

l'expression hautaine et raffinée de ses manières, de son visage,

inspirait une réserve difficile à vaincre.

Une grande calèche ouverte, qui ressemblait un peu à une berline,

attendait la famille de Menaudru. Les châtelains y montèrent

hiérarchiquement avec Auberte, et le lourd équipage prit à un

trot modéré la direction de Menaudru, semblant protester de toute

la pesanteur de sa masse, de la majesté de son allure, contre la

désinvolture du mode de locomotion qu'on venait de donner en

spectacle aux yeux scandalisés des maîtres de Menaudru.

L'après-midi du dimanche avait toujours baigné Auberte d'une paix

spéciale qu'elle aurait redouté de rompre; et, généralement à

l'heure où tombait le crépuscule dominical, elle voyait plus que

jamais la vie comme un nébuleux rêve.

Aujourd'hui, le soleil était clair sur les sapins, elle projeta

d'aller très loin dans le parc cueillir des digitales. Elle alla

si loin qu'elle sortit du parc par le côté de la montagne en

apercevant plusieurs digitales de toute beauté qui élevaient, de

place en place, leurs hautes tiges droites et arrogantes. Elle

entendit alors, à quelques pas d'elle, le son des grelots d'Olge.

Elle avait dit qu'on harnachât la mule pour l'heure des vêpres;

mais cela n'expliquait pas qu'une bête de cette sagesse courût

les bois en quête d'aventures.

Aube, bénissant le sort qui l'amenait si à propos pour capturer

la fugitive, s'avança et ne vit point Olge. Les grelots sonnèrent

un peu plus loin avec un bruit doux et mutin.

-- Olge, Olge!

Auberte marcha encore et le son des grelots recula. Puis il se

rapprocha de nouveau, mais, cette fois, dans une allée adjacente

où s'engagea Auberte. Ce devait être le fantôme d'Olge qui

agitait ses grelots, car la mule demeurait invisible. Plus elle

s'enfonçait dans le bois, plus Auberte sentait l'impossibilité

d'abandonner l'imprudente en parages si inconnus. Ce bois

contenait de malicieux gnomes qui étoffaient de légers rires en

entraînant Olge. La majesté sombre des grands sapins emplissait

Auberte d'une crainte presque religieuse.

-- Olge, Olge!...

Elle ne distinguait point le pas de sa mule, rien que le cher

bruit de ses grelots, toujours proche et toujours fuyant,

douloureux comme le contact d'une coupe qui se retirerait sans

cesse de vos lèvres. Cette course semblait ne point devoir finir:

Auberte aurait-elle à courir toujours ainsi, par des chemins

ensorcelés qui ne conduisaient nulle part, à suivre un appel

caressant qui la trompait!

Au bout d'une heure, elle arriva dans une clairière, tapissée de

campanules. Là, on n'entendait plus les grelots; le silence

parfait oppressa Auberte, et, lasse à pleurer, ne sachant plus où

elle était, elle s'assit sur un fragment de roche.

L'horizon était borné par les sapins dont les crêtes noires,

étagées en amphithéâtre, se profilaient immobiles sur le ciel

bleu. Un filet d'eau s'échappait d'une petite source, Auberte se

pencha pour y rafraîchir ses lèvres tremblantes. C'était peut-être

une eau enchantée qui allait l'endormir là sans qu'elle pût

repartir. Elle se redressa et, la bouche encore humide d'eau

pure, elle cria: Olge, Olge!

-- Qui appelez-vous? Que voulez-vous? Et que faites-vous chez

moi?

Elle répondit sans grande surprise -- il n'était pas étonnant que

le génie de ces lieux défendît son domaine:

-- J'ai suivi Olge.

-- Olge, qui qu'elle puisse être, vous a menée trop loin. Vous

êtes sur le territoire de la Maison. Savez-vous que votre père

m'a fait interdire le passage de son bois?

-- Je ne sais pas où je suis, repartit Aube avec dignité.

-- Venez, alors.

Elle regarda le prince charmant qui lui offrait si cavalièrement

son secours, et elle le jugea digne de confiance. Il reprit du

ton vif et décidé qui semblait lui être habituel:

-- Ainsi, Olge s'est enfuie?

-- Oui, dit Auberte impressionnée par le souvenir de sa course

vaine. Jamais elle n'a rien fait de semblable. Elle est la mule

la plus docile, la meilleure. Et, pourtant, elle ne m'a pas obéi.

Elle reculait devant moi sans que je puisse la rejoindre.

La Demoiselle au Bois Dormant · 第 1 / 16 段