XIII

La proclamation fut publiée après quelques changements, et M. de

Talleyrand l'emporta à la fin et forma son ministère. Il est difficile

de se placer complétement sur la scène troublée de Paris à cette

époque, au milieu de la société confuse composée d'une armée défaite,

de républicains désappointés, de royalistes triomphants, les uns et

les autres mal à l'aise dans leur position du moment, et sans la

possibilité d'un attachement commun à ce qui allait devenir leur

gouvernement--il est difficile, dis-je, d'embrasser d'un coup d'œil

le désordre et la confusion de la capitale de la France, troublée par

mille intrigues qui, à un certain moment, pourraient se concentrer en

une seule--et il est, par conséquent, difficile d'apprécier la

nécessité d'employer un aventurier capable et adroit, qui avait fait

jouer plusieurs des cordes de la machine qu'il fallait maintenant

remettre en ordre et faire fonctionner. Cependant, je me hasarde à

croire que le duc de Wellington fit une faute en recommandant, et M.

de Talleyrand une faute en acceptant M. Fouché comme membre du cabinet

qu'on allait former.

[52] _Mémoires du comte Beugnot_, t. II, p. 274.

L'ancien ministre de la police était certainement alors, de l'avis de

tout le monde, ce qu'on appelle un drôle; il avait gagné la faveur des

Anglais en livrant à leur général les secrets de son maître; il

s'était acquis les bonnes grâces des royalistes extrêmes en cachant

leurs intrigues et mettant en sûreté leurs personnes alors qu'il

servait le gouvernement qu'ils essayaient de renverser.

Il avait dénoncé les républicains de France à l'empereur, et ensuite

vendu l'empereur aux étrangers; il avait voté pour la mort du frère du

souverain qui allait alors monter sur le trône. Il était impossible

pour un homme de cette sorte, quels que fussent ses talents, de ne pas

finir par déshonorer le gouvernement qui l'enrôlait; et, dans le fait,

par ses efforts successifs pour gagner, tantôt un parti, tantôt

l'autre, par son ambition personnelle, par ses constantes intrigues et

par la défiance générale qu'il inspirait, il priva ses collègues de la

considération de tous les honnêtes gens et les exposa par conséquent

aux attaques de toutes les factions violentes. Mais si l'Angleterre

commit une faute en appuyant la nomination du duc d'Otrante, elle en

commit une autre encore plus importante.

En désignant M. de Talleyrand comme l'homme le mieux fait pour établir

un gouvernement en France, et consolider une alliance entre la France

et l'Angleterre, ce dernier pays aurait dû rendre tenable et honorable

la position de ce ministre. Soit à tort, soit à raison, de concert

avec les quatre autres puissances, nous avions fait la guerre une

seconde fois précisément d'après les mêmes principes qu'une première

fois; nous avions en effet encore déclaré que notre conflit était avec

un homme, et non avec une nation. Par conséquent, notre seconde paix

aurait dû être strictement conforme à la première, ou plutôt, il n'y

aurait eu qu'à maintenir notre premier traité de paix. Nous avions

affaire au même souverain dans des circonstances analogues; nous

aurions donc dû maintenir les mêmes conditions.

Si de nouvelles circonstances importantes et imprévues étaient venues

rendre nécessaire un changement de politique, ce changement aurait dû

être un grand changement, fondé sur des considérations élevées, et il

aurait fallu en expliquer clairement la nécessité.

Prendre quelques petites parties de territoire, et quelques tableaux

et quelques statues, c'était le dépit du pygmée, et non la colère du

géant.

La puissance qui se rendit le plus remarquable par son manque de

générosité, fut malheureusement de celles qui s'étaient fait le plus

remarquer par la valeur de ses soldats. Le descendant des Capétiens

fut insulté par le linge sale du soldat prussien accroché pour sécher

aux grilles de son palais; et l'intention prêtée à l'armée prussienne

de faire sauter le pont d'Iéna serait devenue une réalité sans les

précautions que M. de Talleyrand prit à temps pour l'empêcher.

L'histoire est racontée d'une manière amusante par un auteur que j'ai

souvent cité, et elle montre bien le caractère de celui qui fait le

sujet de cette étude.

M. de Talleyrand, apprenant ce qu'allaient faire le Prussiens, et

sachant qu'en pareil cas il ne fallait pas perdre de temps, donna

ordre à M. Beugnot d'aller chercher le maréchal Blücher où qu'il fût,

et d'employer, de la part du roi et de son gouvernement, les termes

les plus énergiques que lui fournirait son vocabulaire. Je laisse la

parole à M. Beugnot:

«--Mais, reprend vivement M. de Talleyrand, partez donc! Tandis que

nous perdons le temps en allées et venues, et à disputer sur la

compétence, le pont sautera! Annoncez-vous de la part du roi de France

et comme son ministre, dites les choses les plus fortes sur le chagrin

qu'il éprouve.

«--Voulez-vous que je dise que le roi va se faire porter de sa

personne sur le pont, pour sauter de compagnie si le maréchal ne se

rend pas?

«--Non, pas précisément: on ne nous croit pas faits pour un tel

héroïsme; mais quelque chose de bon et de fort: vous entendez bien,

quelque chose de fort.

«Je cours à l'hôtel du maréchal. Il était absent, mais j'y trouve les

officiers de son état-major réunis. Je me fais annoncer de la part du

roi de France, et je suis reçu avec une politesse respectueuse;

j'explique le sujet de ma mission à celui des officiers que je devais

supposer le chef de l'état-major. Il me répond par des regrets sur

l'absence de M. le maréchal, et s'excuse sur l'impuissance où il est

de donner des ordres sans avoir pris les siens. J'insiste, on prend le

parti d'aller chercher le maréchal qu'on était sûr de trouver dans le

lieu confident de ses plus chers plaisirs, au Palais-Royal, no 113. Il

arrive avec sa mauvaise humeur naturelle à laquelle se joignait le

chagrin d'avoir été dérangé de sa partie de trente-et-un. Il m'écoute

impatiemment, et comme il m'avait fort mal compris, il me répond de

telle sorte qu'à mon tour je n'y comprends rien du tout. Le chef

d'état-major reprend avec lui la conversation en allemand. Elle dure

quelque temps, et j'entendais assez la langue pour m'apercevoir que le

maréchal rejetait avec violence les observations fort raisonnables que

faisait l'officier. Enfin, ce dernier me dit que M. le maréchal

n'avait pas donné l'ordre pour la destruction du pont, que je

concevais sans peine comment le nom qu'il avait reçu importunait les

soldats prussiens; mais que du moment que le roi de France avait fait

justice de ce nom, il ne doutait pas que les entreprises commencées

contre ce pont ne cessassent à l'instant même, et que l'ordre allait

en être donné. Je lui demandai la permission d'attendre que l'ordre

fût parti pour que j'eusse le droit de rassurer complétement Sa

Majesté. Il le trouva bon. Le maréchal était retourné bien vite à son

cher no 113; l'ordre partit en effet. Je suivis l'officier jusque sur

la place, et quand je vis que les ouvriers avaient cessé et se

retiraient avec leurs outils, je vins rendre compte à M. de Talleyrand

de cette triste victoire. Cela lui rendit un peu de bonne humeur.

«Puisque les choses se sont passées de la sorte, dit le prince, on

pourrait tirer parti de votre idée de ce matin, que le roi avait

menacé de se faire porter sur le pont pour sauter de compagnie: il y a

là matière d'un bon article de journal. Arrangez cela.»

«Je l'arrangeai en effet; l'article parut dans les feuilles du

surlendemain. Louis XVIII dut être bien effrayé d'un pareil coup de

tête de sa part; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la

renommée. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de

courage, et il répondait avec une assurance parfaite...»

Mais ce ne fut pas tout. La saisie violente des œuvres d'art que la

France avait jusqu'alors conservées, et qui auraient certainement pu

être reprises avec justice lors de la première entrée des alliés à

Paris, fut cette fois une violence inqualifiable, contre laquelle le

roi et ses ministres ne purent protester que d'une manière qui sembla

offensante aux conquérants, et faible au peuple français.

Le payement d'une indemnité considérable, le maintien d'une nombreuse

armée étrangère, que la France devait payer pendant sept ans pour la

surveiller et la priver de son indépendance, voilà des conditions

qu'aucun ministre français honorable n'aurait dû avoir signées, et

tout particulièrement le ministre qui avait joué un rôle si actif dans

la coalition.

Puisque l'Angleterre avait aidé à la formation d'un gouvernement

désireux d'entretenir avec elle de bonnes relations, et puisque

l'intérêt prédominant de l'Angleterre est d'être en bonnes relations

avec la France, elle aurait dû s'opposer avec fermeté à ce que ces

conditions déshonorantes fussent proposées.

La conséquence naturelle du manque de fermeté de l'Angleterre dans

cette conjecture, fut que l'empereur Alexandre, qui n'avait jamais

pardonné à M. de Talleyrand sa conduite dans le récent congrès, ne se

gêna pas pour laisser voir l'antipathie personnelle qu'il avait pour

lui, et dit à Louis XVIII qu'il n'avait rien à espérer du cabinet de

Saint-Pétersbourg tant que M. de Talleyrand serait à la tête de celui

des Tuileries; mais que, si Sa Majesté donnait la place de M. de

Talleyrand à M. de Richelieu, lui Alexandre, ferait alors ce qu'il

pourrait pour adoucir la sévérité des conditions imposées alors par

les alliés.

Essai sur Talleyrand · 第 66 / 89 题