J'ai dit que M. de Talleyrand, en créant le gouvernement de Louis
XVIII, voulait lui donner comme soutien principal, comme colonne
vertébrale, si on peut risquer le mot, un parti d'hommes capables,
pratiques et populaires, d'opinions modérées. Mais Louis XVIII, par
principe, se méfiait de tous les hommes en proportion de leur
popularité et de leurs talents, et particulièrement de ses ministres.
M. de Talleyrand, par conséquent, était à ses yeux un personnage qui
devait être constamment surveillé et constamment soupçonné. Louis
XVIII avait aussi en horreur l'idée que son cabinet fût un ministère,
un corps compacte formé d'hommes réunis par une mutuelle entente sur
les questions politiques. Son principe était que des chevaux qui se
donnent toujours des coups de pied l'un à l'autre, ont moins de chance
de s'attaquer à la voiture; de plus, il trouvait réellement mauvais
tout ce qui n'était pas comme trente ans auparavant, quoiqu'il ne
voulût pas prendre la peine de le changer, et il soutenait que toute
cette nouvelle espèce de personnages à qui il avait affaire étaient
des _coquins_--qu'il n'y avait pas parmi eux un galant homme.
Il trouvait convenable, puisqu'ils étaient là, de les traiter avec
courtoisie, avec égards, et politique de temporiser avec eux
puisqu'ils avaient en main un certain pouvoir; mais, à part lui, il
les regardait comme des bêtes sauvages, comme des _Yahoos_ de Swift,
qui se seraient introduits et installés dans l'écurie, et qu'on en
chasserait à coups de pied aussitôt que les chevaux, fortifiés par
d'abondantes rations de blé, seraient à la hauteur de l'entreprise.
En attendant, il ne fallait rien risquer, de telle sorte qu'il
s'établissait aussi à son aise que possible dans son fauteuil,
recevait les visiteurs d'un air qu'un acteur, prêt à jouer le rôle de
Louis XIV, aurait bien fait d'étudier; il écrivait de jolis billets,
disait des choses fines et piquantes, et avait l'avantage de se sentir
roi jusqu'au bout des ongles.
Tel était le roi de France; mais il y avait à côté de lui un
demi-souverain, le comte d'Artois, qui habitait le pavillon Marsan.
Ce prince, qu'il a été de mode de décrier, je l'estime a quelques
égards, plus que son frère; car s'il n'avait pas une intelligence
supérieure, il avait du cœur. Il voulait réellement du bien à son
pays: il aurait donné sa vie pour lui, ou du moins il pensait qu'il
l'aurait fait: ses intentions étaient excellentes; mais il comptait,
pour lui fournir les moyens de les faire triompher, sur ses idées
vieillies et son éducation à la vieille mode. Louis XVIII était plus
cultivé, plus cynique, plus faux: il n'aimait la France que vaguement
et seulement parce qu'elle était liée à son orgueil et à l'orgueil de
sa race: il avait mauvaise opinion du monde en général, mais était
disposé à en tirer le plus qu'il pouvait au profit de son propre
bien-être, de sa dignité et de sa prospérité. Ce caractère n'était
pas aimable, mais sa froideur et sa dureté mettaient le roi à l'abri
de la duperie, sinon de la flatterie.
Le comte d'Artois était tout à la fois flatté et trompé; mais c'était
en faisant appel à ses meilleures qualités que ses flatteurs le
trompaient. Ils dépeignaient le peuple français comme éminemment et
naturellement loyal, et plein de sympathie et de respect pour les
descendants de Henri IV et de Louis XIV. Pauvres enfants! ils avaient
été égarés par ceux qui avaient placé à leur tête dans toutes les
fonctions de l'État des hommes corrompus: ce qu'il fallait, c'était
confier les charges publiques à des hommes de bien, à des hommes
loyaux qui eussent servi la famille royale dans l'exil, et sur qui, en
un mot, l'on pût compter.
L'Église aussi--ce grand moyen de gouvernement et cette source
intarissable de paix et de consolation pour les individus--cette
gardienne de l'intelligence qui empêche le sentiment de s'égarer dans
les régions des fausses théories et des fausses espérances--l'Église
avait été traitée avec mépris et indifférence.
L'Église et le trône avaient à se secourir mutuellement, et c'était
aux Bourbons à les mettre d'accord. De ces conditions seulement,
conditions si claires, si simples, si pieuses et si justes,
dépendaient la sécurité et la prospérité de la monarchie. C'était là
ce que disaient tous ceux que le comte d'Artois consultait.
L'erreur consistait à prendre le peuple français pour ce qu'il n'était
pas, et à ignorer ce qu'il était, à s'imaginer que quelques préfets et
quelques prêtres pourraient faire passer tout d'un coup une
génération tout entière d'un ordre d'idées à un autre. Mais les
doctrines du comte d'Artois plaisaient à Louis XVIII, quoiqu'il ne
partageât pas tout à fait la confiance de son frère, et elles
plaisaient encore davantage à tous les amis ou favoris qui étaient
dans son intimité.
De cette manière, quoiqu'il n'en fût pas tout à fait convaincu, elles
influençaient sa conduite; conduite qui, toutefois, n'étant pas
toujours exactement telle que l'auraient désiré Monsieur et son parti,
était toujours surveillée par eux avec défiance et souvent
contre-carrée avec obstination. De quel côté pouvait donc se tourner
M. de Talleyrand pour trouver un secours qui l'aidât à maintenir dans
la bonne voie le gouvernement à la tête duquel il figurait? Du côté du
roi? Il n'avait pas sa confiance.
Vers ses collègues? Il n'y avait entre les ministres aucune confiance
mutuelle. Du côté du comte d'Artois? Il était en opposition avec son
frère.
Vers les royalistes? Ils visaient à une possession absolue du pouvoir.
Des impérialistes et des républicains il ne pouvait être question. De
plus, il n'était pas homme à créer, à stimuler, à commander.
Comprendre une situation, recueillir les influences éparses autour de
lui et les diriger vers un point auquel il était de leur intérêt
d'arriver, c'était là son talent particulier. Mais soutenir une lutte
longue et prolongée, intimider et dominer les partis en lutte, cela
dépassait la mesure de ses facultés, ou plutôt de son tempérament
calme et froid.
Son seul effort parlementaire fut donc une exposition à la chambre des
pairs de l'état des finances, exposition qui fut aussi claire et aussi
habile que l'étaient toujours ses exposés financiers. Pour le reste,
il s'en remit en partie au hasard, en partie à la marche ordinaire et
naturelle d'un système constitutionnel, qui arrive toujours avec le
temps à produire des partis avec des opinions, et qui pousse même les
ministres, pour leur commune défense, à adopter une commune politique
et une même ligne de conduite. Ainsi, haussant les épaules en présence
de la déclaration de M. de Fontanes qu'il ne pourrait pas se sentir
libre dans un pays où l'on aurait la liberté de la presse, et souriant
des idées de madame de Simiane sur les ministres, qui, suivant elle et
les dames du faubourg Saint-Germain, devaient être de grands
seigneurs, avec des manières accomplies et un grand nom, ayant à leurs
ordres de bons travailleurs qui feraient les affaires[50], il fit à la
hâte ses préparatifs pour se rendre au congrès de Vienne, qui aurait
dû commencer ses séances deux mois après le traité de Paris,
c'est-à-dire le 30 juillet, mais qui ne s'était pas encore réuni à la
mi-septembre.
[50] «Madame de Simiane reprit: Il ne s'agit pas de cela; c'était
bon du temps de Bonaparte; aujourd'hui il faut mettre dans les
ministères des gens de qualité et qui ont à leurs ordres de bons
travailleurs qui font les affaires, ce qu'on appelle des
_bouleux_!» (_Mémoires de Beugnot_, p. 142.)