Pour en revenir à Gand, l'ex-roi, irrité et embarrassé par l'absence
prolongée de son ministre, non satisfait de celle du duc d'Orléans,
qui s'était retiré en Angleterre, et harassé par le zèle de Monsieur,
s'était cependant conduit avec dignité et habileté; et, par une sorte
de représentation entretenue autour de sa personne, par une
correspondance constante avec la France, et un attachement confiant de
la part de ses adhérents, il était parvenu à conserver un certain
prestige.
Toutefois, rien n'avait d'abord été décidé à son sujet d'une manière
positive, car M. de Metternich, pendant un certain temps, entama avec
Fouché une négociation secrète dans laquelle il offrait--si cet homme
faux et rusé pouvait obtenir l'abdication ou la déposition de
Napoléon--de soutenir les droits du duc d'Orléans ou ceux de
Marie-Louise: proposition qui, aussi longtemps que son succès
demeurait incertain, ne pouvait manquer d'avoir une influence
considérable sur l'état du foie de M. de Talleyrand.
Cette négociation une fois rompue, les droits de Louis gagnèrent
beaucoup de terrain, puisque les souverains alliés avaient la
conviction bien arrêtée qu'en entrant en France il était nécessaire
qu'ils eussent pour eux un parti national.
Il y avait aussi en France même certains indices servant à montrer aux
habiles, à ceux qui observaient les girouettes, que le vent soufflait
du côté de la vieille monarchie; et quand Louis XVIII vit que la liste
des sénateurs de Bonaparte ne contenait pas le nom de M. de
Sémonville, il considéra son retour comme assez certain.
La même conviction s'imposa à Carlsbad environ au même moment, et le
noble malade commença à penser qu'il aurait tort de différer plus
longtemps le soin d'aller en personne exposer au roi les services
qu'il avait rendus à Vienne.
Son arrivée à Gand ne fut cependant pas très-agréable dans cette
ville, car il y venait comme l'ennemi décidé du célèbre M. de Blacas,
auquel il était résolu à attribuer à peu près toutes les fautes
commises par le roi.
Par le fait, la disgrâce de M. de Talleyrand avait été décidée; et,
comme il était rarement le dernier à savoir ce qui le concernait,
quand il demanda une audience à Louis XVIII le lendemain de la
bataille de Waterloo, ce fut pour demander sa gracieuse permission de
continuer sa cure à Carlsbad, et sa Majesté ne fut pas assez méchante
pour répondre autrement que par ces paroles: «Certainement, monsieur
de Talleyrand; j'ai entendu dire que ces eaux sont excellentes.»
Rien ne pourrait surpasser l'air aimable et satisfait avec lequel M.
de Talleyrand quitta Louis XVIII après cette réponse circonspecte; et
comme il faisait ce soir-là même un excellent dîner chez le maire de
Mons, il fut plus gai, plus aimable, et plus spirituel que jamais,
nous raconte un des convives, et fit observer à un ou deux de ses amis
intimes quel plaisir il éprouvait à sentir qu'il n'avait plus à se
tourmenter des affaires d'une clique qu'il était impossible de servir,
et à laquelle il était impossible de plaire.
Mais il se trouva que le comte d'Artois, qui détestait M. de
Talleyrand en sa qualité de libéral, détestait encore plus M. de
Blacas en sa qualité de favori; et Louis XVIII, s'apercevant qu'il ne
pourrait garder M. de Blacas quand même il sacrifierait M. de
Talleyrand, et qu'il faudrait, ou qu'il fût le jouet, l'instrument de
son frère, ou qu'il trouvât un protecteur dans son ministre, se décida
pour la dernière de ces alternatives.
De plus, le duc de Wellington qui, depuis le traité secret de Vienne,
considérait le négociateur français comme lié à la politique de
l'Angleterre, fit entendre à Louis que s'il désirait le concours du
gouvernement anglais, il fallait qu'il sût mettre à la tête du sien un
homme en qui l'on pouvait se confier.
Outre cela, M. Guizot qui, quoique jeune dans les affaires, jouissait
déjà de beaucoup de crédit, et qui parlait au nom des légitimistes
constitutionnels, avait déjà dit que, si l'on voulait avoir l'appui de
ce parti peu nombreux, mais respectable, on devait former un cabinet
ayant pour chef M. de Talleyrand; et ainsi, écoutant ces réflexions
qui nous viennent souvent quand nous nous sommes trop hâtés de suivre
nos premières impressions, le roi envoya à M. de Talleyrand l'ordre de
le rejoindre à Cambrai, et cela le lendemain même du jour où il lui
avait donné la permission de retourner à Carlsbad.
Toutefois, non-seulement M. de Talleyrand était mortifié du traitement
qu'il avait reçu, mais il prévoyait qu'un traitement de ce genre lui
était réservé de temps en temps, et il était décidé à préférer la
permission du premier jour à l'ordre survenu depuis lors.
Mais les hommes d'État sont toujours entourés d'hommes qui désirent
que celui dont ils espèrent des faveurs ne renonce pas aux charges
publiques; et à la fin, un appel général à son patriotisme ayant
flatté son orgueil, l'homme de la première Restauration consentit à
paraître encore une fois sur la scène comme le ministre d'une seconde
restauration.
Cependant, en se laissant arracher cette décision, M. de Talleyrand en
prit une autre.
On dit qu'il s'était fréquemment blâmé d'avoir, en 1814, permis au
souverain, qui n'aurait pu se passer de lui, de prendre sur lui une
autorité trop absolue. Il ne s'attendait pas cette fois à rester
longtemps à la tête du gouvernement français, mais sa seule chance
d'y rester, ou y étant d'y faire du bien, était de montrer la
conscience qu'il avait de son pouvoir, et le peu de désir qu'il avait
de rester aux affaires.
En conséquence, quand il fut convoqué dans le conseil du roi, il y
parut avec l'esquisse d'une proclamation qu'il somma le roi de signer,
et qui, par le fait, était une confession des fautes commises par le
gouvernement de Sa Majesté pendant la première Restauration.
Comme la conversation qui eut lieu lors de la lecture de cette
proclamation est rapportée par un témoin, je la donne telle qu'elle
est racontée, d'autant plus qu'elle montre la position prise par M. de
Talleyrand, et l'assurance calme avec laquelle il tint tête à
l'indignation de toute la famille de Bourbon.
«Le conseil s'assemble: il se composait de MM. de Talleyrand, Dambray,
de Feltre, de Jaucourt, Beurnonville, et moi (c'est M. Beugnot qui
parle).
«Après deux mots de M. de Talleyrand sur ce dont le roi a permis que
le conseil s'occupât, je commence la lecture du projet de la
proclamation tel que les corrections l'avaient ajusté. Le roi me
laisse aller jusqu'au bout; puis, et non sans quelque émotion que
trahit sa figure, m'ordonne de relire. Quand j'ai fini cette seconde
lecture, Monsieur prend la parole; il se plaint avec vivacité des
termes dans lesquels cette proclamation est rédigée. On y fait
demander pardon au roi des fautes qu'il a commises; on lui fait dire
qu'il s'est laissé entraîner à ses affections, et promettre qu'il aura
dans l'avenir une conduite toute différente. De pareilles expressions
n'ont qu'un tort, celui d'avilir la royauté; car du reste elles disent
trop ou ne disent rien du tout. M. de Talleyrand répond:
«--Monsieur pardonnera si je diffère de sentiments avec lui. Je trouve
ces expressions nécessaires, et pourtant bien placées; le roi a fait
des fautes; ses affections l'ont égaré; il n'y a rien là de trop.
«--Est-ce moi, reprend Monsieur, qu'on veut indirectement désigner?
«--Oui, puisque Monsieur a placé la discussion sur ce terrain, Monsieur
a fait beaucoup de mal.
«--Le prince de Talleyrand s'oublie!...
«--Je le crains, mais la vérité m'emporte...
«M. le duc de Berry, _avec l'accent d'une colère péniblement
contrainte_: «Il ne faut rien moins que la présence du roi pour que je
permette à qui que ce soit de traiter ainsi mon père devant moi, et je
voudrais bien savoir...»
«A ces mots, prononcés d'un ton encore plus élevé que le reste, le roi
fait signe à M. le duc de Berry, et dit: «Assez, mon neveu: c'est à
moi seul _à faire justice_ de ce qui se dit en ma présence et dans mon
conseil. Messieurs, je ne peux approuver ni les termes de la
proclamation, ni la discussion dont elle a été le sujet. Le rédacteur
retouchera son œuvre et ne perdra pas de vue les hautes convenances
qu'il faut savoir garder quand on me fait parler.»
«M. le duc de Berry, _en me désignant_: «Mais ce n'est pas lui qui a
enfilé toutes ces sottises-là.»
«Le roi: «Mon neveu, cessez d'interrompre, s'il vous plaît. Messieurs,
je répète que j'ai entendu cette discussion avec beaucoup de regrets.
Passons à un autre sujet[52]...»