La proclamation fut publiée après quelques changements, et M. de
Talleyrand l'emporta à la fin et forma son ministère. Il est difficile
de se placer complétement sur la scène troublée de Paris à cette
époque, au milieu de la société confuse composée d'une armée défaite,
de républicains désappointés, de royalistes triomphants, les uns et
les autres mal à l'aise dans leur position du moment, et sans la
possibilité d'un attachement commun à ce qui allait devenir leur
gouvernement--il est difficile, dis-je, d'embrasser d'un coup d'œil
le désordre et la confusion de la capitale de la France, troublée par
mille intrigues qui, à un certain moment, pourraient se concentrer en
une seule--et il est, par conséquent, difficile d'apprécier la
nécessité d'employer un aventurier capable et adroit, qui avait fait
jouer plusieurs des cordes de la machine qu'il fallait maintenant
remettre en ordre et faire fonctionner. Cependant, je me hasarde à
croire que le duc de Wellington fit une faute en recommandant, et M.
de Talleyrand une faute en acceptant M. Fouché comme membre du cabinet
qu'on allait former.
[52] _Mémoires du comte Beugnot_, t. II, p. 274.
L'ancien ministre de la police était certainement alors, de l'avis de
tout le monde, ce qu'on appelle un drôle; il avait gagné la faveur des
Anglais en livrant à leur général les secrets de son maître; il
s'était acquis les bonnes grâces des royalistes extrêmes en cachant
leurs intrigues et mettant en sûreté leurs personnes alors qu'il
servait le gouvernement qu'ils essayaient de renverser.
Il avait dénoncé les républicains de France à l'empereur, et ensuite
vendu l'empereur aux étrangers; il avait voté pour la mort du frère du
souverain qui allait alors monter sur le trône. Il était impossible
pour un homme de cette sorte, quels que fussent ses talents, de ne pas
finir par déshonorer le gouvernement qui l'enrôlait; et, dans le fait,
par ses efforts successifs pour gagner, tantôt un parti, tantôt
l'autre, par son ambition personnelle, par ses constantes intrigues et
par la défiance générale qu'il inspirait, il priva ses collègues de la
considération de tous les honnêtes gens et les exposa par conséquent
aux attaques de toutes les factions violentes. Mais si l'Angleterre
commit une faute en appuyant la nomination du duc d'Otrante, elle en
commit une autre encore plus importante.
En désignant M. de Talleyrand comme l'homme le mieux fait pour établir
un gouvernement en France, et consolider une alliance entre la France
et l'Angleterre, ce dernier pays aurait dû rendre tenable et honorable
la position de ce ministre. Soit à tort, soit à raison, de concert
avec les quatre autres puissances, nous avions fait la guerre une
seconde fois précisément d'après les mêmes principes qu'une première
fois; nous avions en effet encore déclaré que notre conflit était avec
un homme, et non avec une nation. Par conséquent, notre seconde paix
aurait dû être strictement conforme à la première, ou plutôt, il n'y
aurait eu qu'à maintenir notre premier traité de paix. Nous avions
affaire au même souverain dans des circonstances analogues; nous
aurions donc dû maintenir les mêmes conditions.
Si de nouvelles circonstances importantes et imprévues étaient venues
rendre nécessaire un changement de politique, ce changement aurait dû
être un grand changement, fondé sur des considérations élevées, et il
aurait fallu en expliquer clairement la nécessité.
Prendre quelques petites parties de territoire, et quelques tableaux
et quelques statues, c'était le dépit du pygmée, et non la colère du
géant.
La puissance qui se rendit le plus remarquable par son manque de
générosité, fut malheureusement de celles qui s'étaient fait le plus
remarquer par la valeur de ses soldats. Le descendant des Capétiens
fut insulté par le linge sale du soldat prussien accroché pour sécher
aux grilles de son palais; et l'intention prêtée à l'armée prussienne
de faire sauter le pont d'Iéna serait devenue une réalité sans les
précautions que M. de Talleyrand prit à temps pour l'empêcher.
L'histoire est racontée d'une manière amusante par un auteur que j'ai
souvent cité, et elle montre bien le caractère de celui qui fait le
sujet de cette étude.
M. de Talleyrand, apprenant ce qu'allaient faire le Prussiens, et
sachant qu'en pareil cas il ne fallait pas perdre de temps, donna
ordre à M. Beugnot d'aller chercher le maréchal Blücher où qu'il fût,
et d'employer, de la part du roi et de son gouvernement, les termes
les plus énergiques que lui fournirait son vocabulaire. Je laisse la
parole à M. Beugnot:
«--Mais, reprend vivement M. de Talleyrand, partez donc! Tandis que
nous perdons le temps en allées et venues, et à disputer sur la
compétence, le pont sautera! Annoncez-vous de la part du roi de France
et comme son ministre, dites les choses les plus fortes sur le chagrin
qu'il éprouve.
«--Voulez-vous que je dise que le roi va se faire porter de sa
personne sur le pont, pour sauter de compagnie si le maréchal ne se
rend pas?
«--Non, pas précisément: on ne nous croit pas faits pour un tel
héroïsme; mais quelque chose de bon et de fort: vous entendez bien,
quelque chose de fort.
«Je cours à l'hôtel du maréchal. Il était absent, mais j'y trouve les
officiers de son état-major réunis. Je me fais annoncer de la part du
roi de France, et je suis reçu avec une politesse respectueuse;
j'explique le sujet de ma mission à celui des officiers que je devais
supposer le chef de l'état-major. Il me répond par des regrets sur
l'absence de M. le maréchal, et s'excuse sur l'impuissance où il est
de donner des ordres sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le
parti d'aller chercher le maréchal qu'on était sûr de trouver dans le
lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, no 113. Il
arrive avec sa mauvaise humeur naturelle à laquelle se joignait le
chagrin d'avoir été dérangé de sa partie de trente-et-un. Il m'écoute
impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me répond de
telle sorte qu'à mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef
d'état-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure
quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le
maréchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que
faisait l'officier. Enfin, ce dernier me dit que M. le maréchal
n'avait pas donné l'ordre pour la destruction du pont, que je
concevais sans peine comment le nom qu'il avait reçu importunait les
soldats prussiens; mais que du moment que le roi de France avait fait
justice de ce nom, il ne doutait pas que les entreprises commencées
contre ce pont ne cessassent à l'instant même, et que l'ordre allait
en être donné. Je lui demandai la permission d'attendre que l'ordre
fût parti pour que j'eusse le droit de rassurer complétement Sa
Majesté. Il le trouva bon. Le maréchal était retourné bien vite à son
cher no 113; l'ordre partit en effet. Je suivis l'officier jusque sur
la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cessé et se
retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte à M. de Talleyrand
de cette triste victoire. Cela lui rendit un peu de bonne humeur.
«Puisque les choses se sont passées de la sorte, dit le prince, on
pourrait tirer parti de votre idée de ce matin, que le roi avait
menacé de se faire porter sur le pont pour sauter de compagnie: il y a
là matière d'un bon article de journal. Arrangez cela.»
«Je l'arrangeai en effet; l'article parut dans les feuilles du
surlendemain. Louis XVIII dut être bien effrayé d'un pareil coup de
tête de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la
renommée. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de
courage, et il répondait avec une assurance parfaite...»
Mais ce ne fut pas tout. La saisie violente des œuvres d'art que la
France avait jusqu'alors conservées, et qui auraient certainement pu
être reprises avec justice lors de la première entrée des alliés à
Paris, fut cette fois une violence inqualifiable, contre laquelle le
roi et ses ministres ne purent protester que d'une manière qui sembla
offensante aux conquérants, et faible au peuple français.
Le payement d'une indemnité considérable, le maintien d'une nombreuse
armée étrangère, que la France devait payer pendant sept ans pour la
surveiller et la priver de son indépendance, voilà des conditions
qu'aucun ministre français honorable n'aurait dû avoir signées, et
tout particulièrement le ministre qui avait joué un rôle si actif dans
la coalition.
Puisque l'Angleterre avait aidé à la formation d'un gouvernement
désireux d'entretenir avec elle de bonnes relations, et puisque
l'intérêt prédominant de l'Angleterre est d'être en bonnes relations
avec la France, elle aurait dû s'opposer avec fermeté à ce que ces
conditions déshonorantes fussent proposées.
La conséquence naturelle du manque de fermeté de l'Angleterre dans
cette conjecture, fut que l'empereur Alexandre, qui n'avait jamais
pardonné à M. de Talleyrand sa conduite dans le récent congrès, ne se
gêna pas pour laisser voir l'antipathie personnelle qu'il avait pour
lui, et dit à Louis XVIII qu'il n'avait rien à espérer du cabinet de
Saint-Pétersbourg tant que M. de Talleyrand serait à la tête de celui
des Tuileries; mais que, si Sa Majesté donnait la place de M. de
Talleyrand à M. de Richelieu, lui Alexandre, ferait alors ce qu'il
pourrait pour adoucir la sévérité des conditions imposées alors par
les alliés.