IX

Ce fut au milieu de la gaieté d'un bal, le 5 mars[51], et au moment

même où le congrès allait se séparer, que d'un petit groupe de

souverains réunis dans un coin du salon, et trahissant le sérieux de

leur conversation par le sombre aspect de leur physionomie, sortirent

ces paroles comme un sourd murmure: «Bonaparte s'est échappé de l'île

d'Elbe.» Le prince de Metternich fut le seul qui devina de suite

l'intention de l'ex-empereur de marcher aussitôt sur Paris. Le succès

d'un plan si téméraire était certainement douteux; mais dans l'espoir

qu'on avait encore le temps d'influencer l'opinion publique, une

proclamation proposée par l'Autriche, à l'instigation du duc de

Wellington, et signée le 13 mars par la France et les quatre grandes

puissances, dénonça l'ex-empereur d'Elbe en des termes qui ne

pouvaient s'appliquer qu'à un pirate ou à un maraudeur. Ce langage,

Louis XVIII s'en était servi à Paris, le 6 mars, et il pouvait, lui,

l'employer avec quelque convenance; mais de pareilles expressions

avaient beaucoup moins de sens et devaient paraître moins justifiées

lorsqu'elles sortaient de la bouche de princes qui, peu de temps

encore auparavant, traitaient ce pirate et ce maraudeur de «roi des

rois;» elles étaient tout à fait inconvenantes de la part d'un

souverain traitant ainsi le mari de sa fille de prédilection.

[51] Il a été fait des récits si nombreux et si variés du moment

où l'on reçut cette nouvelle, et de la manière dont elle fut

transmise, que j'en donne tout simplement le récit populaire,

sans assurer qu'il soit réel.

Mais il arrive souvent que l'on cherche à cacher l'hésitation de ses

décisions par l'extravagance de son attitude. Personne ne désirait une

nouvelle guerre; de plus, les différentes puissances représentées à

Vienne n'étaient plus dans les mêmes termes de fraternité cordiale qui

avaient caractérisé leurs relations à Paris; elles comprenaient

cependant qu'en face d'un danger commun, elles devaient s'entendre,

et, surmontant leurs petites animosités ainsi que leurs rivalités

mesquines, se montrer décidées à une lutte désespérée, lutte qui, si

la victoire se prononçait pour les alliés, serait l'unique moyen de

réparer les effets de leur imprudence et de sauver l'honneur de leurs

armes.

Bientôt après arriva la nouvelle de cette marche triomphale et

émouvante à travers des légions qui, après avoir reçu l'ordre de viser

avec leurs baïonnettes la poitrine de leur ancien chef, comme l'on

ferait pour un traître, se jetèrent à ses genoux en pleurant et les

embrassant, comme ceux d'un père; mais ce grand roman historique

fortifia plutôt qu'il n'affaiblit les résolutions prises

antérieurement; et la proclamation du 13 mars fut bientôt suivie du

traité du 25.

Ce traité, contracté par les quatre puissances alliées, était une

répétition du traité de Chaumont et de celui de Paris. La position des

Bourbons n'y était pas clairement définie; car, bien que Louis XVIII

fût invité à y participer, les puissances alliées, et en particulier

l'Angleterre, déclarèrent formellement que leur intention n'était pas

d'imposer un gouvernement à la France, ni de s'engager à soutenir les

droits du monarque fugitif. Je dis «le monarque fugitif,» parce que

Louis XVIII avait alors appris ce que valaient ses partisans et

s'établissait tranquillement à Gand, Napoléon s'étant de son côté

réinstallé tranquillement aux Tuileries.

Le secret de tout ce qui venait de se passer peut s'expliquer en

quelques mots. Louis XVIII n'avait pas su conquérir l'affection du

peuple français; son prédécesseur avait conservé l'affection de

l'armée française. Il y avait peu de mystère dans les intrigues des

Bonaparte. La reine Hortense (comtesse de Saint-Leu) habitait Paris,

et la conversation de son salon était une constante conspiration,

tandis que la moitié de la capitale était mise au courant de la

correspondance qu'elle recevait. Barras et Fouché firent tous deux

part à M. de Blacas d'une partie de ce qui se passait, et offrirent de

lui donner des renseignements plus détaillés; mais l'horizon de ce

gentilhomme était borné, et il ne croyait que ce qu'il voyait.

D'ailleurs, les royalistes étaient persuadés que le roi très-chrétien

avait conquis la conscience des militaires en nommant dans chaque

régiment un aumônier, avec le rang de capitaine; et que les provinces

lui appartenaient, parce qu'il les avait remises aux mains de

fonctionnaires qui faisaient hautement profession de détester

«l'usurpateur.» Qu'y avait-il donc à craindre? Ainsi le pays, après

avoir été fatigué du soldat et des tambours, était tracassé par la

messe et l'_émigré_. Et, en même temps, les vétérans de la grande

armée, qui se voyaient remplacés par une garde de jeunes gentilshommes

avec de beaux noms et de splendides uniformes, et les beautés de

l'empire qui ne se sentaient pas à leur place au milieu des grandes

dames de la cour légitime, tenaient les deux bouts du fil électrique

que le petit homme à la redingote grise n'avait qu'à toucher

légèrement pour qu'il allât vibrer dans le cœur de tout soldat qui

avait suivi une fois les aigles impériales, et qui conservait encore

religieusement la cocarde tricolore dans son pupitre ou son havre-sac.

X

M. de Talleyrand à Vienne avait suivi la ligne de conduite qui avait

toujours été la sienne vis-à-vis des gouvernements qu'il avait servis

et qui s'étaient pleinement reposés sur lui--il avait été zélé et

fidèle. En un mot, il s'était montré un agent actif et habile, suivant

et servant la politique que Louis XVIII, avec qui il entretenait une

correspondance privée, croyait la meilleure pour sa dynastie et pour

la France; et il avait réussi à donner à la fois de la dignité et de

l'influence à un gouvernement qui, en réalité, manquait des deux.

Pendant sa mission à l'étranger, il ne s'était pas mêlé de la

politique intérieure de la cour, et cependant ne s'était pas ralenti

dans ses efforts pour la servir, sous prétexte des fautes qu'elle

commettait; mais il n'avait pas caché à ses amis intimes la persuasion

qu'il avait que cette politique prenait un chemin qui aboutirait

probablement à la ruine. Quand les choses en furent arrivées à ce

terme, le cas fut différent. Il ne se sépara pas de la cause de Louis

XVIII, mais il ne s'y rattacha pas d'une manière indissoluble.

Toutefois, il n'hésita pas un moment à se déclarer contre son

adversaire. Concentrant toutes les forces de son intelligence et de sa

volonté sur l'idée unique d'arriver à débarrasser la France de

Napoléon, il répétait constamment à ceux qui parlaient longuement des

défauts, des lacunes de la Restauration: «Je ne sais pas quel est le

gouvernement qui convient le mieux à la France; mais je sais d'une

manière certaine que celui de Napoléon est pour elle le pire.»

Son ancien maître aurait désiré calmer cette animosité; et Fouché, qui

intriguait auprès de tous les partis, avec tous les partis, se

réservant de se décider ensuite pour le plus puissant, envoya M. de

Montrond à Vienne pour chercher à se rendre compte des réelles

intentions de l'alliance, et plus particulièrement des intentions de

M. de Talleyrand, dont M. de Montrond devait chercher à obtenir les

services, au moyen des assurances et des promesses qu'il pourrait

juger nécessaires.

Ce M. de Montrond était une spécialité de son époque: un type de ce

_roué_ Français produit par Faublas, et plus particulièrement par les

_Liaisons dangereuses_. Il avait régné sur le monde fashionable depuis

près de quarante ans, par ses amours, ses duels, et son esprit, plus

brillant que celui d'aucun contemporain. C'était un des favoris de M.

de Talleyrand, comme M. de Talleyrand était un de ses enthousiasmes.

Chacun d'eux disait du mal de l'autre, prétendant l'aimer à cause de

ses vices. Mais personne n'aurait pu parler à M. de Talleyrand d'une

manière aussi intime que M. de Montrond, ni en obtenir une réponse

aussi claire. Ils avaient l'un en l'autre une mutuelle confiance, et

pourtant M. de Talleyrand n'aurait jamais dit à personne de se fier à

M. de Montrond, pas plus que M. de Montrond n'aurait dit à quelqu'un

de croire M. de Talleyrand.

M. de Montrond, l'âme du cercle de la reine Hortense, et en même temps

l'ami du duc d'Orléans, qu'il avait connu en Sicile pendant un exil

auquel il s'était condamné lui-même, non sans avoir ses raisons,

disait-on, dans un moment où il avait provoqué la mauvaise humeur de

Napoléon, M. de Montrond, dis-je, essaya d'abord de voir si une

considération quelconque pourrait ramener le diplomate, autrefois

connu sous le nom de prince de Bénévent, à se souvenir de ses vieux

serments de fidélité; et, voyant qu'il ne fallait pas y songer, il le

sonda, dit-on, sur ses sentiments à l'égard du fils de ce prince, dont

il n'avait pas dû oublier le célèbre salon, le cercle du Palais-Royal.

La réponse qu'il obtint fut celle-ci: «Que la porte n'était pas

ouverte alors, mais que, si elle venait jamais à s'ouvrir, il n'y

avait pas nécessité de la fermer avec violence.»

Cette tiède fidélité n'était pas précisément en rapport avec le

bruyant dévouement dont on faisait parade à Gand, où quelques

personnes pensaient qu'il n'aurait pas été difficile de décider les

alliés à se prononcer d'une manière plus positive et plus explicite en

faveur du monarque légitime, si seulement son représentant avait eu

plus de zèle véritable pour ses droits, et un sentiment moins vif de

ses erreurs.

Quant au parti du comte d'Artois, au lieu de se repentir des excès

auxquels il s'était porté pour faire triompher ses principes, au lieu

de reconnaître que ces excès avaient amené le renversement du roi, il

pensait, ou du moins, disait, comme c'est l'habitude en pareil cas,

que ce renversement avait été amené, non par la politique du

gouvernement, mais par les obstacles qu'avait rencontrés, les échecs

qu'avait subis cette politique.

Essai sur Talleyrand · 第 63 / 89 题