VI

Le choix était heureux. Personne, en ce moment, n'aurait pu remplacer

M. de Talleyrand en Angleterre; il connaissait personnellement et à

fond le duc de Wellington et lord Grey, chefs des partis opposés, et

ce fut peut-être sa présence à la cour d'Angleterre, plus que toute

autre circonstance, qui, dans une crise où tant d'éléments de guerre

ne demandaient qu'à se déchaîner, sut maintenir cette paix universelle

qui allait durer pendant tant d'années. En effet, fermement convaincu

qu'il était de la nécessité de cette paix, il suivit, pour la

maintenir, la meilleure ou plutôt la seule ligne qui pût l'assurer. Un

diplomate ordinaire s'occupe des mille petites affaires qui passent

par ses mains, et des mille idées plus ou moins importantes qui s'y

rattachent. Le grand talent de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai

fait remarquer plus d'une fois, était de savoir distinguer du premier

coup d'œil le point le plus important du moment, et de savoir, sans

délai et sans scrupule, sacrifier ce qui était nécessaire pour

atteindre son but quant à ce _point important_.

Il comprit que l'acceptation paisible de la dynastie d'Orléans ne

pouvait être obtenue qu'à la condition que l'on fût en bons termes

avec l'Angleterre. Une querelle avec nous menait à une guerre

européenne; une bonne entente avec nous rendait une telle guerre

improbable, pour ne pas dire impossible. La question de Belgique fut

celle sur laquelle se concentrèrent toutes les premières négociations,

et d'où dépendait le bon vouloir du gouvernement anglais. Ce pays,

souffrant de beaucoup de griefs réels, et irrité à la pensée de

beaucoup de griefs imaginaires, avait secoué le joug hollandais. Les

troupes hollandaises, qu'un peu plus d'énergie aurait pu rendre

victorieuses, s'étaient retirées de Bruxelles; les forteresses de la

frontière étaient entre les mains des insurgés, et il est inutile de

taire le fait qu'il y a toujours eu, qu'il y a, et qu'il y aura

toujours en France un parti considérable désireux d'étendre la

frontière française, et de comprendre Anvers dans le royaume de

France. Mais l'Angleterre n'était pas disposée alors, et ne le sera

jamais probablement, tant qu'elle aura à sa tête des hommes d'État se

souciant de sa prospérité, à accepter cet arrangement. En effet, elle

pensait avoir pourvu d'une manière toute particulière, par la paix de

1814, à la sécurité des provinces néerlandaises, en formant un seul

royaume des provinces belges et hollandaises, et en faisant construire

ou réparer des forteresses destinées à protéger ce royaume uni. Cette

politique avait alors échoué, et on ne pouvait la reprendre sans

soulever l'esprit guerrier et entreprenant du peuple français. D'un

autre côté, l'Angleterre ne pouvait faire à la susceptibilité et à

l'ambition françaises qu'un sacrifice borné. Beaucoup d'habileté était

donc nécessaire de la part de tous, mais plus particulièrement de la

part de l'ambassadeur français, pour éviter de blesser sérieusement

les intérêts d'une nation et les sentiments de l'autre. En un mot, il

était nécessaire d'avoir la plus ferme prudence sans jamais changer de

ligne de conduite, et, pendant tout le cours et les phases variées de

ces longues négociations par lesquelles les questions pendantes

arrivèrent enfin à être réglées, M. de Talleyrand persévéra avec

sagesse et habileté dans le dessein qu'il avait formé d'asseoir le

nouveau gouvernement français au milieu des gouvernements établis de

l'Europe, par le moyen de son alliance avec la Grande-Bretagne.

L'ouverture de conférences à Londres fut l'une des mesures les plus

habiles adoptées à cet effet. Là, l'ambassadeur de Louis-Philippe,

agissant de concert avec le cabinet de Saint-James, fut de suite mis

en contact journalier et intime avec les représentants des autres

grandes puissances. Bon nombre de malentendus furent écartés, et l'on

prit bon nombre de dispositions utiles, non-seulement aux questions

alors agitées, mais utiles aussi au point de vue de la position

générale et de la politique de l'État représenté par le vieux

diplomate.

La quadruple alliance--alliance des gouvernements occidentaux et

constitutionnels de l'Europe--ne fut, par le fait, que l'extension de

l'alliance entre la France et l'Angleterre, et une grande preuve

morale de la confiance que les parties elles-mêmes faisaient reposer

sur cette alliance. La carrière diplomatique de M. de Talleyrand se

termina par ce traité remarquable et populaire--traité personnifiant

les meilleurs principes sur lesquels puisse se former une alliance

anglo-française. Ce traité conclu, M. de Talleyrand tint à quitter

les affaires. Il sentait, ainsi qu'il le disait lui-même, qu'il y a

entre la vie et la mort une espèce de pause, une halte qui doit être

employée pour faire une bonne fin.

D'ailleurs, la retraite de lord Grey éloigna de la scène des affaires

publiques en Angleterre cette génération qui, accoutumée depuis

longtemps à la réputation d'un homme qui avait rempli de son nom la

moitié d'un siècle, traitait à la fois sa personne et ses opinions

avec le respect flatteur dû aux vieux souvenirs. Il était,

relativement, étranger aux hommes du nouveau gouvernement. Il avait

passé loin des affaires le temps où ceux-ci y avaient pris part et

s'étaient fait leur réputation. Ils le regardaient, jusqu'à un certain

point, comme usé et passé de mode: sentiments qu'il était assez

perspicace pour démêler et assez susceptible pour ressentir

profondément.

Il est vrai de dire que ses opinions prirent une légère teinte

d'amertume par suite de certains affronts ou de certaines négligences

dont il crut avoir à se plaindre pendant la dernière partie de sa

mission, et l'on assure qu'après sa retraite il conseilla presque à

son royal maître de considérer comme acquis les avantages recherchés

par l'alliance avec l'Angleterre, et d'adopter, comme future politique

de la France, les moyens de se concilier les autres puissances.

Essai sur Talleyrand · 第 71 / 89 题