Cependant, malgré ces apparitions accidentelles dans la vie publique,
il est certain que le triomphe facile, quoique momentané, d'une cause
dont il avait, avec quelque solennité, prédit l'insuccès presque
certain, le dégoûta de se mêler plus longtemps des affaires; et, par
la suite, il passa la plus grande partie de son temps hors de Paris, à
Valençay, dans cette propriété de Touraine dont il voulait faire le
domaine héréditaire de sa maison. Sa fortune, en outre, fut
très-compromise par la banqueroute d'une maison de commerce dans les
affaires de laquelle il s'était engagé comme commanditaire. Néanmoins,
il continua à mener, du moins dans la capitale, une grande existence;
son salon étant redevenu sous la Restauration ce qu'il avait été
durant les meilleurs jours de l'empire, une petite cour, rivale de la
grande, où se réunissaient autour de lui toutes les sommités du passé
et toutes les réputations naissantes du présent.
C'est là qu'assis sur la chaise longue qu'on tirait près des fenêtres
qui donnent sur les Tuileries, et entouré des hommes qui avaient agi
autrefois avec lui comme de ceux qui pouvaient lui refaire un nouvel
avenir politique, il lut, avec un calme mêlé de quelque joie, la chute
de ministère après ministère sur les traits agités du député qui
courait au scrutin fatal ou qui en revenait. Puis, au moment où M. de
Polignac fut nommé premier ministre, on l'entendit répéter
tranquillement à ceux qui se trouvaient près de lui cette phrase
connue qu'il avait déjà prononcée lors de la campagne de Russie:
«C'est le commencement de la fin.» A la vérité, depuis le renvoi de la
garde nationale et l'échec du ministère de M. de Martignac, échec qui
était inévitable, la tentative étant faite de telle manière et à
pareil moment, il parla librement quoique toujours avec regret, aux
personnes de son intimité, des périls extrêmes vers lesquels se
précipitait la monarchie légitime, et il lui était d'autant plus
facile de parler ainsi, qu'il avait une grande connaissance du
caractère de Charles X, dont les bons et les mauvais côtés lui
paraissaient également dangereux.
V
Le récit suivant de la part que M. de Talleyrand prit à la nouvelle
révolution qui, non sans avoir été annoncée par de sinistres présages,
s'accomplit enfin, me fut fait par quelqu'un qui a joué lui-même un
rôle dans l'histoire que je relate d'après lui. Depuis les deux
premiers jours de l'insurrection jusqu'au 27 et 28 juillet, M. de
Talleyrand parla peu ou plutôt ne dit rien, restant tranquillement
chez lui et se refusant à toute visite. Le troisième jour, il fit
appeler son secrétaire privé, et avec cette manière insinuante qu'il
savait si bien prendre lorsqu'il avait quelque chose à demander, il
lui dit: «Monsieur C... j'ai un service à vous demander. Allez pour
moi à Saint-Cloud (la chose présentait à ce moment assez de danger et
de difficulté). Voyez si la famille royale est toujours là et ce
qu'elle y fait.» Le secrétaire y alla et trouva Charles X sur le point
de partir pour Rambouillet. M. de Talleyrand, qui, en l'absence de son
messager, avait vu le général Sébastiani, le général Gérard et deux ou
trois autres personnes influentes du même parti et des mêmes opinions,
en apprenant que le roi avait quitté Saint-Cloud, se retira dans sa
chambre, où il demeura seul deux heures environ; il envoya alors de
nouveau chercher la même personne et, cette fois, son ton fut encore,
si c'est possible, plus persuasif qu'auparavant. «J'ai de nouveau un
autre et plus grand service à vous demander, monsieur C. Allez pour
moi à Neuilly. Parvenez d'une manière ou d'une autre jusqu'à Madame
Adélaïde[53]. Remettez-lui ce papier, et quand elle l'aura lu, ou
faites le brûler sous vos yeux ou rapportez-le-moi.» Le papier
contenait simplement ces mots: «Madame peut avoir toute confiance dans
le porteur qui est mon secrétaire.» «Quand Madame l'aura lu, vous lui
direz qu'il n'y a pas un moment à perdre. Il faut que le duc d'Orléans
soit ici demain. Il ne doit pas prendre d'autre titre que celui de
_lieutenant général du royaume_ qui lui a été accordé. Le reste
viendra.»
[53] La sœur du duc d'Orléans.
Porteur de ce message confidentiel, M. C. partit. Ce fut avec
grand'peine qu'il parvint au château et jusqu'à Madame, car les portes
de Neuilly étaient fermées pour tout le monde. Lorsqu'il dit qu'il
apportait un message de M. de Talleyrand: «Ah! ce bon prince, j'étais
sûre qu'il ne nous oublierait pas!» Le messager remit alors ses
lettres de créance et son message. «Dites au prince que je lui donne
ma parole que mon frère suivra son avis; il sera ici demain;» telle
fut la réponse. Après quoi, M. C. eut le courage de demander,
quoiqu'en hésitant un peu, ou que la lettre fût brûlée ou qu'elle lui
fût rendue. Elle lui fut restituée, et il la remit à M. de Talleyrand,
qui, soit dit en passant, n'oublia pas de la lui réclamer. Il reste
seulement à dire que le duc d'Orléans arriva le jour suivant à Paris.
Il ne prit que le titre de lieutenant général, et le reste vint comme
M. de Talleyrand l'avait prédit. Ainsi se termina la dernière
révolution à laquelle ce personnage extraordinaire ait été mêlé.
Quand le message de Talleyrand arriva, le futur roi de France était
caché et l'on ne savait encore quelle ligne de conduite il adopterait.
Il suffit de connaître le premier mot des révolutions pour savoir la
valeur d'un jour et d'une heure. De plus, le prince arriva au trône
par la porte même que M. de Talleyrand avait engagé Louis XVIII à
fermer, à savoir une constitution émanant du peuple.
Ce n'est pas tout: lorsqu'on apprit que M. de Talleyrand s'était
rallié au nouveau gouvernement et même qu'il avait pris une part
active à son établissement, cette nouvelle n'eut pas une médiocre
influence sur l'opinion des autres cours d'Europe, et l'on pourrait
même dire qu'elle contribua particulièrement à nous décider à
reconnaître la monarchie de juillet. On offrit alors à M. de
Talleyrand le poste de ministre des affaires étrangères; mais il vit
que cette position avait moins d'importance réelle et présentait plus
de difficultés que celle d'ambassadeur auprès de la cour de
Saint-James, et, tandis qu'il refusait la première place, il accepta
la seconde.