Le choix était heureux. Personne, en ce moment, n'aurait pu remplacer
M. de Talleyrand en Angleterre; il connaissait personnellement et à
fond le duc de Wellington et lord Grey, chefs des partis opposés, et
ce fut peut-être sa présence à la cour d'Angleterre, plus que toute
autre circonstance, qui, dans une crise où tant d'éléments de guerre
ne demandaient qu'à se déchaîner, sut maintenir cette paix universelle
qui allait durer pendant tant d'années. En effet, fermement convaincu
qu'il était de la nécessité de cette paix, il suivit, pour la
maintenir, la meilleure ou plutôt la seule ligne qui pût l'assurer. Un
diplomate ordinaire s'occupe des mille petites affaires qui passent
par ses mains, et des mille idées plus ou moins importantes qui s'y
rattachent. Le grand talent de M. de Talleyrand, ainsi que je l'ai
fait remarquer plus d'une fois, était de savoir distinguer du premier
coup d'œil le point le plus important du moment, et de savoir, sans
délai et sans scrupule, sacrifier ce qui était nécessaire pour
atteindre son but quant à ce _point important_.
Il comprit que l'acceptation paisible de la dynastie d'Orléans ne
pouvait être obtenue qu'à la condition que l'on fût en bons termes
avec l'Angleterre. Une querelle avec nous menait à une guerre
européenne; une bonne entente avec nous rendait une telle guerre
improbable, pour ne pas dire impossible. La question de Belgique fut
celle sur laquelle se concentrèrent toutes les premières négociations,
et d'où dépendait le bon vouloir du gouvernement anglais. Ce pays,
souffrant de beaucoup de griefs réels, et irrité à la pensée de
beaucoup de griefs imaginaires, avait secoué le joug hollandais. Les
troupes hollandaises, qu'un peu plus d'énergie aurait pu rendre
victorieuses, s'étaient retirées de Bruxelles; les forteresses de la
frontière étaient entre les mains des insurgés, et il est inutile de
taire le fait qu'il y a toujours eu, qu'il y a, et qu'il y aura
toujours en France un parti considérable désireux d'étendre la
frontière française, et de comprendre Anvers dans le royaume de
France. Mais l'Angleterre n'était pas disposée alors, et ne le sera
jamais probablement, tant qu'elle aura à sa tête des hommes d'État se
souciant de sa prospérité, à accepter cet arrangement. En effet, elle
pensait avoir pourvu d'une manière toute particulière, par la paix de
1814, à la sécurité des provinces néerlandaises, en formant un seul
royaume des provinces belges et hollandaises, et en faisant construire
ou réparer des forteresses destinées à protéger ce royaume uni. Cette
politique avait alors échoué, et on ne pouvait la reprendre sans
soulever l'esprit guerrier et entreprenant du peuple français. D'un
autre côté, l'Angleterre ne pouvait faire à la susceptibilité et à
l'ambition françaises qu'un sacrifice borné. Beaucoup d'habileté était
donc nécessaire de la part de tous, mais plus particulièrement de la
part de l'ambassadeur français, pour éviter de blesser sérieusement
les intérêts d'une nation et les sentiments de l'autre. En un mot, il
était nécessaire d'avoir la plus ferme prudence sans jamais changer de
ligne de conduite, et, pendant tout le cours et les phases variées de
ces longues négociations par lesquelles les questions pendantes
arrivèrent enfin à être réglées, M. de Talleyrand persévéra avec
sagesse et habileté dans le dessein qu'il avait formé d'asseoir le
nouveau gouvernement français au milieu des gouvernements établis de
l'Europe, par le moyen de son alliance avec la Grande-Bretagne.
L'ouverture de conférences à Londres fut l'une des mesures les plus
habiles adoptées à cet effet. Là, l'ambassadeur de Louis-Philippe,
agissant de concert avec le cabinet de Saint-James, fut de suite mis
en contact journalier et intime avec les représentants des autres
grandes puissances. Bon nombre de malentendus furent écartés, et l'on
prit bon nombre de dispositions utiles, non-seulement aux questions
alors agitées, mais utiles aussi au point de vue de la position
générale et de la politique de l'État représenté par le vieux
diplomate.
La quadruple alliance--alliance des gouvernements occidentaux et
constitutionnels de l'Europe--ne fut, par le fait, que l'extension de
l'alliance entre la France et l'Angleterre, et une grande preuve
morale de la confiance que les parties elles-mêmes faisaient reposer
sur cette alliance. La carrière diplomatique de M. de Talleyrand se
termina par ce traité remarquable et populaire--traité personnifiant
les meilleurs principes sur lesquels puisse se former une alliance
anglo-française. Ce traité conclu, M. de Talleyrand tint à quitter
les affaires. Il sentait, ainsi qu'il le disait lui-même, qu'il y a
entre la vie et la mort une espèce de pause, une halte qui doit être
employée pour faire une bonne fin.
D'ailleurs, la retraite de lord Grey éloigna de la scène des affaires
publiques en Angleterre cette génération qui, accoutumée depuis
longtemps à la réputation d'un homme qui avait rempli de son nom la
moitié d'un siècle, traitait à la fois sa personne et ses opinions
avec le respect flatteur dû aux vieux souvenirs. Il était,
relativement, étranger aux hommes du nouveau gouvernement. Il avait
passé loin des affaires le temps où ceux-ci y avaient pris part et
s'étaient fait leur réputation. Ils le regardaient, jusqu'à un certain
point, comme usé et passé de mode: sentiments qu'il était assez
perspicace pour démêler et assez susceptible pour ressentir
profondément.
Il est vrai de dire que ses opinions prirent une légère teinte
d'amertume par suite de certains affronts ou de certaines négligences
dont il crut avoir à se plaindre pendant la dernière partie de sa
mission, et l'on assure qu'après sa retraite il conseilla presque à
son royal maître de considérer comme acquis les avantages recherchés
par l'alliance avec l'Angleterre, et d'adopter, comme future politique
de la France, les moyens de se concilier les autres puissances.