_Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les
circonstances présentes, par le_ CITOYEN TALLEYRAND. _Lu à la
séance publique de l'Institut national, le 25 messidor, an V._
Les hommes qui ont médité sur la nature des rapports qui unissent les
métropoles aux colonies, ceux qui sont accoutumés à lire de loin les
événements politiques dans leurs causes, prévoyaient depuis longtemps
que les colonies américaines se sépareraient un jour de leurs
métropoles, et, par une tendance naturelle que les vices des Européens
n'ont que trop accélérée, ou se réuniront entre elles, ou
s'attacheront au continent qui les avoisine; ainsi le veut cette force
de choses qui fait la destinée des États, et à laquelle rien ne
résiste.
Si de tels événements sont inévitables, il faut du moins en retarder
l'époque et mettre à profit le temps qui nous en sépare.
Des mesures désastreuses ont porté dans nos colonies la dévastation.
L'humanité, la justice, la politique même, commandent impérieusement
que, par des mesures fermes et sages, on s'efforce enfin de réparer
ces ruines.
Mais, en même temps, ne convient-il pas de jeter les yeux sur d'autres
contrées, et d'y préparer l'établissement de colonies nouvelles, dont
les liens avec nous seront plus naturels, plus utiles et plus
durables? car il faut bien que le système de notre gouvernement
intérieur amène dans nos rapports étrangers des changements qui lui
soient analogues.
L'effet nécessaire d'une constitution libre est de tendre sans cesse à
tout ordonner, en elle et hors d'elle, pour l'intérêt de l'espèce
humaine: l'effet nécessaire d'un gouvernement arbitraire est de tendre
sans cesse à tout ordonner, en lui et hors de lui, pour l'intérêt
particulier de ceux qui gouvernent. D'après ces tendances opposées, il
est incontestable que rien de commun ne peut exister longtemps pour
les moyens, puisque rien de commun n'existait pour l'objet.
La tyrannie s'irrite des regrets alors qu'ils se manifestent;
l'indifférence ne les entend pas: la bonté les accueille avec intérêt;
la politique leur cherche un contre-poids: or le contre-poids des
regrets, c'est l'espoir.
Les anciens avaient imaginé le fleuve de l'oubli, où se perdaient, au
sortir de la vie, tous les souvenirs. Le véritable Léthé, au sortir
d'une révolution, est dans tout ce qui ouvre aux hommes les routes de
l'espérance.
«Toutes les mutations,--dit Machiavel,--fournissent de quoi en faire
une autre.» Ce mot est juste et profond.
En effet, sans parler des haines qu'elles éternisent et des motifs de
vengeance qu'elles déposent dans les âmes, les révolutions qui ont
tout remué, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part,
laissent, après elles, une inquiétude générale dans les esprits, un
besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises
hasardeuses, et une ambition dans les idées, qui tend sans cesse à
changer et à détruire.
Cela est vrai, surtout quand la révolution s'est faite au nom
de la liberté. «Un gouvernement _libre_,--dit quelque part
Montesquieu,--c'est-à-dire _toujours agité_, etc.» Une telle agitation
ne pouvant pas être étouffée, il faut la régler; il faut qu'elle
s'exerce non aux dépens, mais au profit du bonheur public.
Après les crises révolutionnaires, il est des hommes fatigués et
vieillis sous l'impression du malheur, dont il faut en quelque sorte
rajeunir l'âme. Il en est qui voudraient ne plus aimer leur pays, à
qui il faut faire sentir qu'heureusement cela est impossible.
Le temps et de bonnes lois produiront sans doute d'heureux
changements; mais il faut aussi des établissements combinés avec
sagesse: car le pouvoir des lois est borné, et le temps détruit
indifféremment le bien et le mal.
Lorsque j'étais en Amérique, je fus frappé de voir qu'après une
révolution, à la vérité très-dissemblable de la nôtre, il restait
aussi peu de traces d'anciennes haines, aussi peu d'agitation,
d'inquiétude; enfin qu'il n'y avait aucun de ces symptômes qui, dans
les États devenus libres, menacent à chaque instant la tranquillité.
Je ne tardai pas à en découvrir une des principales causes. Sans doute
cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des
dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce
besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et
nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une
immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller
employer loin du théâtre des premières dissensions une activité
nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines,
de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer
enfin par des déplacements, et d'amortir ainsi chez eux les passions
révolutionnaires.
Malheureusement le sol que nous habitons ne présente pas les mêmes
ressources: mais des colonies nouvelles, choisies et établies avec
discernement, peuvent nous les offrir; et ce motif pour s'en occuper
ajoute une grande force à ceux qui sollicitent déjà l'attention
publique sur ce genre d'établissements.
Les diverses causes qui ont donné naissance aux colonies dont
l'histoire nous a transmis l'origine, n'étaient pas plus
déterminantes; la plupart furent beaucoup moins pures; ainsi
l'ambition, l'ardeur des conquêtes, portèrent les premières colonies
des Phéniciens[54] et des Égyptiens dans la Grèce; la violence, celle
des Tyriens à Carthage[55]; les malheurs de la guerre, celle des
Troyens fugitifs en Italie[56]; le commerce, l'amour des richesses,
celles des Carthaginois dans les îles de la Méditerranée[57], et sur
les côtes de l'Espagne et de l'Afrique; la nécessité, celle des
Athéniens dans l'Asie Mineure[58], lorsqu'ils devinrent trop nombreux
pour leur territoire borné et peu fertile; la prudence, celle des
Lacédémoniens à Tarente, qui, par elle, se délivrèrent de citoyens
turbulents; une forte politique, les nombreuses colonies des
Romains[59], qui se montraient doublement habiles en cédant à leurs
colons une portion des terres conquises, et parce qu'ils apaisaient le
peuple, qui demandait sans cesse un nouveau partage, et parce qu'ils
faisaient ainsi, des mécontents mêmes, une garde sûre dans le pays
qu'ils avaient soumis; l'ardeur du pillage et la fureur guerrière
(bien plus que l'excès de population), les colonies ou plutôt les
irruptions des peuples du Nord[60] dans l'empire romain; une piété
romanesque et conquérante, celle des Européens[61] dans l'Asie.
[54] Cécrops, Cadmus et Danaüs.
[55] Didon.
[56] Énée.
[57] Syracuse.
[58] Milet, Éphèse.
[59] Grand nombre de petites colonies dans le pays latin; aucune
ne devint célèbre.
[60] Invasion des Huns, Goths, Vandales, Cimbres, etc.
[61] Croisades.
Après la découverte de l'Amérique, on vit la folie, l'injustice, le
brigandage de particuliers altérés d'or, se jeter sur les premières
terres qu'ils rencontrèrent. Plus ils étaient avides, plus ils
s'isolaient; ils voulaient non pas cultiver, mais dévaster: ce
n'étaient pas encore là de véritables colonies. Quelques temps après,
des dissensions religieuses donnèrent naissance à des établissements
plus réguliers: ainsi les Puritains se réfugièrent au nord de
l'Amérique; les Catholiques d'Angleterre, dans le Maryland; les
Quakers, dans la Pensylvanie: d'où Smith conclut que ce ne fut point
la sagesse, mais plutôt les vices des gouvernements d'Europe, qui
peuplèrent le nouveau monde.
D'autres grands déplacements sont dus aussi à une politique
ombrageuse, ou à une politique faussement religieuse: ainsi l'Espagne
rejeta de son sein les Maures; la France, les Protestants; presque
tous les gouvernements, les Juifs; et partout on reconnut trop tard
l'erreur qui avait dicté ces déplorables conseils. On avait des
mécontents; on voulut en faire des ennemis: ils pouvaient servir leur
pays; on les força de lui nuire.
Cette longue expérience ne doit pas être perdue pour nous. L'art de
mettre les hommes à leur place est le premier, peut-être, dans la
science du gouvernement: mais celui de trouver la place des mécontents
est, à coup sûr, le plus difficile; et, présenter à leur imagination
des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées
et leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté
sociale.
Dans le développement des motifs qui ont déterminé l'établissement
d'un très-grand nombre de colonies anciennes, on remarque aisément
qu'alors même qu'elles étaient indispensables, elles furent
volontaires; qu'elles étaient présentées par les gouvernements comme
un appât, non comme une peine: on y voit surtout dominer cette idée,
que les États politiques devaient tenir en réserve des moyens de
placer utilement hors de leur enceinte cette surabondance de citoyens
qui, de temps en temps, menaçaient la tranquillité. Ce besoin, au
reste, était fondé sur une origine vicieuse: c'était, ou une première
loi agraire qui suscitait de menaçantes réclamations qu'il fallait
calmer, ou une constitution trop exclusive qui, faite pour une classe,
faisait craindre la trop grande population des autres.
C'est en nous emparant de ce qu'ont de plus pur ces vues des anciens,
et en nous défendant de l'application qu'en ont faite la plupart des
peuples modernes, qu'il convient, je pense, de s'occuper, dès les
premiers jours de la paix, de ce genre d'établissements, qui, bien
conçus et bien exécutés, peuvent être, après tant d'agitations, la
source des plus précieux avantages.
Et combien de Français doivent embrasser avec joie cette idée! combien
en est-il chez qui, ne fût-ce que pour quelques instants, un ciel
nouveau est devenu un besoin! et ceux qui, restés seuls, ont perdu,
sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre
natale; et ceux pour qui elle est devenue inféconde, et ceux qui n'y
trouvent que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des
remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à placer l'espérance
là où ils éprouvèrent le malheur; et cette multitude de malades
politiques, ces caractères inflexibles qu'aucun revers ne peut plier,
ces imaginations ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits
fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux qui se trouvent
toujours trop resserrés dans leur propre pays; et les spéculateurs
avides, et les spéculateurs aventureux; et les hommes qui brûlent
d'attacher leur nom à des découvertes, à des fondations de villes, à
des civilisations; tel pour qui la France constituée est encore trop
agitée, tel pour qui elle est trop calme; ceux enfin qui ne peuvent se
faire à des égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune
dépendance.
Et qu'on ne croie pas que tant d'éléments divers et opposés ne peuvent
se réunir. N'avons-nous pas vu dans ces dernières années, depuis qu'il
y a des opinions politiques en France, des hommes de tous les partis
s'embarquer ensemble, pour aller courir les mêmes hasards sur les
bords inhabités du Scioto? ignore-t-on l'empire qu'exercent sur les
âmes les plus irritables, le temps, l'espace, une terre nouvelle, des
habitudes à commencer, des obstacles communs à vaincre, la nécessité
de s'entr'aider remplaçant le désir de se nuire, le travail qui
adoucit l'âme, et l'espérance qui la console, et la douceur de
s'entretenir du pays qu'on a quitté, celle même de s'en plaindre? etc.
Non, il n'est pas si facile qu'on pense de haïr toujours: ce sentiment
ne demande souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; il ne résiste
jamais à tant de causes agissant à la fois pour l'éteindre.
Tenons donc pour indubitable que ces discordances d'opinions, aussi
bien que celles de caractères, ne forment point obstacle à de
nouvelles colonies, et se perdront toutes dans un intérêt commun, si
l'on sait mettre à profit les erreurs et les préjugés qui ont flétri
jusqu'à ce jour les nombreuses tentatives de ce genre.
Il n'entre point dans le plan de ce mémoire de présenter tous les
détails d'un établissement colonial, mon but n'étant que d'éveiller
l'attention publique, et d'appeler sur ce sujet des méditations plus
approfondies et les connaissances de tous ceux qui ont des localités à
présenter.
Toutefois je ne m'interdirai point d'énoncer quelques-uns des
principes les plus simples, sur lesquels ces établissements doivent
être fondés; j'ai besoin de me rassurer moi-même contre la crainte de
voir renouveler des essais désastreux. Je pense qu'on sentira le
besoin de s'établir dans des pays chauds, parce que ce sont les seuls
qui donnent des avances à ceux qui y apportent de l'industrie; dans
des lieux productifs de ce qui nous manque et désireux de ce que nous
avons, car c'est là le premier lien des métropoles et des colonies. On
s'occupera, sans doute, à faire ces établissements vastes, pour que
hommes et projets y soient à l'aise; variés, pour que chacun y trouve
la place et le travail qui lui conviennent. On saura, surtout, qu'on
ne laisse pas s'embarquer inconsidérément une multitude d'hommes à la
fois, avant qu'on ait pourvu aux besoins indispensables à un premier
établissement; et l'on se rappellera que c'est par la plus inepte des
imprévoyances que les expéditions du Mississipi en 1719, et de Cayenne
en 1763, ont dévoré tant de milliers de Français.
Jusqu'à présent, les gouvernements se sont fait une espèce de principe
de politique de n'envoyer, pour fonder leurs colonies, que des
individus sans industrie, sans capitaux et sans mœurs. C'est le
principe absolument contraire qu'il faut adopter; car le vice,
l'ignorance et la misère ne peuvent rien fonder: ils ne savent que
détruire.
Souvent on a fait servir les colonies de moyens de punition; et l'on a
confondu imprudemment celles qui pourraient servir à cette
destination, et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la
richesse de la métropole. Il faut séparer avec soin ces deux genres
d'établissements: qu'ils n'aient rien de commun dans leur origine,
comme ils n'ont rien de semblable dans leur destination; car
l'impression qui résulte d'une origine flétrie a des effets que
plusieurs générations suffisent à peine pour effacer.
Mais quels seront les liens entre ces colonies nouvelles et la France?
L'histoire offre des résultats frappants pour décider la question. Les
colonies grecques étaient indépendantes; elles prospérèrent au plus
haut point. Celles de Rome furent toujours gouvernées; leurs progrès
furent presque nuls, et leurs noms nous sont à peine connus. La
solution est encore aujourd'hui là, malgré la différence des temps et
des intérêts. Je sais qu'il est difficile de convaincre des
gouvernements qui ne savent pas sortir de l'habitude, qu'ils
retireront le prix de leurs avances et de leur protection sans
recourir à des lois de contraintes: mais il est certain que l'intérêt
bien entendu de deux pays est le lien vrai qui doit les unir; et ce
lien est bien fort lorsqu'il y a aussi origine commune: il se conserve
même lorsque la force des armes a déplacé les relations. C'est ce
qu'on aperçoit visiblement dans la Louisiane, restée française quoique
sous la domination espagnole depuis plus de trente ans; dans le
Canada, quoique au pouvoir des Anglais depuis le même nombre
d'années: les colons de ces deux pays ont été Français; ils le sont
encore, et une tendance manifeste les porte toujours vers nous. C'est
donc sur la connaissance anticipée des intérêts réciproques, fortifiés
par ce lien si puissant d'origine commune, que l'établissement doit
être formé, et sur la force de cet intérêt qu'il faut compter pour en
recueillir les avantages. A une grande distance, tout autre rapport
devient, avec le temps, illusoire, ou est plus dispendieux que
productif: ainsi, point de domination, point de monopole; toujours la
force qui protége, jamais celle qui s'empare; justice, bienveillance;
voilà les vrais calculs pour les États comme pour les individus; voilà
la source d'une prospérité réciproque. L'expérience et le raisonnement
s'unissent enfin pour repousser ces doctrines pusillanimes qui
supposent une _perte_ partout où il s'est fait un _gain_. Les
principes vrais du commerce sont l'opposé de ces préjugés: ils
promettent à tous les peuples des avantages mutuels, et ils les
invitent à s'enrichir tous à la fois par l'échange de leurs
productions, par des communications libres et amicales, et par les
arts utiles de la paix.
Du reste, les pays propres à recevoir nos colonies sont en assez grand
nombre; plusieurs rempliraient parfaitement nos vues.
En nous plaçant dans la supposition où nos îles d'Amérique
s'épuiseraient, ou même nous échapperaient, quelques établissements le
long de la côte d'Afrique, ou plutôt dans les îles qui l'avoisinent,
seraient faciles et convenables. Un auteur recommandable par les vues
qui se manifestent dans ses ouvrages, tous inspirés par l'amour du
bien public, le citoyen Montlinot, dans un très-bon mémoire qu'il
vient de publier, indique le long de cette côte un archipel d'îles
dont plusieurs, quoique fertiles, sont inhabitées et à notre
disposition.
M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus
d'avenir dans l'esprit, qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de
l'Amérique de l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne,
cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession
de l'Égypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les
mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies
américaines le jour où elles nous échapperaient. C'est dans le même
esprit que le gouvernement anglais encourage avec tant de succès la
culture du sucre au Bengale; qu'il avait, avant la guerre, commencé
un établissement à Sierra Leona, et qu'il en préparait un autre à
Boulam. Il est d'ailleurs une vérité qu'il ne faut pas chercher à se
taire: la question si indiscrètement traitée sur la liberté des noirs,
quel que soit le remède que la sagesse apporta aux malheurs qui en ont
été la suite, introduira, tôt ou tard, un nouveau système dans la
culture des denrées coloniales: il est politique d'aller au-devant de
ces grands changements; et la première idée qui s'offre à l'esprit,
celle qui amène le plus de suppositions favorables paraît être
d'essayer cette culture aux lieux mêmes où naît le cultivateur.
Je viens à peine de marquer quelques positions; il en est d'autres que
je pourrais indiquer également: mais, ici surtout, trop annoncer ce
qu'on veut faire est le moyen de ne le faire pas. C'est d'ailleurs aux
hommes qui ont le plus et le mieux voyagé, à ceux qui ont porté dans
leurs recherches cet amour éclairé et infatigable de leur pays; c'est
à notre Bougainville, qui a eu la gloire de découvrir ce qu'il a été
encore glorieux pour les plus illustres navigateurs de l'Angleterre de
parcourir après lui; c'est à Fleurieu, qui a si parfaitement observé
tout ce qu'il a vu, et si bien éclairé du jour d'une savante critique
les observations des autres; c'est à de tels hommes à dire au
gouvernement, lorsqu'ils seront interrogés par lui, quels sont les
lieux où une terre neuve, un climat facilement salubre, un sol fécond
et des rapports marqués par la nature, appellent notre industrie et
nous promettent de riches avantages pour le jour du moins où nous
saurons n'y porter que des lumières et du travail.
De tout ce qui vient d'être exposé, il suit que tout presse de
s'occuper de nouvelles colonies: l'exemple des peuples les plus sages,
qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité; le besoin de
préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous
trouver en arrière des événements; la convenance de placer la culture
de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs; la
nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels,
bien plus faciles, sans doute, dans des établissements nouveaux que
dans les anciens; l'avantage de ne point nous laisser prévenir par une
nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en
ce genre est une conquête; l'opinion des hommes éclairés qui ont porté
leur attention et leurs recherches sur cet objet; enfin la douceur de
pouvoir attacher à ses entreprises tant d'hommes agités qui ont besoin
de projets, tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérance.
* * * * *
_Mémoires sur les relations commerciales des États Unis avec
l'Angleterre, par le_ CITOYEN TALLEYRAND. _Lu le_ 15 _germinal,
an V._
Il n'est pas de science plus avide de faits que l'économie politique.
L'art de les recueillir, de les ordonner, de les juger la constitue
presque tout entière; et, sous ce point de vue, elle a peut-être plus
à attendre de l'observation que du génie; car, arrive le moment où il
faut tout éprouver, sous peine de ne rien savoir; et c'est alors que
les faits deviennent les vérificateurs de la science, après en avoir
été les matériaux.
Toutefois il faut se garder de cette manie qui voudrait toujours
recommencer les expériences, et ne jamais rien croire, pour avoir le
droit de tout ignorer; mais on ne doit pas moins repousser cette
témérité qui, dédaignant tout ce qui est positif, trouve plus commode
de deviner que de voir.
Que faut-il donc? Unir sans cesse les produits de l'observation à ceux
de la pensée; admettre, sans doute, les résultats que donnent certains
faits généraux bien constants, bien d'accord, et vus tout entiers;
mais en même temps, savoir appeler, dans les nouvelles questions et
même dans les profondeurs de quelques-unes des anciennes, le secours
de faits nouveaux ou nouvellement observés. Il faut se défendre des
premiers aperçus, ces axiomes de la paresse et de l'ignorance; et
enfin se défier beaucoup de ces principes ambitieux qui veulent tout
embrasser; ou plutôt, corrigeant l'acception d'un mot dont on a tant
abusé, n'appeler du nom de principe que l'idée première dans l'ordre
du raisonnement, et non l'idée générale; que ce qui précède, non ce
qui domine.
Plein de ces vérités auxquelles tout nous ramène, j'ai cru pouvoir
présenter à la classe de l'Institut à laquelle j'ai l'honneur
d'appartenir quelques observations que j'ai été à portée de faire en
Amérique, et dont les conséquences m'ont plus d'une fois étonné.
Je me suis persuadé que quelques-unes de ces observations, vérifiées
sur toute l'étendue d'un pays longtemps encore nouveau, pourraient
être apportées au dépôt de l'économie politique, et y être reçues avec
l'intérêt qu'on accorde en histoire naturelle à la plus simple des
productions ramassée par un voyageur sur sa route.
Malheureusement, l'esprit de système est dans les sciences ce que
l'esprit de parti est dans les sociétés: il trouve les moyens d'abuser
même des faits; car il les dénature, ou il en détourne les
conséquences; raison de plus, non pour les dédaigner, mais pour
apprendre à bien connaître et ce qu'ils sont et ce qu'ils prouvent.
On dit proverbialement qu'il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce
proverbe parvient un jour à être vrai, il restera bien peu de disputes
parmi les hommes.
Un fait remarquable dans l'histoire des relations commerciales, et que
j'ai été à portée de bien voir, m'a fait connaître particulièrement
jusqu'à quel point il importe d'être observateur attentif de ce qui
est, alors qu'on s'occupe de ce qui sera et de ce qui doit être. Ce
fait est l'activité toujours croissante des relations de commerce
entre les États-Unis et l'Angleterre; activité qui, par ses causes et
ses résultats, n'appartient pas moins à l'économie politique qu'à
l'histoire philosophique des nations.
Lorsque, après cette lutte sanglante, lutte où les Français
défendirent si bien la cause de leurs nouveaux alliés, les États-Unis
de l'Amérique se furent affranchis de la domination anglaise, toutes
les raisons semblaient se réunir pour persuader que les liens de
commerce qui unissaient naguère ces deux portions d'un même peuple
allaient se rompre, et que d'autres liens devaient se former: le
souvenir des oppressions qui avaient pesé sur les Américains; l'image
plus récente des maux produits par une guerre de sept ans;
l'humiliation de dépendre de nouveau, par leurs besoins, d'un pays qui
avait voulu les asservir; tous les titres militaires subsistant dans
chaque famille américaine pour y perpétuer la défiance et la haine
envers la Grande-Bretagne.
Que si l'on ajoute ce sentiment si naturel qui devait porter les
Américains à s'attacher par la confiance aux Français, leurs frères
d'armes et leurs libérateurs; si l'on observe que ce sentiment s'était
manifesté avec force lorsque la guerre se déclara entre l'Angleterre
et la France; qu'à cette époque les discours du peuple américain, la
grande majorité des papiers publics, les actes mêmes du gouvernement,
semblaient découvrir une forte inclination pour la nation française et
une aversion non moins forte pour le nom anglais; toutes ces raisons
si puissantes de leur réunion doivent entraîner vers ce résultat, que
le commerce américain était pour jamais détourné de son cours, ou que,
s'il inclinait du côté de l'Angleterre, il faudrait bien peu d'efforts
pour l'attirer entièrement vers nous; dès lors de nouvelles inductions
sur la nature des rapports entre la métropole et les colonies, sur
l'empire des goûts et des habitudes, sur les causes les plus
déterminantes de la prospérité du commerce, sur la direction qu'il
peut recevoir des causes morales combinées avec l'intérêt, et, en
dernière analyse, beaucoup d'erreurs économiques.
L'observation, et une observation bien suivie, peut seule prévenir ces
erreurs.
Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que dans
la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise; que son
ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l'activité, au
lieu d'en perdre, depuis l'époque de l'indépendance des États-Unis, et
que, par conséquent, l'indépendance, loin d'être funeste à
l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.
Un fait inattaquable le démontre. L'Amérique consomme annuellement
plus de trois millions sterling de marchandises anglaises; il y a
quinze ans elle n'en consommait pas la moitié; ainsi, pour
l'Angleterre, accroissement d'exportation d'objets manufacturés et, de
plus, exemption des frais de gouvernement. Un tel fait, inscrit dans
les registres de la douane, ne peut être contesté; mais, on l'a déjà
dit, il n'est point de fait dont on n'abuse. Si l'on regardait
celui-ci comme une suite nécessaire de toute rupture des colonies,
même des colonies à sucre, avec la métropole, on se tromperait
étrangement. Si, d'autre part, on voulait croire qu'il tient
uniquement à des causes passagères, et qu'il est facile d'obtenir un
résultat opposé, on ne se tromperait pas moins. Pour échapper à l'une
et l'autre erreur, il ne s'agit que de bien connaître et de bien
développer les causes du fait.
Il faut se hâter de le dire, la conduite irréfléchie de l'ancien
gouvernement de France a, plus qu'on ne pense, préparé ce résultat
favorable à l'Angleterre. Si, après la paix qui assura l'indépendance
de l'Amérique, la France eût senti tout le prix de sa position, elle
eût cherché à multiplier les relations qui pendant la guerre s'étaient
heureusement établies entre elle et ses alliés, et qui s'étaient
interrompues avec la Grande-Bretagne: alors, les anciennes habitudes
étant presque oubliées, on eût pu du moins lutter avec quelque
avantage contre tout ce qui pouvait les rappeler. Mais que fit la
France à cette époque? Elle craignit que ces mêmes principes
d'indépendance qu'elle avait protégés de ses armes chez les Américains
ne s'introduisissent chez elle, et à la paix elle discontinua et
découragea toutes relations avec eux. Que fit l'Angleterre? Elle
oublia ses ressentiments, et rouvrit promptement ses anciennes
communications, qu'elle rendit plus actives encore. Dès lors, il fut
décidé que l'Amérique servirait les intérêts de l'Angleterre. Que
faut-il en effet pour cela? Qu'elle le veuille et qu'elle le puisse.
Or, volonté et pouvoir se trouvent réunis ici.
Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt. Il
paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les
Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne
faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple
dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que
chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or,
toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.
L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop
méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux
pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l'un à
l'autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand
ils voyageront l'un chez l'autre; ils échangeront avec un plaisir
réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de
leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable est élevée entre
les peuples de différent langage, qui ne peuvent prononcer un mot
sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas à la même patrie, entre qui
toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une
jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement, et
pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de
leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules.
Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas
trouvé un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul
Français qui ne se trouvât étranger.
Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers
l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la
constitution, soit dans l'union fédérale, soit dans les États séparés,
sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands linéaments
de la constitution anglaise. Sur quoi repose aujourd'hui la liberté
individuelle en Amérique? Sur les mêmes fondements que la liberté
anglaise. Sur l'_habeas corpus_ et sur le jugement par jurés. Assistez
aux séances du congrès, à celle des législatures particulières; suivez
les discussions qui préparent les lois nationales: où prend-on ses
citations, ses analogies, ses exemples? Dans les lois anglaises, dans
les coutumes de la Grande-Bretagne, dans les règlements du Parlement.
Entrez dans les cours de justice: quelles autorités invoque-t-on? Les
statuts, les jugements, les décisions des cours anglaises. Certes, si
de tels hommes n'ont pas une tendance vers la Grande-Bretagne, il faut
renoncer à connaître l'influence des lois sur les hommes et nier les
modifications qu'ils reçoivent de tout ce qui les entoure. Inutilement
les noms de république et de monarchie semblent placer entre les deux
gouvernements des distinctions qu'il n'est pas permis de confondre: il
est clair pour tout homme qui va au fond des idées que, dans la
constitution représentative de l'Angleterre, il y a de la république,
comme il y a de la monarchie dans le pouvoir exécutif des Américains.
Cela a été vrai surtout aussi longtemps qu'a duré la présidence du
général Washington; car la force d'opinion attachée à sa personne dans
toute l'Amérique représente facilement l'espèce de pouvoir magique que
les publicistes attribuent aux monarchies.
La partie de la nation américaine chez qui l'on devrait rencontrer le
moins de préjugés, les hommes qui réunissent l'aisance et
l'instruction, ceux qui ont été les moteurs de la révolution, et qui,
en soufflant dans l'âme du peuple la haine contre les Anglais,
auraient dû, il semble, s'en pénétrer pour toujours; ceux-là même sont
insensiblement ramenés vers l'Angleterre par différents motifs.
Plusieurs ont été élevés en Europe; et, à cette époque, l'Europe des
Américains n'était que l'Angleterre. Ils n'ont guère d'idées
comparatives de grandeur, de puissance, d'élévation, que celles qui
leur sont fournies par les objets tirés de l'Angleterre; et, surpris
eux-mêmes de la hardiesse du pas qu'ils ont fait en se séparant, ils
sont ramenés à une sorte de respect pour elle par tous leurs
mouvements involontaires. Ils ne peuvent pas se dissimuler que, sans
la France, ils n'auraient pas réussi à secouer le joug de
l'Angleterre; mais, malheureusement, ils pensent que les services des
nations ne sont que des calculs et non de l'attachement; ils disent
même que l'ancien gouvernement de France, alors qu'il fit des
sacrifices en leur faveur, agit bien plus pour leur indépendance que
pour leur liberté; qu'après les avoir aidés à se séparer de
l'Angleterre, il travailla sourdement à les tenir désunis entre eux,
pour qu'ils se trouvassent émancipés sans avoir ni sagesse pour se
conduire, ni force pour se protéger.
Ainsi les inclinations, ou, si l'on veut, les habitudes, ramènent sans
cesse les Américains vers l'Angleterre; l'intérêt, bien plus encore;
car la grande affaire, dans un pays nouveau, est incontestablement
d'accroître sa fortune. La preuve d'une telle disposition générale s'y
manifeste de toutes parts: on la trouve avec évidence dans la manière
dont on y traite tout le reste. Les pratiques religieuses elles-mêmes
s'en ressentent extrêmement. A cet égard, voici ce que j'ai vu; la
liaison avec mon sujet ne tardera pas à se faire sentir.
On sait que la religion a conservé en Angleterre un puissant empire
sur les esprits; que la philosophie même la plus indépendante n'a osé
s'y déprendre entièrement des idées religieuses; que depuis Luther
toutes les sectes y ont pénétré, que toutes s'y sont maintenues, que
plusieurs y ont pris naissance. On sait la part qu'elles ont eue dans
les grandes mutations politiques; enfin, que toutes se sont
transplantées en Amérique, et que quelques-uns des États leur doivent
leur origine.
On pourrait croire d'abord, qu'après leur transmigration ces sectes
sont ce qu'elles étaient auparavant, et en conclure qu'elles
pourraient aussi agiter l'Amérique. Quelle n'est pas la surprise du
voyageur lorsqu'il les voit coexister toutes dans ce calme parfait qui
semble à jamais inaltérable; lorsqu'en une même maison le père, la
mère, les enfants, suivent chacun paisiblement et sans opposition
celui des cultes que chacun préfère! J'ai été plus d'une fois témoin
de ce spectacle, auquel rien de ce que j'avais vu en Europe n'avait pu
me préparer. Dans les jours consacrés à la religion, tous les
individus d'une même famille sortaient ensemble, allaient chacun
auprès du ministre de son culte, et rentraient ensuite pour s'occuper
des mêmes intérêts domestiques. Cette diversité d'opinions n'en
apportait aucune dans leurs sentiments et dans leurs autres habitudes:
point de disputes, pas même de question à cet égard. La religion y
semblait être un secret individuel que personne ne se croyait le droit
d'interroger ni de pénétrer. Aussi, lorsque de quelque contrée de
l'Europe il arrive en Amérique un sectaire ambitieux, jaloux de faire
triompher sa doctrine en échauffant les esprits, loin de trouver,
comme partout ailleurs, des hommes disposés à s'engager sous sa
bannière, à peine même est-il aperçu de ses voisins, son enthousiasme
n'attire ni n'émeut, il n'inspire ni haine, ni curiosité; chacun enfin
reste avec sa religion et continue ses affaires[62].
[62] Dans un temps de factions politiques, cela cesserait d'être
exact; car alors chaque secte voudrait nécessairement être
l'auxiliaire de tel ou tel parti, comme on l'a déjà vu; mais ces
factions une fois calmées, la religion deviendrait à l'instant
dans les États-Unis ce qu'elle y est aujourd'hui; ce qui veut
dire, en résultat, qu'elle n'y a point de fanatisme pour son
propre compte, et c'est déjà beaucoup.--(_Note du citoyen
Talleyrand, au mois de ventôse an VII._)
Une telle impassibilité, que ne peut ébranler le fougueux
prosélytisme, et qu'il ne s'agit point ici de juger, mais d'expliquer,
a indubitablement pour cause immédiate la liberté et surtout l'égalité
des cultes. En Amérique, aucun n'est proscrit, aucun n'est ordonné,
dès lors point d'agitations religieuses. Mais cette égalité parfaite a
elle-même un principe: c'est que la religion, quoiqu'elle y soit
partout un sentiment vrai, y est surtout un sentiment d'habitude:
toutes les ardeurs du moment s'y portent vers les moyens d'accroître
promptement son bien-être; et voilà en résultat la grande cause du
calme parfait des Américains pour tout ce qui n'est pas, dans cet
ordre d'idées, ou moyen ou obstacle.
Remarquons, de plus, que les Américains des villes, naguère colons et
dès lors accoutumés à se regarder là comme étrangers, ont dû
naturellement tourner leur activité vers les spéculations
commerciales, et subordonner à ces spéculations les travaux mêmes de
l'agriculture, par laquelle cependant elles doivent s'alimenter. Or,
une telle préférence, qui suppose d'abord un désir impatient de faire
fortune, ne tarde pas à accroître ce désir: car le commerce, qui étend
les rapports de l'homme à l'homme, multiplie nécessairement ses
besoins; et l'agriculture, qui le circonscrit dans la famille,
nécessairement aussi les réduit.
L'Amérique, dont la population est actuellement de plus de quatre
millions d'habitants et augmente très-rapidement, est dans l'enfance
des manufactures; quelques forges, quelques verreries, des tanneries,
et un assez grand nombre de petites et imparfaites fabriques de
casimir, de tricot grossier et de coton dans quelques endroits,
servent mieux à attester l'impuissance des efforts faits jusqu'à ce
jour, qu'à fournir au pays les articles manufacturés de sa
consommation journalière. Il en résulte qu'elle a besoin de recevoir
de l'Europe, non-seulement une grande partie de ce qu'elle consomme
intérieurement, mais aussi une grande partie de ce qu'elle emploie
pour son commerce extérieur. Or, tous ces objets sont fournis à
l'Amérique si complétement par l'Angleterre, qu'on a lieu de douter
si, dans les temps de la plus sévère prohibition, l'Angleterre
jouissait plus exclusivement de ce privilége avec ce qui était alors
ses colonies, qu'elle n'en jouit actuellement avec les États-Unis
indépendants.
Les causes de ce monopole volontaire sont, au reste, faciles à
assigner: l'immensité de fabrication qui sort des manufactures
anglaises, la division du travail, à la fois principe et conséquence
de cette grande fabrication, et particulièrement l'ingénieux emploi
des forces mécaniques adaptées aux différents procédés des
manufactures, ont donné moyen aux manufacturiers anglais de baisser le
prix de tous les articles d'un usage journalier au-dessous de celui
auquel les autres nations ont pu le livrer jusqu'à ce jour. De plus,
les grands capitaux des négociants anglais leur permettent d'accorder
des crédits plus longs qu'aucun négociant d'aucune autre nation ne le
pourrait faire: ces crédits sont au moins d'un an, et souvent de plus.
Il en résulte que le négociant américain qui tire ses marchandises
d'Angleterre, n'emploie presque aucun capital à lui dans le commerce,
et le fait presque tout entier sur les capitaux anglais. C'est donc
réellement l'Angleterre qui fait le commerce de consommation de
l'Amérique.
Sans doute que le négociant anglais doit, de manière ou d'autre,
charger ses comptes de vente de l'intérêt de ses fonds dont il accorde
un si long usage; mais, comme les demandes se succèdent et
s'augmentent, chaque année, il s'établit une balance de payements
réguliers et de crédits nouveaux qui ne laisse en souffrance qu'un
premier déboursé, dont l'intérêt est à répartir sur les factures
suivantes en même temps que sur les premières. Cette première dette
établit, comme on voit, un lien difficile à rompre des deux côtés
entre le correspondant anglais et l'Américain. Le premier craint, s'il
arrêtait ses envois, de renverser un débiteur dont la prospérité est
la seule garantie de ses avances: l'Américain craint de son côté de
quitter un fournisseur avec lequel il y a trop d'anciens comptes à
régler. Entre ces intérêts réciproques et cimentés par de longues
habitudes, il est à peu près impossible à une nation tierce
d'intervenir. Aussi la France est-elle réduite avec l'Amérique à
quelques fournitures de denrées particulières à son sol; mais elle
n'entre point en concurrence avec l'Angleterre sur la vente des objets
manufacturés, qu'elle ne pourrait établir en Amérique ni à si bon
compte, ni à si long terme de crédit.
Si l'on voulait objecter qu'il s'est fait pendant notre révolution de
nombreuses exportations de marchandises françaises en Amérique, la
réponse serait bien facile. De telles exportations n'ont rien de
commun avec un commerce régulier; c'est la spéculation précipitée de
ceux qui, épouvantés des réquisitions, du maximum et de tous les
désastres révolutionnaires, ont préféré une perte quelconque sur leurs
marchandises vendues en Amérique, au risque ou plutôt à la certitude
d'une perte plus grande s'ils les laissaient en France; c'est
l'empressement tumultueux de gens qui déménagent dans un incendie et
pour qui tout abri est bon, et non l'importation judicieuse de
négociants qui ont fait un calcul et qui le réalisent. Du reste, ces
objets se sont mal vendus, et les Américains ont préféré de beaucoup
les marchandises anglaises: ce qui fournit un argument de plus pour
l'Angleterre dans la balance des intérêts américains.
Ainsi le marchand américain est lié à l'Angleterre, non-seulement par
la nature de ses transactions, par le besoin du crédit qu'il y
obtient, par le poids du crédit qu'il y a obtenu, mais encore par la
loi qui lui impose irrésistiblement le goût du consommateur; ces liens
sont si réels, et il en résulte des rapports commerciaux si constants
entre les deux pays, que l'Amérique n'a d'échange véritable qu'avec
l'Angleterre; en sorte que presque toutes les lettres de change que
les Américains tirent sur ce continent sont payables à Londres.
Gardons-nous cependant, en considérant ainsi les Américains sous un
seul point de vue, de les juger individuellement avec trop de
sévérité; comme particuliers, on peut trouver en eux le germe de
toutes les qualités sociales; mais comme peuple nouvellement constitué
et formé d'éléments divers, leur caractère national n'est pas encore
décidé. Ils restent Anglais, sans doute par d'anciennes habitudes,
mais peut-être aussi parce qu'ils n'ont pas eu le temps d'être
entièrement Américains. On a observé que leur climat n'était pas fait;
leur caractère ne l'est pas davantage.
Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands, de
Hollandais, d'Irlandais, et aussi d'habitants indigènes; ces bourgades
lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées
incultes, traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont
d'aucun pays: quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces
disparités? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant
d'une ville principale où l'état social est perfectionné, traverse
successivement tous les degrés de civilisation et d'industrie qui vont
toujours en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de
jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d'arbres
nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique
et vivante de l'origine des peuples et des États: on part de
l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples;
à chaque journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que
nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; et il semble
que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit
humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination, si l'on
se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble
n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne
voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des
hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.
Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pêcheurs ou
des bûcherons; or, de tels hommes n'ont point, à proprement parler, de
patrie, et leur morale sociale se réduit à bien peu de chose. On a dit
depuis longtemps que l'homme est disciple de ce qui l'entoure, et cela
est vrai: celui qui n'a autour de lui que des déserts, ne peut donc
recevoir des leçons que de ce qu'il fait pour vivre. L'idée du besoin
que les hommes ont les uns des autres n'existe pas en lui; et c'est
uniquement en décomposant le métier qu'il exerce, qu'on trouve le
principe de ses affections et de toute sa moralité.
Le bûcheron américain ne s'intéresse à rien; toute idée sensible est
loin de lui: ces branches si élégamment jetées par la nature, un beau
feuillage, une couleur vive qui anime une partie de bois, un vert plus
fort qui en assombrit un autre, tout cela n'est rien; il n'a de
souvenir à placer nulle part: c'est la quantité de coups de hache
qu'il faut qu'il donne pour abattre un arbre, qui est son unique idée.
Il n'a point planté; il n'en sait point les plaisirs. L'arbre qu'il
planterait n'est bon à rien pour lui, car jamais il ne le verra assez
fort pour qu'il puisse l'abattre: c'est détruire qui le fait vivre; on
détruit partout: aussi tout lieu lui est bon; il ne tient pas au champ
où il a placé son travail, parce que son travail n'est que de la
fatigue, et qu'aucune idée douce n'y est jointe. Ce qui sort de ses
mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le
cultivateur; il ne suit pas la destinée de ses productions; il ne
connaît pas le plaisir des nouveaux essais; et si en s'en allant il
n'oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets là où il a vécu des
années.
Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi
insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la
société à laquelle on croit qu'il appartient. Ce serait un préjugé de
penser qu'il en est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer
ces pêcheurs-là à ceux d'Europe, et croire que c'est comme en Europe
le moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et
robustes: en Amérique, j'en excepte les habitants de Nantuket qui
pêchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues
de la côte, quand ils n'ont pas de mauvais temps à craindre, un mille
quand le temps est incertain, voilà le courage qu'ils montrent; et la
ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier: ainsi leur science
n'est qu'une bien petite ruse; et leur action, qui consiste à avoir un
bras pendant à bord d'un bateau, ressemble bien à de la fainéantise.
Ils n'aiment aucun lieu; et ne connaissent la terre que par une
mauvaise maison qu'ils habitent; c'est la mer qui leur donne leur
nourriture; aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur
patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit, ils s'en
vont, et cherchent une autre patrie où il y ait quelques morues de
plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche était
une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose qui a l'air brillant,
mais qui n'a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui
sont attachées à l'agriculture, manquent à l'homme qui se livre à la
pêche. L'agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce
mot; la pêche ne sait faire que des cosmopolites.
Je viens de m'arrêter trop longtemps peut-être à tracer la peinture de
ces mœurs; elle peut sembler étrangère à ce mémoire, et pourtant elle
en complète l'objet, car j'avais à prouver que ce n'est pas seulement
par les raisons d'origine, de langage et d'intérêt que les Américains
se retrouvent si souvent Anglais (observation qui s'applique plus
particulièrement aux habitants des villes). En portant mes regards sur
ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long
des rivières, mon observation générale se fortifiait à leur égard de
cette indolence, de ce défaut de caractère à soi, qui rend cette
classe d'Américains plus facile à recevoir et à conserver l'impression
d'un caractère étranger. La dernière de ces causes doit sans doute
s'affaiblir et même disparaître, lorsque la population toujours
croissante aura pu, en fécondant tant de terres désertes, en
rapprocher les habitants; quant aux autres causes, elles ont des
racines si profondes, qu'il faudrait peut-être un établissement
français en Amérique pour lutter contre leur ascendant avec quelque
espoir de succès. Une telle vue politique n'est pas sans doute à
négliger, mais elle n'appartient pas à l'objet de ce mémoire.
J'ai établi que les Américains sont Anglais et par leurs habitudes et
par leurs besoins; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs
inclinations ils soient restés sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il
est vrai, les ramène vers l'Angleterre industrieuse, mais tout doit
les éloigner de l'Angleterre mère-patrie. Ils peuvent vouloir dépendre
de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir à dépendre
de son autorité, dont ils se sont très-mal trouvés. Ils n'ont pas
oublié ce que leur a coûté leur liberté, et ne seront pas assez
irréfléchis pour consentir à la perdre et à se laisser entraîner par
des ambitions individuelles. Ils n'ont plus, il est vrai,
l'enthousiasme qui détruit; mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils
ne haïssent pas le gouvernement anglais; mais ce sera sans doute à
condition qu'il ne voudra pas être le leur. Surtout ils n'ont garde de
se haïr entre eux; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent
de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu[63]: en bons
calculateurs, ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. Aussi
personne ne reproche à son voisin ce qu'il est; chacun cherche à le
tourner à son avantage: ce sont des voyageurs arrivés à bon port, et
qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l'on
s'est embarqué et pourquoi l'on a suivi telle route.
[63] Cela était littéralement vrai lorsque ce mémoire a été lu à
l'Institut. Si depuis ce moment des partis s'y sont formés de
nouveau, s'il en est un qui travaille à remettre honteusement
l'Amérique sous le joug de la Grande-Bretagne, cela confirmerait
beaucoup trop ce que j'établis dans le cours de ce mémoire, que
les Américains sont encore Anglais; mais tout porte à croire
qu'un tel parti ne triomphera pas, que la sagesse du gouvernement
français aura déconcerté ses espérances; et je n'aurai pas à
rétracter le bien que je dis ici d'un peuple de qui je me plais à
reconnaître qu'il n'est Anglais que par des habitudes qui ne
touchent point à son indépendance politique, et non par le
sentiment qui lui ferait regretter de l'avoir conquise.--(_Note
du citoyen Talleyrand, au mois de ventôse an VII._)
Concluons. Pour parvenir à la preuve complète du fait que j'avais
avancé sur les relations des Américains avec la Grande-Bretagne, il a
fallu repousser les vraisemblances, écarter les analogies; donc, dans
les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves
erreurs, de se défendre de ce qui n'est que probable.
Ce fait lui-même bien connu pouvait conduire à de faux résultats; il
portait à croire que l'indépendance des colonies était un bien pour
les métropoles: mais en remontant à ses véritables causes, la
conséquence s'est resserrée. Maintenant on n'est plus en droit d'y
voir autre chose, si ce n'est que l'indépendance des États-Unis a été
utile à l'Angleterre, et qu'elle le serait à tous les États du
continent qui, d'une part, offriraient les mêmes avantages à des
colonies du même genre, et, de l'autre, seraient secondés par les
mêmes fautes de leurs voisins.
Le développement des causes de ce fait a amené beaucoup de
conséquences ultérieures.
En parcourant ces causes on a dû conclure successivement:
1º Que les premières années qui suivent la paix décident du système
commercial des États; et que s'ils ne savent pas saisir le moment pour
la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur
plus grande perte;
2º Que les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu'on
ne pense, et que l'intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais
ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant
plusieurs années consécutives;
3º Que dans le calcul des rapports quelconques qui peuvent exister
entre les hommes, l'identité de langage est une donnée des plus
concluantes;
4º Que la liberté et surtout l'égalité des cultes est une des plus
fortes garanties de la tranquillité sociale; car là où les consciences
sont respectées, les autres droits ne peuvent manquer de l'être;
5º Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme tolérant par
indifférence, tend aussi à le rendre personnel par avidité, et qu'un
peuple surtout dont la morale a été ébranlée par de longues
agitations, doit, par des institutions sages, être attiré vers
l'agriculture; car le commerce tient toujours en effervescence les
passions, et toujours l'agriculture les calme.
Enfin, qu'après une révolution qui a tout changé, il faut savoir
renoncer à ses haines si l'on ne veut renoncer pour jamais à son
bonheur.