VII

En tous cas, M. de Talleyrand, pendant sa mission en Angleterre,

non-seulement fut à la hauteur de sa réputation d'autrefois, mais y

ajouta considérablement. Ce qui frappait le vulgaire, et beaucoup de

gens au-dessus du vulgaire, qui ne se souvenaient pas que l'homme

réellement rusé cache sa ruse, c'était la manière simple, ouverte et

franche dont il traitait les affaires publiques, sans aucun de ces

stratagèmes mystérieux qui distinguent le nigaud qui se croit

diplomate du diplomate homme d'État. En effet, étant arrivé à

considérer l'alliance anglaise comme utile alors à son pays, il était

convaincu que le meilleur et même le seul moyen de l'obtenir, était

d'agir avec franchise et loyauté, de manière à gagner la confiance des

hommes d'État anglais.

Lord Palmerston m'a raconté que ses manières dans les conférences

diplomatiques étaient remarquables par leur extrême absence de

prétention, sans cependant manquer d'autorité. Pendant la plus grande

partie du temps, il gardait le silence, comme s'il approuvait ce qui

se disait. Quelquefois, cependant, il donnait son opinion, mais il ne

discutait jamais; c'était là une habitude étrangère à l'indolence

naturelle qui l'accompagna dans tout le cours de sa carrière active,

et il la condamnait comme inutile et impolitique. «Je discute en

présence d'une assemblée politique, disait-il, non parce que j'ai

l'espoir d'y convaincre quelqu'un, mais parce que je désire faire

connaître au monde mes opinions. Mais dans une chambre au delà de

laquelle ma voix ne doit pas porter, essayer d'imposer mon opinion au

lieu de celle qu'un autre est disposé à adopter, c'est l'obliger à

marquer son opposition d'une manière plus formelle et plus positive,

et souvent le conduire à dépasser ses instructions, à cause du désir

qu'il a de montrer combien il en est pénétré.» Par conséquent, ce que

M. de Talleyrand faisait pour persuader, il le faisait d'habitude à

l'avance et dans un tête-à-tête qu'il s'était ménagé avec ceux qu'il

devait retrouver bientôt après dans la conférence officielle, et il

essayait alors d'éviter la controverse. Il avait pour habitude de

mettre en avant ce qui, à son avis, était l'important, et de le

présenter sous le meilleur point de vue. Napoléon le lui reprochait,

disant qu'il ne pouvait concevoir qu'on trouvât M. de Talleyrand

éloquent: «il tournait toujours sur la même idée.» Mais c'était son

système, comme celui de Fox, qui trouvait que c'était là le grand

principe de l'orateur qui désirait produire une impression durable.

Toutefois, il avait pour habitude de demander que l'on insérât, dans

l'acte diplomatique qu'il s'agissait de rédiger et sur lequel portait

la discussion, tel ou tel mot, telle ou telle phrase dont il avait

généralement étudié la portée et calculé l'effet, et on autorisait

généralement cette insertion à cause du peu d'importance qu'il

paraissait y attacher. Il y avait dans ce mode d'action silencieux

quelque chose qui désappointait ceux qui s'attendaient à un usage

plus fréquent des armes brillantes que le célèbre homme d'esprit

passait pour savoir si bien manier. Mais dans le cercle social auquel

il désirait plaire, ou auprès de l'individu isolé qu'il voulait

séduire, l'effet de son éloquence originale dépassait généralement

l'attente.

M. de Bacourt, qui fut secrétaire de son ambassade à Londres, m'a

raconté «que M. de Talleyrand écrivait rarement une dépêche entière,»

mais qu'une variété de petits mémorandums et de petites phrases se

trouvaient généralement dans son portefeuille. Lorsqu'on avait à

traiter la question à laquelle se rapportaient ces notes, elles

faisaient leur apparition, elles étaient confiées au secrétaire, et M.

de Talleyrand lui donnait une idée du sens général du document qu'il

avait à composer, et lui disait comment il devait introduire les

phrases auxquelles il tenait. Enfin, la dépêche était revue par M. de

Talleyrand, qui lui donnait un ton général prouvant qu'elle provenait

de l'ambassadeur et non de ses secrétaires. M. de Talleyrand était

fidèle à cette règle: qu'un chef supérieur ne doit jamais rien faire

de ce qu'un subalterne peut faire pour lui. «Il faudrait toujours,»

disait-il, «avoir du temps de reste, et il vaut mieux remettre au

lendemain ce que l'on ne peut faire aujourd'hui bien et facilement,

que de faire les choses avec cette précipitation qui résulte de ce

qu'on sent qu'on a trop à faire.»

J'ai fait le portrait de M. de Talleyrand comme jeune homme. Vers la

fin de sa vie, ses portraits les plus ordinaires sont assez

ressemblants. Sa tête, abondamment pourvue de cheveux, paraissait

grosse et était profondément enfoncée entre de larges épaules. Sa

physionomie était pâle et grave; il avait la lèvre inférieure un peu

saillante, et sa bouche souriait comme instantanément et

instinctivement, d'un sourire qui était sarcastique, sans être

méchant. Il parlait peu en société, se contentant d'émettre de temps

en temps quelque opinion ressemblant fort à une épigramme, et qui

produisait son effet tout autant à cause de la manière dont il

l'introduisait, qu'à cause de son mérite intrinsèque. En réalité,

c'était un acteur, mais un acteur possédant tant d'aisance et de

nonchalance qu'il ne semblait jamais plus naturel qu'au moment où il

jouait son rôle.

Ses célèbres _bons mots_, dont j'ai déjà cité quelques-uns, sont

maintenant rebattus, surtout les meilleurs. Je me hasarderai cependant

à en mentionner encore quelques-uns qui me reviennent à l'esprit en ce

moment même, et qui sont remarquables parce qu'ils expriment une

opinion sur un individu ou une situation. Le comte d'Artois aurait

désiré assister aux conseils de Louis XVIII. M. de Talleyrand s'y

opposa. Le comte d'Artois, offensé, se plaignit au ministre. «Un

jour,» dit M. de Talleyrand, «Votre Majesté me remerciera pour ce qui

déplaît à Votre Altesse Royale.»

M. de Chateaubriand n'était pas en faveur auprès de M. de Talleyrand.

Celui-ci le traitait d'écrivain affecté, et d'homme politique

impossible. Quand _les Martyrs_ firent leur première apparition et

furent dévorés par le public avec une avidité à laquelle les

libraires ne pouvaient satisfaire, M. de Fontanes, après avoir fait de

ce livre des éloges exagérés, finit son compte rendu de l'ouvrage en

disant qu'Eudore et Cymodocée étaient précipités dans l'arène et

dévorés «par les bêtes.» «Comme l'ouvrage,» dit M. de Talleyrand.

Quelqu'un disant que Fouché avait un grand mépris pour l'espèce

humaine: «C'est vrai,» dit M. de Talleyrand, «cet homme s'est beaucoup

étudié.»

Quelques personnes ont un certain pressentiment naturel qui les porte

à deviner quel sera leur successeur et un jour que quelqu'un, un peu

avant la nomination du duc de Richelieu, gouverneur d'Odessa, au poste

de premier ministre du cabinet français, demandait à M. de Talleyrand

s'il croyait que le duc fût réellement capable de gouverner la France,

il répondit, à la grande surprise de celui qui lui avait posé la

question: «Très-certainement;» ajoutant au bout d'un instant:

«Personne ne connaît mieux la Crimée.»

Une dame, profitant du privilége de son sexe, parlait avec violence de

la défection du duc de Raguse: «Mon Dieu, madame,» dit M. de

Talleyrand, «tout cela ne prouve qu'une chose, c'est que sa montre

avançait, et que tout le monde était à l'heure.» Quelqu'un qui

soutenait fort la chambre des pairs, alors que le mérite de cette

chambre paraissait fort douteux, dit: «Là, au moins, vous trouvez des

consciences.» «Ah! oui,» dit M. de Talleyrand, «beaucoup, beaucoup de

consciences. Sémonville, par exemple, en a au moins deux.»

Louis XVIII, parlant de M. de Blacas avant que M. de Talleyrand eût

exprimé aucune opinion sur son compte, dit: «Ce pauvre Blacas, il aime

la France, il m'aime, mais on dit qu'il est suffisant.» «Ah! oui,

sire, suffisant et insuffisant.»

Nous pourrions prolonger presque indéfiniment cette liste de bons mots

auxquels M. de Talleyrand doit sa réputation populaire et

traditionnelle, plutôt encore qu'il ne la doit à ses nombreux services

et à ses talents exceptionnels; mais, par le fait, ces bons mots

appartiennent à la conversation des salons, où il brilla, tout aussi

bien qu'ils lui appartiennent à lui-même.

Essai sur Talleyrand · 第 72 / 89 题