M. de Talleyrand était plus ou moins en disgrâce auprès des hommes
politiques qui étaient déjà occupés à se disputer à propos de la
nouvelle distribution des places que leurs bévues leur avaient fait
perdre; et supportant cette disgrâce, ainsi qu'à son ordinaire, avec
une insouciance hautaine, il ne se pressa pas de paraître au milieu
d'eux, mais, comme si tout le monde devait comprendre que l'état de sa
santé exigeait qu'il prît les eaux de Carlsbad, il se rendit dans
cette ville, faisant remarquer que le premier devoir d'un diplomate
après un congrès était de soigner son foie.
Pendant ce temps, les Cent jours, cette période où les actes du passé
arrivèrent à leurs conséquences suprêmes, et qui exercèrent une si
longue et si triste influence sur les destinées de la France, se
précipitaient rapidement vers leur terme. Je ne connais pas d'exemple
qui nous enseigne plus clairement que la conduite de Napoléon pendant
ces cent jours, jusqu'à quel point notre intelligence est dominée par
notre caractère. Personne mieux que lui ne comprit qu'il n'avait alors
à choisir qu'entre deux rôles.
L'un était de se présenter aux Français comme le grand capitaine qui
venait les délivrer d'un joug imposé par l'étranger, et de refuser
tout autre titre que celui de général jusqu'à ce qu'une paix fût
établie ou une victoire remportée, et alors même de laisser à la
nation le soin de lui accorder la place et le titre qu'elle jugerait
les meilleurs pour le bien public; l'autre de saisir les pleins
pouvoirs du dictateur et de se soutenir dans cette situation par son
prestige sur l'armée et sur les masses,--d'armer et de révolutionner
la France, en étant lui-même le représentant de cette révolution
armée. Mais il aimait le titre et les honneurs de la souveraineté, et
ne put se décider à descendre du rang d'empereur à celui de soldat.
Il ne sut pas non plus prendre le parti de faire un appel à ces forces
qui étaient pour lui les forces du désordre, ni s'abaisser jusqu'à
être le chef de la canaille, même en prenant le titre de Majesté. En
conséquence, il temporisa pour le moment avec ceux pour lesquels il
avait le moins de sympathie, ou qui en avaient très-peu pour lui, et
dont il ne pouvait espérer que très-peu de secours; je veux parler des
constitutionnels, qui, représentant la classe moyenne et la partie
pensante de la nation française, formaient un parti qui, avec un
gouvernement régulier, en temps ordinaire, et sous un souverain en qui
ils auraient eu confiance, aurait possédé une influence considérable;
mais un parti de ce genre, sous un gouvernement créé par l'épée, à un
moment critique, sous un chef qui lui était suspect, ne pouvait
qu'embarrasser l'action de Napoléon, et ne pouvait nullement ajouter à
son autorité.
Les conditions dans lesquelles cet être extraordinaire combattit pour
reconquérir l'empire, étaient donc détestables.
Son caractère n'était pas celui d'un chef révolutionnaire, et
l'occasion ne se présenta pas pour lui de se servir de ses qualités de
grand capitaine et de chef despotique, qualités qu'il avait reçues de
la nature.
Son cerveau calme, son énergie incomparable, donnaient comme un
système et un caractère déterminé à ses manœuvres militaires; mais au
delà tout était confusion.
Une grande bataille devait aboutir au salut ou à la ruine. Il la
livra, et fut vaincu; mais il l'avait livrée avec habileté et courage
contre des envahisseurs étrangers; et je suis obligé de reconnaître
que mon cœur, quoique Anglais, se sent ému de sympathie pour lui,
lorsque, quittant le champ de bataille où il laissait tant de ses
partisans les plus dévoués, il se réfugia dans une ville qui ne
pardonne jamais aux malheureux.
Plût à Dieu pour l'honneur de l'Angleterre que sa destinée eût été
close après cette mémorable journée, et que nous n'eussions pas à
inscrire sur la même page de notre histoire la captivité de
Sainte-Hélène, et la bataille de Waterloo!