III

L'ancien ministre de Louis XVIII fit ainsi revivre les souvenirs de

l'ancien ministre de Napoléon le Grand, comme déjà le membre de la

chambre des pairs avait proclamé à nouveau les principes qu'il avait

professés jadis, en qualité de membre de l'Assemblée nationale. Car,

le 24 juillet 1821, nous le voyons exprimer, en faveur de la liberté

de la presse, les mêmes sentiments qu'il avait jadis proclamés au

commencement de sa carrière.

Comme la question n'est pas encore résolue pour le pays auquel il

s'adressait, il ne sera pas sans intérêt de rappeler ici ce qu'il

disait alors:

«Sans la liberté de la presse il n'y a point de gouvernement

représentatif: elle est un de ses instruments essentiels, elle en est

l'instrument principal: chaque gouvernement a les siens, et nous ne

nous souvenons pas assez que souvent ceux qui sont bons pour tel

gouvernement sont détestables pour tel autre. Il a été démontré

jusqu'à l'évidence, par plusieurs membres de cette chambre, qui, dans

cette session et dans les précédentes, ont parlé sur cette matière,

que sans la liberté de la presse il n'y a point de gouvernement

représentatif. Je ne vous redirai donc point ce que vous avez tous ou

entendu, ou lu, et ce qui a dû souvent être l'objet de vos

méditations.

«Mais il est deux points de vue sous lesquels la question ne me paraît

pas avoir été suffisamment examinée et que je réduis à ces deux

propositions:

«1º La liberté de la presse est une nécessité du temps;

«2º Un gouvernement s'expose quand il se refuse obstinément et trop

longtemps à ce que le temps a proclamé nécessaire.

«L'esprit humain n'est jamais complétement stationnaire. La découverte

de la veille n'est pour lui qu'un moyen de plus d'arriver à des

découvertes nouvelles. Il est pourtant vrai de dire qu'il semble

procéder par crises, parce qu'il y a des époques où il est plus

particulièrement tourmenté du besoin d'enfanter et de produire;

d'autres, au contraire, où, satisfait de ses conquêtes, il paraît se

reposer sur lui-même, et être plus occupé de mettre ordre à ses

richesses que d'en acquérir de nouvelles: le dix-septième siècle fut

une de ces époques fortunées. L'esprit humain, étonné des richesses

immenses dont l'imprimerie l'avait mis complétement en possession,

s'arrêta d'admiration pour jouir de ce magnifique héritage. Tout

entier aux jouissances des lettres, des sciences et des arts, il mit

sa gloire et son bonheur à produire des chefs-d'œuvre. Tous les

grands génies du siècle de Louis XIV travaillèrent à l'envi à embellir

un ordre social au delà duquel ils ne voyaient rien, ils ne désiraient

rien, et qui leur paraissait devoir durer autant que la gloire du

grand roi, objet de leurs respects et de leur enthousiasme. Mais

quand on eut épuisé cette mine féconde de l'antiquité, l'activité de

l'esprit humain se trouva presque forcée de chercher ailleurs, et il

ne trouva de choses nouvelles que dans les études spéculatives qui

embrassent tout l'avenir, et dont les limites sont inconnues. Ce fut

dans ces dispositions que s'ouvrit le dix-huitième siècle, qui devait

si peu ressembler au précédent. Aux leçons poétiques de _Télémaque_

succédèrent les théories de _l'Esprit des lois_, et Port-Royal fut

remplacé par l'_Encyclopédie_.

«Je vous prie de remarquer, messieurs, que je ne blâme ni n'approuve:

je raconte.

«En vous rappelant tous les maux versés sur la France pendant la

révolution, il ne faut cependant pas être tout à fait injuste envers

les génies supérieurs qui l'ont amenée; et nous ne devons pas oublier

que si, dans leurs écrits, ils n'ont pas toujours su se préserver de

l'erreur, nous leur devons aussi la révélation de quelques grandes

vérités. N'oublions pas surtout que nous ne devons pas les rendre

responsables de la précipitation inconsidérée avec laquelle la France,

presque tout entière, s'est lancée dans la carrière qu'ils s'étaient

contentés d'indiquer. On a mis en pratique des aperçus, et toujours on

a pu dire: Malheur à celui qui dans son fol orgueil veut aller au delà

des nécessités du temps; l'abîme ou quelque révolution l'attendent.

Mais quand on ne fait que ce que le temps commande, on est sûr de ne

pas s'égarer.

«Or, messieurs, voulez-vous savoir quelles étaient en 1789 les

véritables nécessités du temps? ouvrez les cahiers des différents

ordres. Tout ce qui était alors le vœu réfléchi des hommes éclairés,

voilà ce que j'appelle des nécessités. L'Assemblée constituante n'en

fut que l'interprète lorsqu'elle proclama la liberté des cultes,

l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, le droit des

juridictions (nul ne peut être distrait de ses juges naturels), la

liberté de la presse.

«Elle fut peu d'accord avec le temps lorsqu'elle institua une chambre

unique, lorsqu'elle détruisit la sanction royale, lorsqu'elle tortura

les consciences, etc., etc. Et cependant, malgré ses erreurs, dont je

n'ai cité qu'un petit nombre, erreurs suivies de si grandes calamités,

la postérité, qui a commencé pour elle, lui reconnaît la gloire

d'avoir établi les bases de notre nouveau droit public.

«Tenons donc pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est

proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d'un pays, sans

variation pendant une suite d'années diversement remplies, est une

nécessité du temps. Telle est, messieurs, la liberté de la presse. Je

m'adresse à tous ceux d'entre vous qui sont plus particulièrement mes

contemporains: n'était-elle pas l'objet des vœux de tous ces hommes

excellents que nous avons admirés dans notre jeunesse,--des

Malesherbes, des Trudaine,--qui certes valaient bien les hommes d'État

que nous avons depuis lors? La place que les hommes que j'ai nommés

occupent dans nos souvenirs prouve bien que la liberté de la presse

consolide les renommées légitimes; et si elle ruine les réputations

usurpées, où donc est le mal?

«Après avoir prouvé que la liberté de la presse est en France le

résultat nécessaire de l'état actuel de la société, il me reste à

établir ma seconde proposition, qu'un gouvernement s'expose quand il

se refuse obstinément à ce que le temps a proclamé une nécessité.

«Les sociétés les plus tranquilles et qui devraient être les plus

heureuses renferment toujours dans leur sein un certain nombre

d'hommes qui aspirent à conquérir, à la faveur du désordre, les

richesses qu'ils n'ont pas et l'importance qu'ils ne devraient jamais

avoir. Est-il prudent de mettre aux mains de ces ennemis de l'ordre

social des motifs de mécontentement sans lesquels leur perversité

serait éternellement impuissante?

«La société, dans sa marche progressive, est destinée à subir de

nouvelles nécessités; je comprends que les gouvernements ne doivent

pas se hâter de les reconnaître et d'y faire droit; mais quand ils les

ont reconnues, reprendre ce qu'on a donné, ou, ce qui revient au même,

le suspendre sans cesse, c'est une témérité dont, plus que personne,

je désire que n'aient pas à se repentir ceux qui en conçoivent la

commode et funeste pensée. Il ne faut jamais compromettre la bonne foi

d'un gouvernement. De nos jours, il n'est pas facile de tromper

longtemps. Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, plus

d'esprit que Bonaparte, plus d'esprit que chacun des directeurs, que

chacun des ministres passés, présents, à venir: c'est tout le monde.

S'engager, ou du moins persister dans une lutte où tout le monde se

croit intéressé, c'est une faute, et aujourd'hui toutes les fautes

politiques sont dangereuses.

«Quand la presse est libre, lorsque chacun peut savoir que ses

intérêts sont ou seront défendus, on attend du temps une justice plus

ou moins tardive; l'espérance soutient, et avec raison, car cette

espérance ne peut être longtemps trompée; mais quand la presse est

asservie, quand nulle voix ne peut s'élever, les mécontentements

exigent bientôt, de la part du gouvernement, ou trop de faiblesse ou

trop de répression.»

Le 26 février 1822, M. de Talleyrand reprit le même sujet, commentant

les droits accordés par la charte, et les intentions qui avaient

présidé à sa rédaction. De tels efforts lorsqu'il s'agit de tels

sujets méritent de faire vivre son nom dans la mémoire de la France,

car ils lient les actes les plus importants de sa carrière aux

aspirations les plus nobles de son pays.

Essai sur Talleyrand · 第 69 / 89 题