XIV

Le duc de Richelieu, illustre à cause de son nom, et ayant une

réputation qui honorait encore ce nom, était l'un de ces nobles qui,

lorsque l'état de la France leur rendit impossible avec leurs

convictions de jouer un rôle actif dans leur pays, ne purent pas,

cependant, se décider à mener la vie inutile et oisive d'un _émigré_

dans les faubourgs de Londres.

Il chercha alors la fortune en Russie et la trouva avec la faveur de

l'empereur Alexandre, d'après le désir duquel il se chargea de

gouverner la Crimée, où il marqua son administration en améliorant

singulièrement la condition de ce pays.

Le nouvel ordre de choses avait refait de lui un Français, mais, se

défiant de lui-même et de ses talents, il était loin de viser aux

hautes fonctions et les avait même refusées à la première

Restauration. Mais le public a fréquemment une tendance à donner aux

gens ce qu'on sait qu'ils ne désirent pas, et c'était un sentiment

assez général que M. de Richelieu était destiné à jouer un rôle

politique important dans son pays. Sa démarche était noble, ses

manières étaient raffinées et courtoises, sa probité et sa droiture

proverbiales, ses habitudes régulières, ses talents médiocres; mais il

y avait en lui ce je ne sais quoi qui se sent et ne peut se définir et

qui distingue les personnes faites pour occuper les premières places,

si elles doivent occuper une place quelconque. Tout le monde se trouva

donc d'accord pour reconnaître que, si le duc de Richelieu devait

devenir ministre, il fallait qu'il devînt premier ministre. Le roi

était enchanté de se débarrasser de M. de Talleyrand, dont la présence

lui rappelait trop de services rendus, et dont l'air de supériorité

aisée gênait son orgueil.

Mais on jugea prudent d'attendre le résultat des élections alors

pendantes.

Elles furent décidément défavorables à l'administration qui existait

alors. En réalité, un gouvernement ne peut être modéré que lorsqu'il

est fort, et le gouvernement de M. de Talleyrand était faible, car le

seul soutien efficace qu'il aurait pu avoir contre le parti de la cour

était la faveur du roi, et il ne la possédait pas.

Ainsi les royalistes, enhardis par les armées étrangères qui, si on

peut parler ainsi, tenaient une verge suspendue au-dessus de la tête

de leurs adversaires, agirent avec la violence d'un parti qui a la

certitude d'être victorieux.

Pendant un moment M. de Talleyrand sembla disposé à résister à la

réaction qui s'approchait, et obtint même la création de quelques

pairs, que le roi consentit avec répugnance à nommer à cette fin.

Mais, exposé à la violente hostilité de l'empereur de Russie, et

n'ayant pas l'active amitié de la Grande-Bretagne, il vit que la lutte

ne lui donnerait pas le dessus; et tout en entrevoyant et prédisant

que sa retraite serait l'aurore d'une politique qui, pour un temps,

unirait la France aux gouvernements despotiques du continent dans une

guerre entreprise contre les opinions libérales, il donna sa démission

sous le prétexte patriotique qu'il ne pouvait signer un traité tel que

celui proposé alors par les alliés; et le 24 septembre, il cessa

d'être premier ministre de France.

Louis XVIII lui offrit comme retraite une pension annuelle de cent

mille francs, et la charge élevée de grand chambellan, charge dont,

pour le dire en passant, l'ex-ministre remplit toujours

scrupuleusement les fonctions, se tenant d'une manière impassible

derrière le fauteuil du roi dans toutes les grandes cérémonies, malgré

l'air de froideur que le souverain gardait à son égard, et les

sourires railleurs des courtisans.

Dans leur dernière entrevue officielle, Sa Majesté lui dit:

«Vous voyez à quoi les circonstances me forcent; j'ai à vous remercier

de votre zèle, vous êtes sans reproche, et rien ne vous empêche de

rester tranquillement à Paris.»

Cette phrase fit sortir M. de Talleyrand de son calme ordinaire. Il

répondit avec quelque véhémence:

«J'ai eu le bonheur de rendre au roi assez de services pour croire

qu'ils n'ont pas été oubliés; je ne comprendrais pas ce qui pourrait

me forcer à quitter Paris.

«J'y resterai, et je serai trop heureux d'apprendre qu'on ne fera pas

suivre au roi une ligne capable de compromettre sa dynastie et la

France.»

Ces paroles, prononcées de part et d'autre, en présence des membres du

cabinet, et par conséquent bientôt répétées, peuvent être considérées

comme authentiques.

SIXIÈME PARTIE

DEPUIS LA RETRAITE DE M. DE TALLEYRAND

JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE 1830

M. de Talleyrand donna une preuve de sa pénétration lorsqu'il prévit

que l'entrée au pouvoir de royalistes violents sous un ministre nommé

par l'autocrate du Nord, préparait un état de choses qui amènerait une

lutte générale des opinions en Europe, et conduirait les gouvernements

qui ne pouvaient supporter les institutions libérales à s'unir au

parti qui, en France, se déclarait contre elles.

Il donnait également une preuve de sa sagacité en se retirant

volontairement des affaires et en se décidant à la retraite par des

raisons d'intérêt national et non par des calculs de parti. Mais au

même moment, il n'aurait pas pu rester longtemps à la tête d'un

gouvernement parlementaire, alors même qu'il eût été libre de toutes

les difficultés particulières qui l'assiégeaient alors.

Pour diriger les affaires dans des temps critiques, sous cette forme

de gouvernement, il faut avoir quelques-unes des passions du temps.

Or, je l'ai dit en commençant cette étude, M. de Talleyrand n'avait

pas de passions.

Il représentait le pouvoir de la raison; mais ce pouvoir, qui reprend

le dessus à la fin de toute crise, voit sa voix toujours étouffée dans

le commencement.

Son administration était alors nécessairement condamnée; mais il eut

du moins le mérite d'avoir essayé d'abord de prévenir, ensuite de

modérer ces actes de vengeance par lesquels une minorité qui obtient

le pouvoir désire toujours frapper une majorité où elle ne voit que

des ennemis; car il fournit des passe-ports et même de l'argent

(quatre cent cinquante-neuf mille francs furent portés à cet effet au

budget des affaires étrangères), à tous ceux qui témoignèrent le désir

de quitter la France.

Ney ne voulut pas profiter de cette tolérance, mais il eût pu le

faire. La liste des proscriptions contenait tout d'abord cent

personnes; ce fut M. de Talleyrand qui réduisit ce chiffre à

cinquante-sept.

Labédoyère, et cela il le dut entièrement à sa propre imprudence en

obligeant le gouvernement soit à le relâcher publiquement, soit à le

mettre en jugement, fut la seule victime d'une administration qui

s'efforça d'être modérée alors que chacun était violent.

Une époque des plus intéressantes dans l'histoire de France commence

alors, l'éducation constitutionnelle du peuple français. Cette

éducation traversa une foule de vicissitudes.

Pendant un temps la réaction royaliste, à la tête de laquelle se

trouvait le comte d'Artois, l'emporta.

Mais elle fut ensuite un moment arrêtée par la jalousie de Louis

XVIII, qui s'aperçut que la France était en réalité gouvernée par son

frère, qui, lui, pouvait monter à cheval.

Après une lutte de courte durée, le conflit entre les deux frères

cessa, et M. de Villèle, avec plus ou moins d'adresse, les gouverna

tous d'eux. L'aîné à la fin fut privé par la mort de ce sceptre qu'il

n'avait pas su maintenir indépendant, et Charles X, qui avait toujours

aspiré à se faire aimer de ses compatriotes, commença à les gouverner

en vertu du droit que lui conférait sa naissance.

Mais une politique hésitante de conciliation n'ayant produit, après un

court essai, qu'un résultat douteux, on se décida pour une autre

politique.

Le roi voulut montrer qu'il était roi et il choisit un ministère

composé d'hommes prêts à se faire ses soldats dans une bataille contre

les idées populaires. La bataille fut livrée. Le roi fut vaincu. Ainsi

se passa le temps de 1815 à 1830.

Durant cette période de quinze ans pendant laquelle la France, quoique

agitée et divisée, fit un immense progrès sous les institutions

qu'elle devait en grande partie à M. de Talleyrand, cet homme d'État

ne fut guère que simple spectateur des événements qui s'accomplirent.

Les nouveaux patriotes, orateurs, journalistes, généraux du jour,

occupèrent l'attention publique, et il cessa d'être considéré

autrement que comme une de ces figures historiques qui ont été trop

intéressantes à un moment donné pour pouvoir passer sans bruit à la

postérité.

Le jugement porté de temps en temps sur lui par les écrivains

contemporains fut d'ordinaire superficiel et parfois dédaigneux.

Quant aux députés que des influences locales et le zèle des hommes de

leur parti avaient envoyés à la chambre élective, ils lui étaient pour

la plupart inconnus par leurs antécédents, et ne méritaient guère par

leur capacité qu'il cherchât à entrer en relation avec eux.

Dans la chambre des pairs où l'on pouvait certainement trouver des

hommes d'un rang élevé et d'une intelligence supérieure, son influence

personnelle n'était pas grande. Les sympathies et les souvenirs de

cette chambre étaient contre lui, parmi les vieux royalistes comme

parmi les bonapartistes les plus distingués.

Il n'y avait donc là personne, par conséquent, pour le presser de

prendre part aux débats, et les sujets de discussion n'étaient pas

assez importants par eux-mêmes pour le tirer de son indolence et pour

amener à intervenir, d'une manière digne de lui, un homme d'État qui

avait pris une si grande part à tous les événements mémorables de

cette merveilleuse période, durant laquelle s'était écoulée sa

carrière.

Pourtant, dans une occasion mémorable il se mit hardiment en avant

pour réclamer (si les affaires suivaient la marche que beaucoup

regardaient alors comme probable) la première place dans un nouveau

système. Ce fut quand, en 1823, la guerre contre l'Espagne fut

déclarée.

Essai sur Talleyrand · 第 67 / 89 题