Le duc de Richelieu, illustre à cause de son nom, et ayant une
réputation qui honorait encore ce nom, était l'un de ces nobles qui,
lorsque l'état de la France leur rendit impossible avec leurs
convictions de jouer un rôle actif dans leur pays, ne purent pas,
cependant, se décider à mener la vie inutile et oisive d'un _émigré_
dans les faubourgs de Londres.
Il chercha alors la fortune en Russie et la trouva avec la faveur de
l'empereur Alexandre, d'après le désir duquel il se chargea de
gouverner la Crimée, où il marqua son administration en améliorant
singulièrement la condition de ce pays.
Le nouvel ordre de choses avait refait de lui un Français, mais, se
défiant de lui-même et de ses talents, il était loin de viser aux
hautes fonctions et les avait même refusées à la première
Restauration. Mais le public a fréquemment une tendance à donner aux
gens ce qu'on sait qu'ils ne désirent pas, et c'était un sentiment
assez général que M. de Richelieu était destiné à jouer un rôle
politique important dans son pays. Sa démarche était noble, ses
manières étaient raffinées et courtoises, sa probité et sa droiture
proverbiales, ses habitudes régulières, ses talents médiocres; mais il
y avait en lui ce je ne sais quoi qui se sent et ne peut se définir et
qui distingue les personnes faites pour occuper les premières places,
si elles doivent occuper une place quelconque. Tout le monde se trouva
donc d'accord pour reconnaître que, si le duc de Richelieu devait
devenir ministre, il fallait qu'il devînt premier ministre. Le roi
était enchanté de se débarrasser de M. de Talleyrand, dont la présence
lui rappelait trop de services rendus, et dont l'air de supériorité
aisée gênait son orgueil.
Mais on jugea prudent d'attendre le résultat des élections alors
pendantes.
Elles furent décidément défavorables à l'administration qui existait
alors. En réalité, un gouvernement ne peut être modéré que lorsqu'il
est fort, et le gouvernement de M. de Talleyrand était faible, car le
seul soutien efficace qu'il aurait pu avoir contre le parti de la cour
était la faveur du roi, et il ne la possédait pas.
Ainsi les royalistes, enhardis par les armées étrangères qui, si on
peut parler ainsi, tenaient une verge suspendue au-dessus de la tête
de leurs adversaires, agirent avec la violence d'un parti qui a la
certitude d'être victorieux.
Pendant un moment M. de Talleyrand sembla disposé à résister à la
réaction qui s'approchait, et obtint même la création de quelques
pairs, que le roi consentit avec répugnance à nommer à cette fin.
Mais, exposé à la violente hostilité de l'empereur de Russie, et
n'ayant pas l'active amitié de la Grande-Bretagne, il vit que la lutte
ne lui donnerait pas le dessus; et tout en entrevoyant et prédisant
que sa retraite serait l'aurore d'une politique qui, pour un temps,
unirait la France aux gouvernements despotiques du continent dans une
guerre entreprise contre les opinions libérales, il donna sa démission
sous le prétexte patriotique qu'il ne pouvait signer un traité tel que
celui proposé alors par les alliés; et le 24 septembre, il cessa
d'être premier ministre de France.
Louis XVIII lui offrit comme retraite une pension annuelle de cent
mille francs, et la charge élevée de grand chambellan, charge dont,
pour le dire en passant, l'ex-ministre remplit toujours
scrupuleusement les fonctions, se tenant d'une manière impassible
derrière le fauteuil du roi dans toutes les grandes cérémonies, malgré
l'air de froideur que le souverain gardait à son égard, et les
sourires railleurs des courtisans.
Dans leur dernière entrevue officielle, Sa Majesté lui dit:
«Vous voyez à quoi les circonstances me forcent; j'ai à vous remercier
de votre zèle, vous êtes sans reproche, et rien ne vous empêche de
rester tranquillement à Paris.»
Cette phrase fit sortir M. de Talleyrand de son calme ordinaire. Il
répondit avec quelque véhémence:
«J'ai eu le bonheur de rendre au roi assez de services pour croire
qu'ils n'ont pas été oubliés; je ne comprendrais pas ce qui pourrait
me forcer à quitter Paris.
«J'y resterai, et je serai trop heureux d'apprendre qu'on ne fera pas
suivre au roi une ligne capable de compromettre sa dynastie et la
France.»
Ces paroles, prononcées de part et d'autre, en présence des membres du
cabinet, et par conséquent bientôt répétées, peuvent être considérées
comme authentiques.
SIXIÈME PARTIE
DEPUIS LA RETRAITE DE M. DE TALLEYRAND
JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE 1830
M. de Talleyrand donna une preuve de sa pénétration lorsqu'il prévit
que l'entrée au pouvoir de royalistes violents sous un ministre nommé
par l'autocrate du Nord, préparait un état de choses qui amènerait une
lutte générale des opinions en Europe, et conduirait les gouvernements
qui ne pouvaient supporter les institutions libérales à s'unir au
parti qui, en France, se déclarait contre elles.
Il donnait également une preuve de sa sagacité en se retirant
volontairement des affaires et en se décidant à la retraite par des
raisons d'intérêt national et non par des calculs de parti. Mais au
même moment, il n'aurait pas pu rester longtemps à la tête d'un
gouvernement parlementaire, alors même qu'il eût été libre de toutes
les difficultés particulières qui l'assiégeaient alors.
Pour diriger les affaires dans des temps critiques, sous cette forme
de gouvernement, il faut avoir quelques-unes des passions du temps.
Or, je l'ai dit en commençant cette étude, M. de Talleyrand n'avait
pas de passions.
Il représentait le pouvoir de la raison; mais ce pouvoir, qui reprend
le dessus à la fin de toute crise, voit sa voix toujours étouffée dans
le commencement.
Son administration était alors nécessairement condamnée; mais il eut
du moins le mérite d'avoir essayé d'abord de prévenir, ensuite de
modérer ces actes de vengeance par lesquels une minorité qui obtient
le pouvoir désire toujours frapper une majorité où elle ne voit que
des ennemis; car il fournit des passe-ports et même de l'argent
(quatre cent cinquante-neuf mille francs furent portés à cet effet au
budget des affaires étrangères), à tous ceux qui témoignèrent le désir
de quitter la France.
Ney ne voulut pas profiter de cette tolérance, mais il eût pu le
faire. La liste des proscriptions contenait tout d'abord cent
personnes; ce fut M. de Talleyrand qui réduisit ce chiffre à
cinquante-sept.
Labédoyère, et cela il le dut entièrement à sa propre imprudence en
obligeant le gouvernement soit à le relâcher publiquement, soit à le
mettre en jugement, fut la seule victime d'une administration qui
s'efforça d'être modérée alors que chacun était violent.
Une époque des plus intéressantes dans l'histoire de France commence
alors, l'éducation constitutionnelle du peuple français. Cette
éducation traversa une foule de vicissitudes.
Pendant un temps la réaction royaliste, à la tête de laquelle se
trouvait le comte d'Artois, l'emporta.
Mais elle fut ensuite un moment arrêtée par la jalousie de Louis
XVIII, qui s'aperçut que la France était en réalité gouvernée par son
frère, qui, lui, pouvait monter à cheval.
Après une lutte de courte durée, le conflit entre les deux frères
cessa, et M. de Villèle, avec plus ou moins d'adresse, les gouverna
tous d'eux. L'aîné à la fin fut privé par la mort de ce sceptre qu'il
n'avait pas su maintenir indépendant, et Charles X, qui avait toujours
aspiré à se faire aimer de ses compatriotes, commença à les gouverner
en vertu du droit que lui conférait sa naissance.
Mais une politique hésitante de conciliation n'ayant produit, après un
court essai, qu'un résultat douteux, on se décida pour une autre
politique.
Le roi voulut montrer qu'il était roi et il choisit un ministère
composé d'hommes prêts à se faire ses soldats dans une bataille contre
les idées populaires. La bataille fut livrée. Le roi fut vaincu. Ainsi
se passa le temps de 1815 à 1830.
Durant cette période de quinze ans pendant laquelle la France, quoique
agitée et divisée, fit un immense progrès sous les institutions
qu'elle devait en grande partie à M. de Talleyrand, cet homme d'État
ne fut guère que simple spectateur des événements qui s'accomplirent.
Les nouveaux patriotes, orateurs, journalistes, généraux du jour,
occupèrent l'attention publique, et il cessa d'être considéré
autrement que comme une de ces figures historiques qui ont été trop
intéressantes à un moment donné pour pouvoir passer sans bruit à la
postérité.
Le jugement porté de temps en temps sur lui par les écrivains
contemporains fut d'ordinaire superficiel et parfois dédaigneux.
Quant aux députés que des influences locales et le zèle des hommes de
leur parti avaient envoyés à la chambre élective, ils lui étaient pour
la plupart inconnus par leurs antécédents, et ne méritaient guère par
leur capacité qu'il cherchât à entrer en relation avec eux.
Dans la chambre des pairs où l'on pouvait certainement trouver des
hommes d'un rang élevé et d'une intelligence supérieure, son influence
personnelle n'était pas grande. Les sympathies et les souvenirs de
cette chambre étaient contre lui, parmi les vieux royalistes comme
parmi les bonapartistes les plus distingués.
Il n'y avait donc là personne, par conséquent, pour le presser de
prendre part aux débats, et les sujets de discussion n'étaient pas
assez importants par eux-mêmes pour le tirer de son indolence et pour
amener à intervenir, d'une manière digne de lui, un homme d'État qui
avait pris une si grande part à tous les événements mémorables de
cette merveilleuse période, durant laquelle s'était écoulée sa
carrière.
Pourtant, dans une occasion mémorable il se mit hardiment en avant
pour réclamer (si les affaires suivaient la marche que beaucoup
regardaient alors comme probable) la première place dans un nouveau
système. Ce fut quand, en 1823, la guerre contre l'Espagne fut
déclarée.