VII

J'ai dit que M. de Talleyrand, en créant le gouvernement de Louis

XVIII, voulait lui donner comme soutien principal, comme colonne

vertébrale, si on peut risquer le mot, un parti d'hommes capables,

pratiques et populaires, d'opinions modérées. Mais Louis XVIII, par

principe, se méfiait de tous les hommes en proportion de leur

popularité et de leurs talents, et particulièrement de ses ministres.

M. de Talleyrand, par conséquent, était à ses yeux un personnage qui

devait être constamment surveillé et constamment soupçonné. Louis

XVIII avait aussi en horreur l'idée que son cabinet fût un ministère,

un corps compacte formé d'hommes réunis par une mutuelle entente sur

les questions politiques. Son principe était que des chevaux qui se

donnent toujours des coups de pied l'un à l'autre, ont moins de chance

de s'attaquer à la voiture; de plus, il trouvait réellement mauvais

tout ce qui n'était pas comme trente ans auparavant, quoiqu'il ne

voulût pas prendre la peine de le changer, et il soutenait que toute

cette nouvelle espèce de personnages à qui il avait affaire étaient

des _coquins_--qu'il n'y avait pas parmi eux un galant homme.

Il trouvait convenable, puisqu'ils étaient là, de les traiter avec

courtoisie, avec égards, et politique de temporiser avec eux

puisqu'ils avaient en main un certain pouvoir; mais, à part lui, il

les regardait comme des bêtes sauvages, comme des _Yahoos_ de Swift,

qui se seraient introduits et installés dans l'écurie, et qu'on en

chasserait à coups de pied aussitôt que les chevaux, fortifiés par

d'abondantes rations de blé, seraient à la hauteur de l'entreprise.

En attendant, il ne fallait rien risquer, de telle sorte qu'il

s'établissait aussi à son aise que possible dans son fauteuil,

recevait les visiteurs d'un air qu'un acteur, prêt à jouer le rôle de

Louis XIV, aurait bien fait d'étudier; il écrivait de jolis billets,

disait des choses fines et piquantes, et avait l'avantage de se sentir

roi jusqu'au bout des ongles.

Tel était le roi de France; mais il y avait à côté de lui un

demi-souverain, le comte d'Artois, qui habitait le pavillon Marsan.

Ce prince, qu'il a été de mode de décrier, je l'estime a quelques

égards, plus que son frère; car s'il n'avait pas une intelligence

supérieure, il avait du cœur. Il voulait réellement du bien à son

pays: il aurait donné sa vie pour lui, ou du moins il pensait qu'il

l'aurait fait: ses intentions étaient excellentes; mais il comptait,

pour lui fournir les moyens de les faire triompher, sur ses idées

vieillies et son éducation à la vieille mode. Louis XVIII était plus

cultivé, plus cynique, plus faux: il n'aimait la France que vaguement

et seulement parce qu'elle était liée à son orgueil et à l'orgueil de

sa race: il avait mauvaise opinion du monde en général, mais était

disposé à en tirer le plus qu'il pouvait au profit de son propre

bien-être, de sa dignité et de sa prospérité. Ce caractère n'était

pas aimable, mais sa froideur et sa dureté mettaient le roi à l'abri

de la duperie, sinon de la flatterie.

Le comte d'Artois était tout à la fois flatté et trompé; mais c'était

en faisant appel à ses meilleures qualités que ses flatteurs le

trompaient. Ils dépeignaient le peuple français comme éminemment et

naturellement loyal, et plein de sympathie et de respect pour les

descendants de Henri IV et de Louis XIV. Pauvres enfants! ils avaient

été égarés par ceux qui avaient placé à leur tête dans toutes les

fonctions de l'État des hommes corrompus: ce qu'il fallait, c'était

confier les charges publiques à des hommes de bien, à des hommes

loyaux qui eussent servi la famille royale dans l'exil, et sur qui, en

un mot, l'on pût compter.

L'Église aussi--ce grand moyen de gouvernement et cette source

intarissable de paix et de consolation pour les individus--cette

gardienne de l'intelligence qui empêche le sentiment de s'égarer dans

les régions des fausses théories et des fausses espérances--l'Église

avait été traitée avec mépris et indifférence.

L'Église et le trône avaient à se secourir mutuellement, et c'était

aux Bourbons à les mettre d'accord. De ces conditions seulement,

conditions si claires, si simples, si pieuses et si justes,

dépendaient la sécurité et la prospérité de la monarchie. C'était là

ce que disaient tous ceux que le comte d'Artois consultait.

L'erreur consistait à prendre le peuple français pour ce qu'il n'était

pas, et à ignorer ce qu'il était, à s'imaginer que quelques préfets et

quelques prêtres pourraient faire passer tout d'un coup une

génération tout entière d'un ordre d'idées à un autre. Mais les

doctrines du comte d'Artois plaisaient à Louis XVIII, quoiqu'il ne

partageât pas tout à fait la confiance de son frère, et elles

plaisaient encore davantage à tous les amis ou favoris qui étaient

dans son intimité.

De cette manière, quoiqu'il n'en fût pas tout à fait convaincu, elles

influençaient sa conduite; conduite qui, toutefois, n'étant pas

toujours exactement telle que l'auraient désiré Monsieur et son parti,

était toujours surveillée par eux avec défiance et souvent

contre-carrée avec obstination. De quel côté pouvait donc se tourner

M. de Talleyrand pour trouver un secours qui l'aidât à maintenir dans

la bonne voie le gouvernement à la tête duquel il figurait? Du côté du

roi? Il n'avait pas sa confiance.

Vers ses collègues? Il n'y avait entre les ministres aucune confiance

mutuelle. Du côté du comte d'Artois? Il était en opposition avec son

frère.

Vers les royalistes? Ils visaient à une possession absolue du pouvoir.

Des impérialistes et des républicains il ne pouvait être question. De

plus, il n'était pas homme à créer, à stimuler, à commander.

Comprendre une situation, recueillir les influences éparses autour de

lui et les diriger vers un point auquel il était de leur intérêt

d'arriver, c'était là son talent particulier. Mais soutenir une lutte

longue et prolongée, intimider et dominer les partis en lutte, cela

dépassait la mesure de ses facultés, ou plutôt de son tempérament

calme et froid.

Son seul effort parlementaire fut donc une exposition à la chambre des

pairs de l'état des finances, exposition qui fut aussi claire et aussi

habile que l'étaient toujours ses exposés financiers. Pour le reste,

il s'en remit en partie au hasard, en partie à la marche ordinaire et

naturelle d'un système constitutionnel, qui arrive toujours avec le

temps à produire des partis avec des opinions, et qui pousse même les

ministres, pour leur commune défense, à adopter une commune politique

et une même ligne de conduite. Ainsi, haussant les épaules en présence

de la déclaration de M. de Fontanes qu'il ne pourrait pas se sentir

libre dans un pays où l'on aurait la liberté de la presse, et souriant

des idées de madame de Simiane sur les ministres, qui, suivant elle et

les dames du faubourg Saint-Germain, devaient être de grands

seigneurs, avec des manières accomplies et un grand nom, ayant à leurs

ordres de bons travailleurs qui feraient les affaires[50], il fit à la

hâte ses préparatifs pour se rendre au congrès de Vienne, qui aurait

dû commencer ses séances deux mois après le traité de Paris,

c'est-à-dire le 30 juillet, mais qui ne s'était pas encore réuni à la

mi-septembre.

[50] «Madame de Simiane reprit: Il ne s'agit pas de cela; c'était

bon du temps de Bonaparte; aujourd'hui il faut mettre dans les

ministères des gens de qualité et qui ont à leurs ordres de bons

travailleurs qui font les affaires, ce qu'on appelle des

_bouleux_!» (_Mémoires de Beugnot_, p. 142.)

Essai sur Talleyrand · 第 61 / 89 题