«Messieurs,
«J'étais en Amérique lorsque l'on eut la bonté de me nommer membre de
l'Institut, et de m'attacher à la classe des sciences morales et
politiques, à laquelle j'ai, depuis son origine, l'honneur
d'appartenir.
«A mon retour en France, mon premier soin fut de me rendre à ses
séances, et de témoigner aux personnes qui la composaient alors, et
dont plusieurs nous ont laissé de justes regrets, le plaisir que
j'avais de me trouver un de leurs collègues. A la première séance à
laquelle j'assistai, on renouvelait le bureau et on me fit l'honneur
de me nommer secrétaire. Le procès-verbal que je rédigeai pendant six
mois avec autant de soin que je le pouvais, portait, peut-être un peu
trop, le caractère de ma déférence; car j'y rendais compte d'un
travail qui m'était fort étranger. Ce travail, qui sans doute avait
coûté bien des recherches, bien des veilles à un de nos plus savants
collègues, avait pour titre: _Dissertation sur les lois ripuaires_. Je
fis aussi, à la même époque, dans nos assemblées publiques, quelques
lectures que l'indulgence, qui m'était accordée alors, a fait insérer
dans les mémoires de l'Institut. Depuis cette époque, quarante années
se sont écoulées, durant lesquelles cette tribune m'a été comme
interdite, d'abord par beaucoup d'absences, ensuite par des fonctions
auxquelles mon devoir était d'appartenir tout entier; je dois dire
aussi, par la discrétion que les temps difficiles exigent d'un homme
livré aux affaires, et enfin, plus tard, par les infirmités que la
vieillesse amène d'ordinaire avec elle, ou du moins qu'elle aggrave
toujours.
«Mais aujourd'hui j'éprouve le besoin, et je regarde comme un devoir
de m'y présenter une dernière fois, pour que la mémoire d'un homme
connu dans toute l'Europe, d'un homme que j'aimais, et qui, depuis la
formation de l'Institut, était notre collègue, reçoive ici un
témoignage public de notre estime et de nos regrets. Sa position et la
mienne me mettent dans le cas de révéler plusieurs de ses mérites.
Son principal, je ne dis pas son unique titre de gloire, consiste dans
une correspondance de quarante années nécessairement ignorée du
public, qui, très-probablement, n'en aura jamais connaissance. Je me
suis dit: «Qui en parlera dans cette enceinte? Qui sera surtout dans
l'obligation d'en parler, si ce n'est moi, qui en ai reçu la plus
grande part, à qui elle fut toujours si agréable, et souvent si utile
dans les fonctions ministérielles que j'ai eu à remplir sous trois
règnes... très-différents?»
«Le comte Reinhard avait trente ans, et j'en avais trente-sept quand
je le vis pour la première fois. Il entrait aux affaires avec un grand
fonds de connaissances acquises; il savait bien cinq ou six langues
dont les littératures lui étaient familières; il eût pu se rendre
célèbre comme poëte, comme historien, comme géographe, et c'est en
cette qualité qu'il fut membre de l'Institut, dès que l'Institut fut
créé.
«Il était déjà à cette époque, membre de l'Académie des sciences de
Gœttingen. Né et élevé en Allemagne, il avait publié dans sa jeunesse
quelques pièces de vers qui l'avaient fait remarquer par Gessner, par
Wieland, par Schiller. Plus tard, obligé pour sa santé de prendre les
eaux de Carlsbad, il eut le bonheur d'y trouver et d'y voir souvent le
célèbre Gœthe, qui apprécia assez son goût et ses connaissances pour
désirer d'être averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation
dans la littérature française. M. Reinhard le lui promit: les
engagements de ce genre, entre les hommes d'un ordre supérieur, sont
toujours réciproques et deviennent bientôt des liens d'amitié. Ceux
qui se formèrent entre M. Reinhard et Gœthe donnèrent lieu à une
correspondance que l'on imprime aujourd'hui en Allemagne.
«On y verra, qu'arrivé à cette époque de la vie où il faut
définitivement choisir un état, M. Reinhard fit sur lui-même, sur ses
goûts, sur sa position et sur celle de sa famille un retour sérieux
qui précéda sa détermination, et alors, chose remarquable pour le
temps, à des carrières où il eût pu être indépendant, il en préféra
une où il ne pouvait l'être. C'est à la carrière diplomatique qu'il
donna la préférence, et il fit bien: propre à tous les emplois de
cette carrière, il les a successivement tous remplis, et tous avec
distinction.
«Je hasarderai de dire ici que ses études premières l'y avaient
heureusement préparé. Celle de la théologie surtout, où il se fit
remarquer dans le séminaire de Denkendorf et dans celui de la faculté
protestante de Tübingen, lui avait donné une force et en même temps
une souplesse de raisonnement que l'on retrouve dans toutes les pièces
qui sont sorties de sa plume. Et pour m'ôter à moi-même la crainte de
me laisser aller à une idée qui pourrait paraître paradoxale, je me
sens obligé de rappeler ici les noms de plusieurs de nos grands
négociateurs, tous théologiens, et tous remarqués par l'histoire comme
ayant conduit les affaires politiques les plus importantes de leur
temps: le cardinal chancelier Duprat, aussi versé dans le droit canon
que dans le droit civil, et qui fixa avec Léon X les bases du
concordat dont plusieurs dispositions subsistent encore aujourd'hui;
le cardinal d'Ossat, qui, malgré les efforts de plusieurs grandes
puissances, parvint à réconcilier Henri IV avec la cour de Rome. Le
recueil de lettres qu'il a laissé est encore prescrit aujourd'hui aux
jeunes gens qui se destinent à la carrière politique; le cardinal de
Polignac, théologien, poëte et négociateur, qui, après tant de guerres
malheureuses, sut conserver à la France, par le traité d'Utrecht, les
conquêtes de Louis XIV.
«C'est aussi au milieu de livres de théologie qu'avait été commencée
par son père, devenu évêque de Gap, l'éducation de M. de Lyonne, dont
le nom vient de recevoir un nouveau lustre par une récente et
importante publication.
«Les noms que je viens de citer me paraissent suffire pour justifier
l'influence qu'eurent, dans mon opinion, sur les habitudes d'esprit de
M. Reinhard, les premières études vers lesquelles l'avait dirigé
l'éducation paternelle.
«Les connaissances à la fois solides et variées qu'il y avait acquises
l'avaient fait appeler à Bordeaux pour remplir les honorables et
modestes fonctions de précepteur dans une famille protestante de cette
ville. Là, il se trouva naturellement en relation avec des hommes dont
le talent, les erreurs et la mort jetèrent tant d'éclat sur notre
première assemblée législative. M. Reinhard se laissa facilement
entraîner par eux à s'attacher au service de la France.
«Je ne m'astreindrai point à le suivre pas à pas à travers les
vicissitudes dont fut remplie la longue carrière qu'il a parcourue.
Dans les nombreux emplois qui lui furent confiés, tantôt d'un ordre
élevé, tantôt d'un ordre inférieur, il semblerait y avoir une sorte
d'incohérence, et comme une absence de hiérarchie que nous aurions
aujourd'hui de la peine à comprendre. Mais à cette époque, il n'y
avait pas plus de préjugés pour les places qu'il n'y en avait pour les
personnes. Dans d'autres temps, la faveur, quelquefois le
discernement, appelaient à toutes les situations éminentes. Dans le
temps dont je parle, bien ou mal, toutes les situations étaient
conquises. Un pareil état de choses mène bien vite à la confusion.
«Aussi, nous voyons M. Reinhard, premier secrétaire de la légation à
Londres; occupant le même emploi à Naples; ministre plénipotentiaire
auprès des villes anséatiques, Hambourg, Brême et Lubeck; chef de la
troisième division au département des affaires étrangères; ministre
plénipotentiaire à Florence; ministre des relations extérieures;
ministre plénipotentiaire en Helvétie; consul général à Milan;
ministre plénipotentiaire près le cercle de basse Saxe; président dans
les provinces turques au delà du Danube, et commissaire général des
relations commerciales en Moldavie; ministre plénipotentiaire auprès
du roi de Westphalie; directeur de la chancellerie du département des
affaires étrangères; ministre plénipotentiaire auprès de la diète
germanique et de la ville libre de Francfort, et, enfin, ministre
plénipotentiaire à Dresde.
«Que de places, que d'emplois, que d'intérêts confiés à un seul
homme, et cela à une époque où les talents paraissaient devoir être
d'autant moins appréciés que la guerre semblait, à elle seule, se
charger de toutes les affaires!
«Vous n'attendez donc pas de moi, messieurs, qu'ici je vous rende
compte en détail, et date par date, de tous les travaux de M. Reinhard
dans les différents emplois dont vous venez d'entendre l'énumération.
Il faudrait faire un livre.
«Je ne dois parler devant vous que de la manière dont il comprenait
les fonctions qu'il avait à remplir, qu'il fût chef de division,
ministre ou consul.
«Quoique M. Reinhard n'eût point alors l'avantage qu'il aurait eu
quelques années plus tard, de trouver sous ses yeux d'excellents
modèles, il savait déjà combien de qualités, et de qualités diverses,
devaient distinguer un chef de division des affaires étrangères. Un
tact délicat lui avait fait sentir que les mœurs d'un chef de
division devaient être simples, régulières, retirées; qu'étranger au
tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur
vouer un secret impénétrable; que, toujours prêt à répondre sur les
faits et sur les hommes, il devait avoir sans cesse présents à la
mémoire tous les traités, connaître historiquement leurs dates,
apprécier avec justesse leurs côtés forts et leurs côtés faibles,
leurs antécédents et leurs conséquences; savoir, enfin, les noms des
principaux négociateurs, et même leurs relations de famille; que, tout
en faisant usage de ces connaissances, il devait prendre garde à
inquiéter l'amour-propre toujours si clairvoyant du ministre, et
qu'alors même qu'il l'entraînait à son opinion, son succès devait
rester dans l'ombre; car il savait qu'il ne devait briller que d'un
éclat réfléchi; mais il savait aussi que beaucoup de considération
s'attachait naturellement à une vie aussi pure et aussi modeste.
«L'esprit d'observation de M. Reinhard ne s'arrêtait point là; il
l'avait conduit à comprendre combien la réunion des qualités
nécessaires à un ministre des affaires étrangères est rare. Il faut,
en effet qu'un ministre des affaires étrangères soit doué d'une sorte
d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute
discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se
montrer ouvert en restant impénétrable; d'être réservé avec les formes
de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions;
il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours
naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un
moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des affaires
étrangères.
«Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient,
pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une
garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler
ici, pour détruire un préjugé assez généralement répandu: non, la
diplomatie n'est point une science de ruse et de duplicité. Si la
bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les
transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et
durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi
n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve
a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.
«Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la
liberté, fondé sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des
affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans
la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.
«Après avoir été un ministre habile, que de choses il faut encore
savoir pour être un bon consul! Car les attributions d'un consul sont
variées à l'infini; elles sont d'un genre tout différent de celles des
autres employés des affaires étrangères. Elles exigent une foule de
connaissances pratiques pour lesquelles une éducation particulière est
nécessaire. Les consuls sont dans le cas d'exercer, dans l'étendue de
leur arrondissement, vis-à-vis de leurs compatriotes, les fonctions de
juges, d'arbitres, de conciliateurs; souvent ils sont officiers de
l'état civil; ils remplissent l'emploi de notaires, quelquefois celui
d'administrateur de la marine; ils surveillent et constatent l'état
sanitaire; ce sont eux qui, par leurs relations habituelles, peuvent
donner une idée juste et complète de la situation du commerce, de la
navigation et de l'industrie particulière au pays de leur résidence.
Aussi M. Reinhard, qui ne négligeait rien pour s'assurer de la
justesse des informations qu'il était dans le cas de donner à son
gouvernement, et des décisions qu'il devait prendre comme agent
politique, comme agent consulaire, administrateur de la marine,
avait-il fait une étude approfondie du droit des gens et du droit
maritime. Cette étude l'avait conduit à croire qu'il arriverait un
temps où, par des combinaisons habilement préparées, il s'établirait
un système général de commerce et de navigation, dans lequel les
intérêts de toutes les nations seraient respectés, et dont les bases
fussent telles que la guerre elle-même n'en pût altérer le principe,
dût-elle suspendre quelques-unes de ses conséquences. Il était aussi
parvenu à résoudre avec sûreté et promptitude toutes les questions de
change, d'arbitrage, de conversion de monnaies, de poids et mesures,
et tout cela sans que jamais aucune réclamation se soit élevée contre
les informations qu'il avait données et contre les jugements qu'il
avait rendus. Il est vrai aussi que la considération personnelle qu'il
l'a suivi dans toute sa carrière donnait du poids à son intervention
dans toutes les affaires dont il se mêlait et à tous les arbitrages
sur lesquels il avait à prononcer.
«Mais, quelque étendues que soient les connaissances d'un homme,
quelque vaste que soit sa capacité, être un diplomate complet est bien
rare; et cependant M. Reinhard l'aurait peut-être été, s'il eût eu une
qualité de plus; il voyait bien, il entendait bien; la plume à la
main, il rendait admirablement compte de ce qu'il avait vu, de ce qui
lui avait été dit. Sa parole écrite était abondante, facile,
spirituelle, piquante; aussi, de toutes les correspondances
diplomatiques de mon temps, il n'y en avait aucune à laquelle
l'empereur Napoléon, qui avait le droit et le besoin d'être
difficile, ne préférât celle du comte Reinhard. Mais ce même homme qui
écrivait à merveille s'exprimait avec difficulté. Pour accomplir ses
actes, son intelligence demandait plus de temps qu'elle n'en pouvait
obtenir dans la conversation. Pour que sa parole interne pût se
reproduire facilement, il fallait qu'il fût seul et sans
intermédiaire.
«Malgré cet inconvénient réel, M. Reinhard réussit toujours à faire,
et à bien faire, tout ce dont il était chargé. Où donc trouvait-il ses
moyens de réussir, où prenait-il ses inspirations?
«Il les prenait, messieurs, dans un sentiment vrai et profond qui
gouvernait toutes ses actions, dans le sentiment du devoir. On ne sait
pas assez tout ce qu'il y a de puissance dans ce sentiment. Une vie
tout entière au devoir est bien aisément dégagée d'ambition. La vie de
M. Reinhard était uniquement employée aux fonctions qu'il avait à
remplir, sans que jamais chez lui il y eût trace de calcul personnel
ni de prétention à quelque avancement précipité.
«Cette religion du devoir, à laquelle M. Reinhard fut fidèle toute sa
vie, consistait en une soumission exacte aux instructions et aux
ordres de ses chefs; dans une vigilance de tous les moments, qui,
jointe à beaucoup de perspicacité, ne les laissait jamais dans
l'ignorance de ce qu'il leur importait de savoir; en une rigoureuse
véracité dans tous ses rapports, qu'ils dussent être agréables ou
déplaisants; dans une discrétion impénétrable, dans une régularité de
vie qui appelait la confiance et l'estime; dans une représentation
décente, enfin dans un soin constant à donner aux actes de son
gouvernement la couleur et les explications que réclamait l'intérêt
des affaires qu'il avait à traiter.
«Quoique l'âge eût marqué pour M. Reinhard le temps du repos, il
n'aurait jamais demandé sa retraite, tant il avait crainte de montrer
de la tiédeur à servir dans une carrière qui avait été celle de toute
sa vie.
«Il a fallu que la bienveillance royale, toujours si attentive, fût
prévoyante pour lui, et donnât à ce grand serviteur de la France la
situation la plus honorable en l'appelant à la chambre des pairs.
«M. le comte Reinhard n'a pas joui assez longtemps de cet honneur, et
il est mort presque subitement le 25 décembre 1837.
«M. Reinhard s'était marié deux fois. Il a laissé du premier lit un
fils qui est aujourd'hui dans la carrière politique. Au fils d'un tel
père, tout ce qu'on peut souhaiter de mieux, c'est de lui ressembler.»
Les forces vitales, qu'une longue existence avait épuisées de toutes
sortes de manières, semblèrent alors ne plus pouvoir se prêter à la
lutte.
Une maladie, qui s'était déjà annoncée et qui, à l'âge du prince
Talleyrand, ne pouvait manquer d'être mortelle, prit alors un
caractère plus redoutable.
Une opération fut conseillée. Le prince s'y soumit, et la supporta
avec un courage qui surprit ceux-là même qui connaissaient le mieux le
stoïcisme qu'il professait en toute occasion et dont il faisait
habituellement preuve. Mais des symptômes dangereux se manifestèrent
bientôt, et son médecin crut devoir l'avertir que sa maladie pourrait
bien être mortelle. Il fut poussé à cette démarche par la famille du
noble malade qui désirait vivement qu'il eût, avant de mourir, fait sa
paix avec l'Église, et lorsque M. de Talleyrand fut convaincu qu'il ne
pouvait se remettre, il consentit à tout ce qui lui fut demandé à ce
point de vue, comme l'on consent à accorder une faveur qui ne peut
vous nuire, et qui est agréable à ceux qui vous entourent.
Une personne qui a assisté à ses derniers moments nous en fait le
récit suivant: «Lorsque j'entrai dans la chambre où reposait le doyen
de nos hommes d'État, il venait de tomber dans un profond sommeil,
dont les médecins attendaient quelque soulagement. Il y avait une
heure que j'étais arrivé, et le sommeil, ou plutôt la léthargie, se
prolongeait toujours; ce fut alors curieux de remarquer, à mesure que
le temps s'écoulait, l'inquiétude manifestée par ceux qui l'aimaient
le mieux et qui le touchaient de plus près, à l'occasion de ce repos,
qui, quoique si salutaire, pourrait se prolonger au delà de l'heure
fixée pour la visite du roi; car le souverain avait tenu à rendre à M.
de Talleyrand ce dernier hommage.
«Avec quelque difficulté on parvint à la fin à éveiller le malade et à
lui faire comprendre de quelle cérémonie il était question, et on
avait à peine réussi à le soulever et à le placer au bord du lit,
lorsque Louis-Philippe entra dans l'appartement, accompagné de madame
Adélaïde. «Je suis très-affligé, prince, de voir que vous souffrez
autant, dit le roi d'une voix basse et tremblante, rendue presque
inintelligible par l'émotion qui le suffoquait.--Sire, vous êtes venu
assister aux souffrances d'un mourant, et ceux qui ont de l'affection
pour lui ne peuvent avoir qu'un désir, celui de les voir bientôt
finir.» Ces mots furent articulés par M. de Talleyrand de ce son de
voix sonore et mâle qui lui était tout particulier, et que la mort
elle-même, en s'approchant, n'avait pas eu la puissance d'affaiblir.
«La visite royale, comme toutes les visites d'une nature désagréable,
fut aussi courte que possible. La position était embarrassante et
pénible pour tous. Après un effort et quelques paroles de consolation,
Louis-Philippe se leva pour prendre congé, et même à ce moment
suprême, le vieux prince de Talleyrand ne perdit pas sa présence
d'esprit habituelle, mais se souvint du devoir que lui dictait
l'étiquette dans le respect de laquelle il avait été élevé, savoir:
présenter au souverain, d'une manière formelle, ceux qui se trouvaient
en sa présence. Se soulevant donc avec peine, il nomma son médecin,
son secrétaire, son valet principal, le docteur attaché à sa maison,
et dit lentement: «Sire, notre maison a reçu aujourd'hui un honneur
digne d'être inscrit dans nos annales, honneur dont mes successeurs se
souviendront avec orgueil et reconnaissance!» Ce fut bientôt après que
l'on remarqua les premiers symptômes de dissolution, et, en
conséquence, toute la famille fut convoquée auprès de lui. Peu de
personnes furent admises dans sa chambre; mais l'appartement adjacent
était encombré et offrait un spectacle étrange à côté d'un lit de
mort.
«Il y avait là l'élite de la société de Paris. D'un côté, des hommes
politiques vieux et jeunes, des hommes d'État aux cheveux gris, se
pressaient autour du foyer et causaient avec animation; de l'autre, on
remarquait un groupe de jeunes gens et de jeunes dames dont les
œillades et les gracieux murmures échangés à voix basse formaient un
triste contraste avec les gémissements suprêmes du mourant.
«Tout d'un coup, la conversation s'arrêta, le murmure des voix cessa.
Il y eut une pause solennelle, et tous les regards se dirigèrent vers
la porte lentement ouverte de la chambre du prince. Un domestique
entra, les yeux gonflés et baissés, et, s'avançant vers le docteur
C..., qui, comme moi, venait de chercher un instant de repos dans le
salon, lui dit quelques mots bas à l'oreille. Il se leva à l'instant
et entra dans la chambre du prince. La précipitation naturelle avec
laquelle se fit ce mouvement, en révéla clairement la cause. Chacun
s'élança à l'instant vers la porte de l'appartement dans lequel M. de
Talleyrand était assis au bord de son lit, soutenu dans les bras de
son secrétaire. La mort avait évidemment déjà marqué de son empreinte
ce front de marbre; mais je fus cependant frappé de l'énergie encore
saisissante de la physionomie. C'était comme si toute la vie, qui
avait autrefois suffi à animer son être tout entier, se fût alors
concentrée dans le cerveau. De temps à autre, il soulevait la tête,
rejetant en arrière, avec un brusque mouvement, les longues boucles
grises qui gênaient sa vue; puis il regardait autour de lui, et alors,
comme s'il était satisfait du résultat de son examen, un sourire
passait sur ses traits, et sa tête retombait sur sa poitrine. Il vit
approcher la mort sans la craindre, sans chercher à reculer, mais
cependant sans affecter en aucune manière de la défier et de la
dédaigner.
«S'il est vrai que c'est une consolation de mourir entouré de parents
et d'amis, ses derniers sentiments à l'égard du monde qu'il quittait
pour toujours durent être ceux d'une complète approbation et d'une
pleine paix, car il expira le 17 mai 1838 au milieu d'une pompe royale
et d'un respect universel, et de tous ceux qu'il aurait voulu lui-même
rassembler autour de sa couche à cette heure dernière, aucun ne
manquait à l'appel.
«L'amie de son âge mûr, la jeune et charmante idole de sa vieillesse,
étaient à genoux auprès de son lit, et si les paroles de consolation
murmurées par le ministre de paix n'arrivaient pas toujours jusqu'à
son oreille affaiblie, c'était parce que le son en était étouffé par
les sanglots, les gémissements de celles qu'il avait aimées si
tendrement. Mais à peine ces yeux, dont chaque regard avait été épié
si longtemps et avec un intérêt si profond, se furent-ils fermés pour
toujours, que la scène changea brusquement. On aurait pu croire qu'une
volée de corneilles venait subitement de prendre son essor, si grande
fut la précipitation avec laquelle chacun quitta l'hôtel, dans
l'espoir d'être le premier à répandre la nouvelle au sein de la
coterie ou du cercle particulier dont il ou elle était l'oracle. Avant
la tombée de la nuit, cette chambre, plus qu'encombrée pendant toute
la journée, avait été abandonnée aux serviteurs de la tombe, et,
lorsque j'y entrai le soir, je trouvai ce même fauteuil, d'où le
prince avait si souvent lancé en ma présence une plaisanterie
courtoise ou une piquante épigramme, occupé par un prêtre loué pour la
circonstance et marmottant des prières pour le repos de l'âme qui
venait de s'envoler.»
X
M. de Talleyrand fut enterré à Valançay, dans la chapelle des sœurs
de Saint-André, bâtie par lui, et dans laquelle il avait déjà placé le
caveau de famille.
* * * * *
Sa carrière et son caractère se sont graduellement déroulés dans cette
esquisse; de sorte qu'il ne nous reste que peu de chose à en dire.
Ainsi que je l'ai fait observer ailleurs, cette carrière et ce
caractère sont surtout l'œuvre de leur époque, et on ne peut bien les
apprécier qu'en les mettant en regard de cette époque d'immoralité
sociale et de constants changements politiques, qu'en se plaçant à ce
point de vue. Quelques-uns de ses défauts étaient tellement inhérents
à cette époque, que, bien qu'ils aient justement mérité d'être blâmés
(le vice et la vertu étant indépendants de l'habitude et de
l'exemple), on peut aussi admettre les circonstances atténuantes.
Quant à la variété des rôles politiques qu'il joua dans les
différentes scènes du grand drame de ce demi-siècle, nous voyons tous
les jours des changements si extraordinaires et si brusques chez les
hommes publics les plus respectables de notre temps, et même de notre
pays, qu'il serait absurde de ne pas reconnaître que, lorsque les
années s'écoulent rapidement à travers des événements si changeants,
nous devons nous attendre à voir ceux dont la carrière y est engagée
adopter brusquement des opinions différentes. Les caractères
conséquents et tout d'une pièce ne se trouvent qu'au moyen âge.
Au commencement de la grande Révolution de 1789, M. de Talleyrand
embrassa en politique le parti libéral; beaucoup de personnes de son
rang et de sa profession ne firent pas comme lui, mais plusieurs des
plus illustres l'imitèrent, et avec les meilleurs motifs. Quelque
temps s'écoula; la monarchie fut renversée; un règne de démence et de
terreur lui succéda; et surgissant en quelque sorte du sein de cette
obscurité sanguinaire, des hommes commençaient à distinguer quelques
éléments d'ordre, qu'ils cherchaient à grouper sous le nom de
gouvernement républicain.
Nous qui avons vu de nos propres yeux des Français d'un rang élevé et
généralement regardés comme des gens honorables, amis personnels d'un
souverain déposé, devenus républicains quelques jours seulement après
sa chute, et quelques années plus tard les serviteurs confidentiels
d'une autre dynastie, nous ne pouvons juger avec grande sévérité un
Français qui, revenant en France au moment où M. de Talleyrand y
revint, consentit à servir le Directoire. Nous ne pouvons pas non plus
nous étonner, de ce que, lorsqu'il devint évident que sous le
Directoire les choses marchaient de nouveau vers cet état de terreur
et de confusion dont l'horrible souvenir était encore si vivant, M. de
Talleyrand se laissa aller à préférer le gouvernement d'un homme à
l'absence de tout gouvernement, l'organisation de la société sous un
despotisme temporaire à sa décomposition radicale et complète. Plus
tard, la licence et le désordre étant vaincus, des idées de liberté
modérée et régulière se développèrent; le dictateur fit alors l'effet
d'un tyran, et le soldat couronné par la victoire ne fut plus qu'un
hardi joueur qui avait gagné jusqu'ici au jeu des batailles. Ce soldat
convertit la nation en une armée, et son armée fut battue: alors, M.
de Talleyrand aida à ressusciter cette nation, et à lui donner la
charpente d'un système constitutionnel, sous un monarque légitime;
c'était en réalité presque le même système que trente-cinq ans
auparavant il aurait voulu voir établir. Les années s'écoulèrent,
semblant démontrer la vérité de ce vieil adage, que «les Restaurations
sont impossibles.» Le royal _émigré_, dont on a dit avec raison qu'il
n'avait rien oublié ni rien appris pendant ses malheurs, ne s'était
pas suffisamment pénétré de l'esprit de la nouvelle société qui
s'était formée depuis sa jeunesse, et qui n'avait ni les dispositions
ni les habitudes desquelles il voulait se prévaloir pour faire
marcher la monarchie. Les vues de Charles X créèrent des défiances que
ses actes, grandement exagérés par ces défiances, justifiaient à
peine. Mais on savait qu'il pensait que la liberté publique dépendait
uniquement de sa volonté, et cela rendait dangereuse la moindre
tentative faite pour restreindre cette liberté.
La couronne tomba dans les ruisseaux de Paris. Le gouvernement qui
ressemblerait le plus à celui qui avait été renversé était encore une
monarchie avec un monarque emprunté, lui aussi, à la famille de celui
qui avait été déposé, mais consentant à accepter son trône comme un
don de la nation française et ne pouvant y prétendre en vertu d'un
droit légitime. M. de Talleyrand contribua à former ce gouvernement.
On ne peut dire qu'en cette occasion il se soit départi de ses
principes, bien qu'il ait changé de souverain.
Réellement, en envisageant avec calme et sans passion chacune des
époques que je viens ainsi de passer en revue, il me semble impossible
qu'aucun homme sensé et modéré puisse nier que M. de Talleyrand, dans
chacun de ces cas, n'ait pris le parti que conseillaient le bon sens
et la modération. On ne peut pas dire qu'il ait jamais agi avec
désintéressement dans aucun des changements variés de sa longue
carrière; mais, cependant, on peut affirmer que chaque fois qu'il
accepta le pouvoir il rendit un service réel à la cause qu'il épousa,
et même à son pays.
Il est impossible de contester que, lors du premier établissement de
quelque chose ressemblant sous la République à l'ordre et à un
gouvernement régulier, les relations de la France avec les puissances
étrangères furent considérablement améliorées par le choix que l'on
fit comme ministre des affaires étrangères d'un homme de la naissance,
des capacités et des talents bien connus de M. de Talleyrand. On ne
peut nier non plus que pendant le Consulat et la première période de
l'Empire, l'expérience, la sagacité et le tact du diplomate accompli
n'aient été éminemment utiles au guerrier jeune, ardent et mal élevé
que son fier génie avait placé à la tête de l'État. L'assistance de M.
de Talleyrand fut inestimable pour Louis XVIII, quand ce souverain
recouvra son trône, et Louis-Philippe dut en grande partie, à la
mission que M. de Talleyrand consentit à accepter pour Londres, le
respect qui fut accordé si promptement, par les gouvernements
étrangers, à son autorité acquise en un jour. Il faut encore que je
répète ici ce sur quoi j'ai déjà appelé l'attention. Aucun parti n'eut
jamais à se plaindre de la trahison ou de l'ingratitude de cet homme
d'État, que l'on a si souvent flétri du titre d'inconstant. La ligne
de conduite qu'il suivit aux différentes périodes de sa vie si remplie
d'événements fut celle que lui traçait naturellement la position dans
laquelle il se trouvait, et celle qu'amis et ennemis attendaient de
lui. Ceux qu'il abandonna, ce fut après s'être d'abord opposé à leur
politique, ceux dont les vues étaient condamnées par l'ordre le plus
élevé des intérêts de son pays; alors seulement commençait son
hostilité. On peut trouver assez généralement la règle de sa conduite
et la cause de son succès dans sa maxime profonde et bien connue, que:
«les pensées du plus grand nombre des personnes intelligentes d'un
temps, ou d'un pays, sont destinées d'une manière certaine, après plus
ou moins de fluctuations, à devenir à la fin l'opinion publique de
leur siècle ou de leur société.»
Toutefois, il faut reconnaître que, pour une nature droite, il y a
quelque chose de déplaisant dans l'histoire d'un homme d'État qui a
servi différents maîtres et différents systèmes, se faisant le
champion de chaque cause au moment où elle triomphait. La raison peut
excuser, expliquer ou défendre une telle versatilité; mais aucune
sympathie généreuse ne nous pousse à y applaudir ou à en faire
l'éloge.
Le talent particulier, saillant de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai
montré plus d'une fois, était son tact; l'art de saisir tout d'abord
le point important d'une affaire, le trait particulier du caractère
d'un individu, le génie et la tendance d'une époque! Ses autres
qualités venaient s'ajouter à cette qualité dominante, mais elles
étaient d'un ordre et d'un degré inférieurs.
Sa grande chance fut d'avoir été absent de France pendant les horreurs
du comité de salut public; son grand mérite, d'avoir servi les
gouvernements au moment où, en les servant, il servait les intérêts
généraux. Son grand défaut, ce fut un amour effréné de l'argent, ou
plutôt une absence complète de scrupule quant à la manière dont il
l'obtenait. Je n'ai jamais entendu de justification bien claire de sa
grande fortune, quoique l'explication que, dit-on, il en donna à
Bonaparte: «J'ai acheté des fonds publics la veille du 18 brumaire et
je les ai revendus le lendemain» ne manque ni d'esprit ni d'à propos.
Son grand malheur fut d'avoir été ministre des affaires étrangères au
moment de l'exécution du duc d'Enghien; et la partie la plus
inexplicable de sa conduite, la déclaration qu'il fit en Angleterre
qu'il n'avait rien à voir avec le gouvernement provisoire de Danton,
et la déclaration de M. de Chénier à Paris, déclaration confirmée plus
tard par M. de Talleyrand lui-même, qu'il était allé en Angleterre en
qualité d'agent de Danton.
Un extrait du _Moniteur_ du 27 mai 1838, page 1412, citant un extrait
de la _Gazette des tribunaux_, vaut la peine d'être inséré ici:
«Nous avons dit qu'à la suite du testament du prince de
Talleyrand se trouvait une sorte de manifeste, dans lequel le
célèbre diplomate exposait les principes qui l'avaient guidé dans
sa vie politique, et exprimait sa manière de voir à l'égard de
certains événements.
«Voici, d'après les renseignements que nous avons recueillis, ce
que contient en substance cette déclaration, qui porte la date de
1836, et qui, conformément au vœu du testateur, a été lue à la
famille et à ses amis assemblés.
«Le prince déclare qu'avant tout et à tout, il a préféré les
vrais intérêts de la France.
«S'expliquant sur la part qu'il a prise à la rentrée des Bourbons
en 1814, il dit que, dans son opinion, les Bourbons ne
remontaient pas sur le trône en vertu d'un droit héréditaire et
préexistant, et il donne même à entendre que ses conseils et ses
avis ne leur manquèrent pas pour les éclairer sur leur vraie
position, et sur la conduite qu'ils devaient tenir en
conséquence.
«Il repousse le reproche d'avoir trahi Napoléon: s'il l'a
abandonné, c'est lorsqu'il reconnut qu'il ne pouvait plus
confondre, comme il l'avait fait jusqu'alors, la France et
l'Empereur dans une même affection; ce ne fut pas sans un vif
sentiment de douleur, car il lui devait à peu près toute sa
fortune; il engage ses héritiers à ne jamais l'oublier, à le
répéter à leurs enfants, et ceux-ci à ceux qui naîtront d'eux,
afin, dit-il, que si quelque jour un homme du nom de Bonaparte se
trouvait dans le besoin, ils s'empressassent de lui donner aide,
secours et assistance.
«Répondant à ceux qui lui reprochent d'avoir servi successivement
tous les gouvernements, il déclare qu'il ne s'en est fait aucun
scrupule, et qu'il a agi ainsi, guidé par cette pensée que, dans
quelque situation que fût un pays, il y avait toujours moyen de
lui faire du bien, et que c'était à opérer ce bien que devait
s'appliquer un homme d'État.»
A supposer que le testament, dont il est parlé ici, existe, c'est un
fait très-curieux; et le témoignage de reconnaissance offert à la
famille de Bonaparte est d'autant plus honorable que Talleyrand ne
pouvait alors avoir en vue aucune idée de récompense.
Quant à l'apologie qu'il présente pour avoir servi toutes les
dynasties et toutes les causes, elle ne peut pas s'appliquer à un pays
où les hommes publics ont le pouvoir, n'étant plus au gouvernement, de
renverser un mauvais gouvernement, comme ils ont, étant au pouvoir,
les moyens de faire prospérer un bon gouvernement.
Je terminerai par l'appréciation d'un de mes amis de France, qui a
ainsi résumé plusieurs de mes propres observations: «Enfin, chez M. de
Talleyrand, l'aménité et la raison remplaçaient le cœur et la
conscience. Avec bien des défauts qui ont terni sa réputation, il
avait toutes les qualités qui devaient faire prospérer son ambition.
Ses talents, qu'il a employés constamment pour son propre avantage, il
les a employés presque aussi constamment pour le bien public. Beaucoup
attaqué et peu défendu par ses contemporains, il n'en restera pas
moins pour la postérité un des hommes les plus aimables de son temps
et un des citoyens les plus illustres de son pays.»