En quittant l'Angleterre, il dit adieu, non-seulement à la diplomatie,
mais à la vie publique, et passa le reste de ses jours à jouir de la
situation la plus élevée et de la société la plus agréable et la plus
cultivée que son pays pût lui offrir.
Ce serait maintenant le moment, selon l'opinion du philosophe grec,
d'apprécier sa fortune et ses talents; car sa carrière était terminée,
et si les vieillards recherchaient son salon comme le foyer auprès
duquel ils retrouvaient leurs plus chers et leurs plus brillants
souvenirs, les jeunes gens le recherchaient aussi afin d'avoir le
privilége de juger, de contrôler leurs propres opinions, en profitant
de l'expérience de «l'homme politique» qui avait traversé tant de
vicissitudes et avait foulé aux pieds avec tant d'aisance insouciante
et hautaine les ruines de plusieurs gouvernements, à la chute desquels
il avait assisté. Quant à lui, avec cette calme présence d'esprit qui
le caractérisait, et bien persuadé qu'il n'y avait que peu d'années
entre lui et la tombe, il employait ce peu d'années à poursuivre un
des buts qu'il tenait le plus à atteindre et qu'il avait le plus
constamment poursuivis, à disposer en sa faveur la génération qui
allait lui succéder, et à expliquer, à ceux qui lui semblaient
posséder l'oreille de cette génération naissante, les plus sombres
passages de sa brillante carrière. Il dit un jour à M. de Montalivet,
personnage distingué qui me l'a depuis raconté: «Votre père était
impérialiste, et vous m'en voulez, parce que vous croyez que j'ai
abandonné l'empereur. Je ne suis jamais resté fidèle à quelqu'un que
tout autant que ce quelqu'un a lui-même été fidèle aux règles du sens
commun. Mais si vous voulez bien juger toutes mes actions d'après
cette grande règle, vous serez obligé de reconnaître que j'ai été
extraordinairement conséquent; et où trouverait-on un être assez
avili, ou un citoyen assez indigne pour soumettre son intelligence ou
sacrifier son pays à un individu quel qu'il soit, quelque bien né ou
quelque bien doué qu'il puisse être?»
Et réellement ces quelques mots renferment la théorie de M. de
Talleyrand; théorie d'où est sortie l'école qui, sans adhérer
strictement au principe que le sens commun doit être la pierre de
touche de l'obéissance, s'incline devant toute autorité avec un
sourire et un haussement d'épaules et s'en tire par cette phrase bien
connue: «La France avant tout.»
Dans l'intention évidente de dire au monde une sorte d'adieu imposant,
il parut à la tribune de l'Institut très-peu de temps avant sa
dernière maladie. Il choisit pour sujet de son essai M. Reinhard, qui
avait longtemps servi sous lui, qui venait de mourir, et qui avait
avec lui certains traits de ressemblance, dont le premier était qu'ils
avaient tous les deux reçu une éducation ecclésiastique. Le discours
est intéressant à cet égard, et aussi en tant que revue des
différentes branches du service diplomatique, et des devoirs qui se
rattachent à chacune de ces branches, et c'est comme une espèce de
legs fait par l'orateur à cette profession dont il avait si longtemps
été l'ornement.