En tous cas, M. de Talleyrand, pendant sa mission en Angleterre,
non-seulement fut à la hauteur de sa réputation d'autrefois, mais y
ajouta considérablement. Ce qui frappait le vulgaire, et beaucoup de
gens au-dessus du vulgaire, qui ne se souvenaient pas que l'homme
réellement rusé cache sa ruse, c'était la manière simple, ouverte et
franche dont il traitait les affaires publiques, sans aucun de ces
stratagèmes mystérieux qui distinguent le nigaud qui se croit
diplomate du diplomate homme d'État. En effet, étant arrivé à
considérer l'alliance anglaise comme utile alors à son pays, il était
convaincu que le meilleur et même le seul moyen de l'obtenir, était
d'agir avec franchise et loyauté, de manière à gagner la confiance des
hommes d'État anglais.
Lord Palmerston m'a raconté que ses manières dans les conférences
diplomatiques étaient remarquables par leur extrême absence de
prétention, sans cependant manquer d'autorité. Pendant la plus grande
partie du temps, il gardait le silence, comme s'il approuvait ce qui
se disait. Quelquefois, cependant, il donnait son opinion, mais il ne
discutait jamais; c'était là une habitude étrangère à l'indolence
naturelle qui l'accompagna dans tout le cours de sa carrière active,
et il la condamnait comme inutile et impolitique. «Je discute en
présence d'une assemblée politique, disait-il, non parce que j'ai
l'espoir d'y convaincre quelqu'un, mais parce que je désire faire
connaître au monde mes opinions. Mais dans une chambre au delà de
laquelle ma voix ne doit pas porter, essayer d'imposer mon opinion au
lieu de celle qu'un autre est disposé à adopter, c'est l'obliger à
marquer son opposition d'une manière plus formelle et plus positive,
et souvent le conduire à dépasser ses instructions, à cause du désir
qu'il a de montrer combien il en est pénétré.» Par conséquent, ce que
M. de Talleyrand faisait pour persuader, il le faisait d'habitude à
l'avance et dans un tête-à-tête qu'il s'était ménagé avec ceux qu'il
devait retrouver bientôt après dans la conférence officielle, et il
essayait alors d'éviter la controverse. Il avait pour habitude de
mettre en avant ce qui, à son avis, était l'important, et de le
présenter sous le meilleur point de vue. Napoléon le lui reprochait,
disant qu'il ne pouvait concevoir qu'on trouvât M. de Talleyrand
éloquent: «il tournait toujours sur la même idée.» Mais c'était son
système, comme celui de Fox, qui trouvait que c'était là le grand
principe de l'orateur qui désirait produire une impression durable.
Toutefois, il avait pour habitude de demander que l'on insérât, dans
l'acte diplomatique qu'il s'agissait de rédiger et sur lequel portait
la discussion, tel ou tel mot, telle ou telle phrase dont il avait
généralement étudié la portée et calculé l'effet, et on autorisait
généralement cette insertion à cause du peu d'importance qu'il
paraissait y attacher. Il y avait dans ce mode d'action silencieux
quelque chose qui désappointait ceux qui s'attendaient à un usage
plus fréquent des armes brillantes que le célèbre homme d'esprit
passait pour savoir si bien manier. Mais dans le cercle social auquel
il désirait plaire, ou auprès de l'individu isolé qu'il voulait
séduire, l'effet de son éloquence originale dépassait généralement
l'attente.
M. de Bacourt, qui fut secrétaire de son ambassade à Londres, m'a
raconté «que M. de Talleyrand écrivait rarement une dépêche entière,»
mais qu'une variété de petits mémorandums et de petites phrases se
trouvaient généralement dans son portefeuille. Lorsqu'on avait à
traiter la question à laquelle se rapportaient ces notes, elles
faisaient leur apparition, elles étaient confiées au secrétaire, et M.
de Talleyrand lui donnait une idée du sens général du document qu'il
avait à composer, et lui disait comment il devait introduire les
phrases auxquelles il tenait. Enfin, la dépêche était revue par M. de
Talleyrand, qui lui donnait un ton général prouvant qu'elle provenait
de l'ambassadeur et non de ses secrétaires. M. de Talleyrand était
fidèle à cette règle: qu'un chef supérieur ne doit jamais rien faire
de ce qu'un subalterne peut faire pour lui. «Il faudrait toujours,»
disait-il, «avoir du temps de reste, et il vaut mieux remettre au
lendemain ce que l'on ne peut faire aujourd'hui bien et facilement,
que de faire les choses avec cette précipitation qui résulte de ce
qu'on sent qu'on a trop à faire.»
J'ai fait le portrait de M. de Talleyrand comme jeune homme. Vers la
fin de sa vie, ses portraits les plus ordinaires sont assez
ressemblants. Sa tête, abondamment pourvue de cheveux, paraissait
grosse et était profondément enfoncée entre de larges épaules. Sa
physionomie était pâle et grave; il avait la lèvre inférieure un peu
saillante, et sa bouche souriait comme instantanément et
instinctivement, d'un sourire qui était sarcastique, sans être
méchant. Il parlait peu en société, se contentant d'émettre de temps
en temps quelque opinion ressemblant fort à une épigramme, et qui
produisait son effet tout autant à cause de la manière dont il
l'introduisait, qu'à cause de son mérite intrinsèque. En réalité,
c'était un acteur, mais un acteur possédant tant d'aisance et de
nonchalance qu'il ne semblait jamais plus naturel qu'au moment où il
jouait son rôle.
Ses célèbres _bons mots_, dont j'ai déjà cité quelques-uns, sont
maintenant rebattus, surtout les meilleurs. Je me hasarderai cependant
à en mentionner encore quelques-uns qui me reviennent à l'esprit en ce
moment même, et qui sont remarquables parce qu'ils expriment une
opinion sur un individu ou une situation. Le comte d'Artois aurait
désiré assister aux conseils de Louis XVIII. M. de Talleyrand s'y
opposa. Le comte d'Artois, offensé, se plaignit au ministre. «Un
jour,» dit M. de Talleyrand, «Votre Majesté me remerciera pour ce qui
déplaît à Votre Altesse Royale.»
M. de Chateaubriand n'était pas en faveur auprès de M. de Talleyrand.
Celui-ci le traitait d'écrivain affecté, et d'homme politique
impossible. Quand _les Martyrs_ firent leur première apparition et
furent dévorés par le public avec une avidité à laquelle les
libraires ne pouvaient satisfaire, M. de Fontanes, après avoir fait de
ce livre des éloges exagérés, finit son compte rendu de l'ouvrage en
disant qu'Eudore et Cymodocée étaient précipités dans l'arène et
dévorés «par les bêtes.» «Comme l'ouvrage,» dit M. de Talleyrand.
Quelqu'un disant que Fouché avait un grand mépris pour l'espèce
humaine: «C'est vrai,» dit M. de Talleyrand, «cet homme s'est beaucoup
étudié.»
Quelques personnes ont un certain pressentiment naturel qui les porte
à deviner quel sera leur successeur et un jour que quelqu'un, un peu
avant la nomination du duc de Richelieu, gouverneur d'Odessa, au poste
de premier ministre du cabinet français, demandait à M. de Talleyrand
s'il croyait que le duc fût réellement capable de gouverner la France,
il répondit, à la grande surprise de celui qui lui avait posé la
question: «Très-certainement;» ajoutant au bout d'un instant:
«Personne ne connaît mieux la Crimée.»
Une dame, profitant du privilége de son sexe, parlait avec violence de
la défection du duc de Raguse: «Mon Dieu, madame,» dit M. de
Talleyrand, «tout cela ne prouve qu'une chose, c'est que sa montre
avançait, et que tout le monde était à l'heure.» Quelqu'un qui
soutenait fort la chambre des pairs, alors que le mérite de cette
chambre paraissait fort douteux, dit: «Là, au moins, vous trouvez des
consciences.» «Ah! oui,» dit M. de Talleyrand, «beaucoup, beaucoup de
consciences. Sémonville, par exemple, en a au moins deux.»
Louis XVIII, parlant de M. de Blacas avant que M. de Talleyrand eût
exprimé aucune opinion sur son compte, dit: «Ce pauvre Blacas, il aime
la France, il m'aime, mais on dit qu'il est suffisant.» «Ah! oui,
sire, suffisant et insuffisant.»
Nous pourrions prolonger presque indéfiniment cette liste de bons mots
auxquels M. de Talleyrand doit sa réputation populaire et
traditionnelle, plutôt encore qu'il ne la doit à ses nombreux services
et à ses talents exceptionnels; mais, par le fait, ces bons mots
appartiennent à la conversation des salons, où il brilla, tout aussi
bien qu'ils lui appartiennent à lui-même.