Cette guerre, Chateaubriand, qui avait toujours été antipathique à M.
de Talleyrand, ne la commençait pas seulement contre les Espagnols ou
pour le maintien de la monarchie espagnole; mais, pour lui, elle
devait être considérée comme une déclaration armée de principes
ultramonarchiques, et par là elle justifiait toutes les prévisions
auxquelles avait obéi M. de Talleyrand en quittant le ministère.
Il était certain qu'une victoire livrerait la France aux mains du
parti ultra-royaliste, comme il était tout aussi sûr qu'une défaite ou
un échec donnerait le pouvoir aux opinions et aux hommes plus modérés.
Dans le premier cas, M. de Talleyrand n'avait rien à espérer. Dans
l'autre il était nécessaire d'attirer l'attention sur ce fait qu'il
avait prévu un échec.
La lutte en Espagne d'ailleurs dépendait beaucoup de l'état de
l'opinion publique, et par cela même il était sage d'essayer de faire
pénétrer partout l'opinion que des hommes importants et entourés de la
considération générale la voyaient venir avec regret et appréhension.
Ce fut dans ces circonstances que M. de Talleyrand exprima l'opinion
suivante:
«Messieurs (c'est ainsi que commence ce discours bien fait pour
produire une profonde impression), il y a aujourd'hui seize ans
qu'appelé, par celui qui gouvernait alors le monde, à lui dire mon
avis sur une lutte à engager avec le peuple espagnol, j'eus le malheur
de lui déplaire en lui dévoilant l'avenir, en révélant tous les
dangers qui allaient naître en foule d'une agression non moins injuste
que téméraire.
«La disgrâce fut le prix de ma sincérité. Étrange destinée que celle
qui me ramène après ce long espace de temps à renouveler auprès du
souverain légitime les mêmes efforts, les mêmes conseils!
«Le discours de la couronne a fait disparaître les dernières
espérances des amis de la paix, et menaçant pour l'Espagne, il est, je
dois le dire, alarmant pour la France... Oui, j'aurai le courage de
dire toute la vérité. Ces mêmes sentiments chevaleresques qui, en
1789, entraînaient les cœurs généreux, n'ont pu sauver la monarchie
légitime; ils peuvent encore la perdre en 1823.»
En dépit de ces sinistres pronostics, la guerre d'Espagne fut
heureuse, et les courtisans ne manquèrent pas de railler l'homme
d'État qui l'avait déconseillée.
Mais si M. de Talleyrand n'avait pas montré là sa pénétration
habituelle, il n'avait cependant pas agi contrairement à sa prudence
accoutumée. En semblable occurrence, les hommes, quand ils ont à
adopter un plan de conduite, ne peuvent fonder leurs calculs que sur
des probabilités, et, comme Machiavel le fait observer avec son
expérience du monde, il leur faut toujours, après tout, laisser une
grande part à la chance.
Cette sorte de prophétie contenue dans le discours que je viens de
citer, semblait avoir bien des chances de se réaliser.
M. de Chateaubriand lui-même, comme je l'ai entendu raconter à une
personne à qui il l'avait dit confidentiellement, avait les craintes
les plus sérieuses sur l'issue de la campagne qui allait s'ouvrir.
Mais il pensait qu'un résultat heureux devait établir fermement le
trône des Bourbons en France, et le consolider lui-même comme premier
ministre.
Ni l'une ni l'autre de ces deux prévisions ne se réalisa, quoique tout
pût faire croire d'abord qu'elles étaient bien fondées. L'entreprise
méditée était en somme impopulaire.
Le prince qui se trouvait à la tête de l'expédition était incapable,
les généraux qui étaient autour de lui étaient en mésintelligence les
uns avec les autres, les soldats eux-mêmes d'une fidélité douteuse.
Un nombre considérable de Français, et, parmi eux, quelques soldats
même, se trouvaient dans les rangs ennemis, prêts, au nom de la
liberté et de Napoléon II, à faire appel de l'autre côté de la
Bidassoa à leurs camarades qui s'approchaient.
Le courage de la nation que l'on venait ainsi attaquer avait été
remarquable en maintes occasions; la discipline de ses armées avait
été récemment améliorée; la politique de l'Angleterre était
incertaine.
Le crédit de la France était loin d'être considérable. C'étaient là
bien des éléments dont on pouvait à juste titre tirer un présage
désastreux.
Mais il faut surtout remarquer que si les prédictions de M. de
Talleyrand étaient malheureuses, elles ne pouvaient en rien lui nuire,
et qu'au contraire, si elles étaient heureuses, elles le replaçaient
au faîte du pouvoir.