La question étrangère, la plus urgente, fut ainsi réglée; mais la
condition permanente des affaires intérieures dépendait encore des
arrangements qui seraient finalement conclus avec Louis XVIII, quoique
l'arrangement, dont je viens de parler, établît quelque chose comme un
principe en faveur d'une constitution.
M. de Talleyrand, excessivement inquiet à ce sujet, avait envoyé M. de
Liancourt au roi, dans l'espoir que Sa Majesté recevrait
confidentiellement son messager. Il est vrai que M. de Talleyrand fut
averti que le duc de Liancourt, qui avait appartenu à la révolution,
ne serait pas bien reçu par le monarque de la restauration si un
certain noble, M. de Blacas, était à ses côtés.
Mais le prince de Bénévent traita cette idée du haut de sa grandeur.
Quoi! le souverain qui lui devait son trône à lui, M. de Talleyrand,
ce souverain qui était à la fois indolent et ambitieux, qui ne savait
rien du pays dans lequel il allait paraître, pays dans lequel il
n'avait pas de partisans qui pussent le diriger de leurs conseils ou
l'aider de leur influence, et dans lequel étaient encore les
souverains dont M. de Talleyrand avait été l'allié--ce souverain
refuserait de recevoir un homme de première notabilité et de haute
naissance, et universellement aimé, parce qu'il aurait pris la même
part, joué le même rôle que M. de Talleyrand lui-même dans les
affaires publiques des temps passés, et cela alors que la nouvelle
souveraineté devrait s'appuyer sur tous les partis et sur toutes les
opinions, et de plus avoir à sa base une constitution: la chose était
impossible! M. de Talleyrand répondit à la personne qui lui donnait
cet avis:
«Je sais tout cela mieux que vous, mais il ne faut pas qu'il en reste
de trace dans l'esprit du roi, et c'est pour que l'oubli soit patent
que j'ai choisi le duc de Liancourt; c'est l'homme du pays; il y fait
du bien à tout le monde, il est placé pour en faire au roi, et je vous
proteste qu'il sera bien reçu. Ce qui est passé est passé: la nature
n'a pas donné aux hommes d'yeux par derrière; c'est de ce qui est
devant qu'il faut s'occuper, et il nous restera encore assez à faire.
Mais cependant, si M. de Liancourt trouvait de la difficulté à
approcher du roi? car on s'accorde à dire qu'il est sous le joug d'un
M. de Blacas, qui ne laisse aborder que ceux qui lui conviennent.
Qu'est-ce que ce Blacas? Je ne sais pas d'où il vient et me soucie
assez peu de le savoir. Nous allons entrer dans un régime
constitutionnel, où le crédit se mesurera sur la capacité. C'est par
la tribune et les affaires que les hommes prendront désormais leur
place, et se chargera qui voudra d'épier le moment du lever et de
vider les poches du roi à son coucher.»
«M. de Liancourt était en effet parti, et partageant l'illusion de M.
de Talleyrand, il croyait aller reprendre sans difficulté auprès du
roi l'exercice de son ancienne charge de maître de la garde-robe. Tous
deux avaient notablement compté sans leur hôte. M. de Liancourt ne vit
point le roi, mais seulement M. de Blacas, qui le congédia avec la
politesse froide qui ne lui manqua jamais. Le hasard me fit rencontrer
M. de Liancourt au retour, et avant qu'il eût pu voir M. de
Talleyrand, je lui demandai comment il avait été reçu. Il me répondit:
«Mal, très-mal, ou, pour mieux dire, pas du tout. Il y a là un certain
M. de Blacas, qui garde les avenues et vous croyez bien que je ne me
suis pas abaissé à lutter contre lui; au reste, je crains fort que M.
de Talleyrand n'ait donné dans un piége: les princes vont nous
revenir les mêmes que lorsqu'ils nous ont quittés.»
«Le roi nous fut bientôt annoncé; les affaires se pressaient les unes
sur les autres de telle sorte qu'à peine l'insuccès de M. de Liancourt
put effleurer l'attention. Il fallait, toutefois, qu'il eût donné
beaucoup à penser à M. de Talleyrand, car il n'en parlait à
personne[48].»
[48] _Mémoires_ de Beugnot, p. 121.
En envoyant à Louis XVIII le personnage qu'il avait choisi, M. de
Talleyrand avait l'idée de compromettre le roi, de l'engager tout de
suite dans le parti auquel appartenait ce personnage, dans le parti
que formaient les hommes modérés du commencement de la révolution:
hommes qui, par opinion, étaient en faveur de la monarchie
constitutionnelle, mais qui avaient été tellement en rapport avec des
personnes de tous les partis et de toutes les opinions, qu'ils étaient
au courant de tout et avaient partout des amis. Dans ce parti il
voyait un centre qui pouvait rapprocher les lignes divergentes, une
colonne vertébrale, si l'on peut ainsi parler, à laquelle pourraient
venir se rattacher les membres épars de cette société si grande et si
complexe du sein de laquelle il fallait tirer un nouveau gouvernement.
Le projet n'était pas mauvais, et il est probable qu'il aurait réussi
pendant les premiers jours d'un triomphe incertain.
Mais la popularité inespérée de sa famille, l'acceptation générale de
la cocarde blanche, les rapports de ses frères et des royalistes
ardents, rapports qui ne manquaient pas de lui parvenir avec des
exagérations, et enfin l'abdication définitive de Napoléon, créaient
une nouvelle phase dans les affaires de Louis, et, indécis sur ce
qu'il devait faire, il se décida à ne rien faire avant son arrivée en
France.
Ceci suffit pour montrer à M. de Talleyrand, qui dans la suite
n'oublia pas M. de Blacas, qu'il y aurait auprès du nouveau roi un
petit cercle d'où il serait banni; que le roi n'avait l'intention, ni
de se confier à lui, ni de l'offenser; qu'il n'y avait pas à former de
système, que, s'il ne rompait pas avec le souverain, sur la tête
duquel quelques jours auparavant il avait placé une couronne, il
aurait à s'accommoder aux préjugés et à s'arranger avec les favoris de
ce souverain. Il n'y avait pas encore de motifs suffisants pour une
rupture.
Les événements allaient bientôt se prononcer, et fournir les éléments
d'une ligne de conduite décisive. En attendant, il fallait sacrifier
la politique de principe à la politique d'habileté.
S'il avait été consulté, il n'aurait certainement pas conseillé à
Louis XVIII, qui fit le 20 une espèce d'entrée triomphale à Londres,
de dire qu'il devait sa couronne au prince régent; c'était en effet
mettre de côté l'empereur Alexandre, qui était encore à Paris, et le
sénat et le corps législatif, qui étaient alors les seuls organes
constitués des désirs de la nation, et la seule autorité à laquelle
obéissaient si facilement l'armée française et le peuple français.
Mais il alla à la rencontre de Sa Majesté à Compiègne, où Louis avait
décidé de séjourner trois ou quatre jours avant d'entrer à Paris et
de prendre ses résolutions ultérieures. Il eût été curieux d'assister
à cette rencontre.
Chacun de ces deux personnages était à sa manière un acteur consommé,
et chacun d'eux, prétendant à la supériorité, était décidé à ne pas se
laisser dominer par l'autre. Depuis quelques années, Louis s'était
exercé au rôle de roi avec d'autant plus de soin et une attention
d'autant plus minutieuse qu'il n'était roi que de nom. Talleyrand
avait été accoutumé dès sa jeunesse aux plus hautes positions de la
société; pendant les dernières années il avait été admis dans
l'intimité des souverains, avait été traité par eux avec les plus
grands égards, sinon sur un pied d'égalité; et il venait de disposer
du sort de la France. Le descendant des rois avait l'intention de
produire tout de suite sur son puissant sujet l'impression d'un roi,
en prenant ces airs de royauté pour lesquels il était célèbre.
L'ancien évêque, noble et diplomate, était préparé à tenir tête à ces
airs de royauté avec la nonchalance respectueuse et bien élevée d'un
homme du monde, qui avait le sentiment de sa propre valeur, et la
déférence naturelle mais non obséquieuse d'un grand ministre vis-à-vis
d'un monarque constitutionnel. Il est probable que ni l'un ni l'autre
ne dit ce qu'il avait l'intention de dire, ou ce que lui prêtent les
contemporains; mais l'on raconte que Louis donna à entendre à M. de
Talleyrand, qu'en restant tranquille et satisfait jusqu'à ce que la
Providence lui eût placé la couronne sur la tête, il avait rempli le
rôle qui convient au prince et au philosophe, agissant avec bien plus
de dignité et de sagesse que les hommes d'action affairés qui, pendant
ce temps, s'étaient occupés de leur avancement personnel.
D'un autre côté, lorsque Sa Majesté, désirant peut-être effacer
l'impression d'observations qui, en somme, n'étaient pas flatteuses,
parla avec admiration des talents de M. de Talleyrand, et lui demanda
comment il s'était arrangé pour renverser le directoire d'abord, puis
enfin Bonaparte, on raconte que M. de Talleyrand répondit avec une
sorte de naïveté qu'il pouvait affecter, quand cela lui convenait:
«Mon Dieu, Sire, je n'ai rien fait pour cela. C'est quelque chose
d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements
qui me négligent.» Enfin, quant aux choses essentielles, le roi, sans
entrer dans beaucoup de détails, paraît avoir donné à entendre à M. de
Talleyrand que la France aurait une constitution, et lui, M. de
Talleyrand, l'administration des affaires étrangères.
C'était tout ce que M. de Talleyrand pouvait alors espérer. Il essaya
néanmoins, dans une autre occasion, de persuader au monarque légitime
que son trône ne pourrait qu'acquérir une solidité plus grande s'il
était accepté comme le don spontané de la nation. Un homme réellement
grand se trouvant à la place de Louis aurait probablement provoqué un
vote par le suffrage universel; le simple fait de l'appel à un vote de
ce genre aurait obtenu un assentiment universel produit par un
enthousiasme universel; et par le fait un tel vote en faveur d'un roi
qui avait pour lui la légitimité aurait en même temps raffermi la
force du principe légitimiste.
Un homme très-prudent n'aurait pas couru ce risque; il aurait beaucoup
appuyé sur le vote du sénat, puisqu'il avait été donné, et il aurait
eu l'air de croire que c'était moins encore un hommage à sa personne
qu'une reconnaissance des droits de sa race.
Mais un homme orgueilleux et vain ne pouvait pas se dépouiller si
aisément d'un titre particulier qu'il était seul à posséder. Un homme,
quel qu'il soit, pouvait être nommé roi des Français; mais Louis XVIII
seul pouvait être le légitime roi de France. Ce droit héréditaire au
trône était une propriété personnelle. Il s'en était prévalu dans
l'exil: il était résolu à l'affirmer en arrivant au pouvoir; et comme
M. de Talleyrand se disposait à continuer la discussion, il
l'interrompit tout court, suivant des témoignages contemporains, en
disant avec un sourire poli, mais quelque peu cynique:
«Vous me demandez d'accepter de vous une constitution, et vous ne
voulez pas en accepter une de ma part. C'est très-naturel; mais, mon
cher monsieur de Talleyrand, alors, moi, je serai debout, et vous
assis.»
V
L'observation qui vient d'être rapportée n'admettait aucune réplique.
Cependant Louis eut le bon sens de comprendre qu'il ne pouvait entrer
à Paris sans quelques explications, et sans la promesse donnée plus
ou moins explicitement, d'un gouvernement représentatif. Différent en
cela du comte d'Artois, il n'éprouvait aucune espèce de difficulté à
donner sa promesse, et était même disposé à se concerter avec son
ministre, pour savoir quelle serait la manière la plus heureuse et la
plus populaire d'accorder les garanties qu'il voulait offrir sans
abandonner le point sur lequel il était résolu à insister.
Cependant la première chose à arranger était une entrevue entre le
souverain qui avait pris possession de la couronne comme d'une chose
sur laquelle il avait des droits, et le sénat qui la lui avait offerte
à certaines conditions.
Cette entrevue eut lieu le 1er mai à Saint-Ouen, petit village près
Paris, où le roi invita le sénat à venir à sa rencontre. M. de
Talleyrand, en présentant ce corps, prononça un discours composé avec
beaucoup d'art, et parla pour les deux parties à la fois. Il dit que
la nation, instruite par l'expérience, se précipitait, pour le saluer,
au-devant de son souverain qui revenait prendre possession du trône de
ses ancêtres; que le sénat, participant aux sentiments de la nation,
faisait la même chose; que, d'un autre côté, le monarque, guidé par
sa sagesse, allait donner à la France des institutions en rapport
avec son génie et avec l'esprit de l'époque: qu'une _Charte
constitutionnelle_ (c'était le titre que le roi avait choisi) unirait
tous les intérêts à celui du trône, et fortifierait la volonté royale
du concours de toutes les volontés; que personne mieux que Sa Majesté
ne connaissait la valeur d'institutions mises si heureusement à
l'épreuve par un peuple voisin, d'institutions qui étaient un appui,
et non un obstacle, pour tous les rois qui aimaient les lois et
étaient les pères de leur peuple.
Quelques mots du roi, confirmant ce qu'avait dit M. de Talleyrand, ne
laissèrent rien à désirer; et le 3 mai, on publia la fameuse
_Déclaration de Saint-Ouen_, qui, après avoir établi qu'il y avait
beaucoup de bonnes choses dans la constitution proposée par le sénat
le 6 avril, et que ces bonnes choses seraient maintenues, ajoutait
que, cependant, quelques-uns des articles de cette constitution
portaient l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils avaient
été composés, et devraient en conséquence être réformés; mais que Sa
Majesté avait l'intention bien arrêtée de donner à la France une
constitution qui renfermerait toutes les libertés que pouvaient
désirer les Français, et que le projet d'une telle constitution serait
sous peu présenté aux chambres. Louis XVIII, ainsi précédé, entra à
Paris, où on lui fit un accueil passable, et, s'établissant dans le
palais de ses ancêtres, commença à s'y installer en prince qui compte
y finir ses jours.
Sa première pensée fut de reconstituer sa maison, et en le faisant, il
nomma grand aumônier M. de Talleyrand-Périgord. Il y avait aussi à
former le nouveau ministère, et M. de Talleyrand y figura comme
ministre des affaires étrangères, et fut honoré du titre de prince,
quoiqu'il ne pût plus y ajouter: de Bénévent.
Les autres personnes nommées dans le nouveau ministère, et qui plus
tard attirèrent l'attention, furent l'abbé de Montesquiou, ministre
de l'intérieur, gentilhomme instruit et qui ne manquait pas de talent,
mais qui n'avait point l'habitude des affaires, et royaliste par
préjugé autant que par principe (M. Guizot, soit dit en passant,
commença sa carrière sous M. de Montesquiou), et l'abbé Louis,
ministre des finances, dont les capacités financières étaient
universellement reconnues.
Mais le plus important ministre du temps était le ministre de la
maison du roi, «ce certain M. de Blacas» dont M. de Talleyrand avait
appris de bonne heure à connaître l'influence sur Louis XVIII. M. de
Blacas était un de ces gentilshommes de la noblesse de second ordre,
qui souvent produisent plutôt sur le vulgaire l'effet de grands
seigneurs, que les nobles de la première classe, parce qu'ils ajoutent
une dignité feinte à la dignité naturelle qui est ordinairement
l'apanage de ceux qui depuis leur enfance ont été traités avec
distinction.
Il était d'un âge moyen, bel homme, affable, instruit, grand amateur
de médailles, très-vain de sa faveur de cour, qui avait pour point de
départ toutes les faiblesses morales et physiques de son maître, et il
avait une confiance absolue dans l'indestructibilité d'un édifice
qu'il avait vu cependant sortir de ses ruines et de ses cendres.
Il avait de plus une telle confiance dans sa propre capacité, qu'il
croyait impossible que quelqu'un vînt à la mettre en doute, si ce
n'est un fou insigne ou un ennemi personnel rempli de mauvais vouloir.
C'était par son canal que passaient les résolutions du roi sur toutes
les affaires; il n'y avait d'exception que pour les affaires
étrangères; celles-ci, M. de Talleyrand les traitait directement avec
Sa Majesté.
Un gouvernement se trouva ainsi formé, et le premier devoir de ce
gouvernement fut de faire un traité de paix avec les puissances
victorieuses. M. de Talleyrand eut, nécessairement, la conduite de
cette négociation. Il y avait deux questions à résoudre: l'une, les
arrangements entre les potentats européens qui avaient à donner des
possesseurs aux territoires qu'ils avaient repris à la France; et
l'autre, les arrangements qui devaient être faits entre la France et
ces potentats.
Quelques personnes pensaient qu'il serait possible de traiter les deux
questions à la fois, et que la France devrait être admise à un congrès
où les questions particulières entre la France et l'Europe, et celles
qui avaient à être décidées par les souverains européens entre eux,
pourraient être réglées de concert[49]. Mais un peu de réflexion
suffira, je pense, pour montrer que les questions qui étaient
pendantes entre la France et l'Europe, et celles qu'il s'agissait de
régler entre les différents États de l'Europe hier encore coalisés
contre la France, étaient parfaitement distinctes.
[49] M. Thiers est de cette opinion.
De plus, il aurait été absurde, et en conséquence, impossible pour la
France d'exiger que toutes les affaires qui avaient à être arrangées
comme résultant de la dernière guerre avec la France, fussent traitées
en France.
La capitale de la France était l'endroit qu'il convenait le mieux de
choisir pour traiter des intérêts français.
La capitale d'un des alliés était l'endroit où il était naturel de
discuter les affaires entre les alliés. Paris fut donc choisi dans le
premier cas, et Vienne dans le second.
Toutefois, les alliés s'étaient sans aucun doute placés dans une
fausse position à l'égard de la nation française, et cela se fit
sentir quand il fut question de conclure la paix.
Ils avaient déclaré qu'ils séparaient Napoléon de la France, qu'ils ne
faisaient la guerre que contre le despote français, et qu'ils feraient
au pays de meilleures conditions qu'ils ne pouvaient en faire à
l'empereur.
M. de Talleyrand, par conséquent, s'avança en disant: «Eh bien, vous
consentiez à donner à Napoléon les anciennes limites de la monarchie
française; que donnerez-vous à la France?»
Les alliés répondirent, comme l'on pouvait s'y attendre, que les
promesses auxquelles on se reportait étaient vagues, qu'ils ne
pouvaient disposer de la propriété des autres; que la France n'avait
rien de légitime si ce n'est ce qu'elle possédait avant une succession
de conquêtes ressemblant à un pillage; que les alliés avaient en main,
il est vrai, les territoires conquis repris aux Français, mais qu'ils
ne pouvaient les rendre à des maîtres qui n'avaient aucun droit de les
posséder; que l'avis général était que la France devait reprendre ses
anciennes limites, et que, lorsque le 23 avril les alliés s'étaient
engagés à retirer leurs troupes du territoire français, ils
entendaient par là le territoire de l'ancienne France. Il ne pouvait
être question d'autre chose. Toutefois, M. de Talleyrand obtint les
frontières de 1792, et non celles de 1790, et, en arrondissant ces
frontières, il ajouta quelques forteresses et quelques habitants au
royaume de Louis XVI.
De plus, Paris resta maître, et on lui permit de s'en vanter, de
toutes les œuvres d'art ravies aux autres nations; c'était en faire
en quelque sorte la capitale artistique du monde.
Mais un résultat si borné, les horreurs de la guerre une fois finies,
n'arriva pas à faire que cette paix satisfît le peuple français, et
nous trouvons dans divers ouvrages des réflexions sur l'inconcevable
légèreté de M. de Talleyrand, qui ne sut pas se procurer des
conditions plus avantageuses.
Je confesse que l'Europe n'aurait jamais dû faire de promesses
compromettantes, et qu'elle aurait dû accomplir généreusement ses
promesses quelles qu'elles fussent, du moment qu'elle les avait
faites; mais, en somme, la France qui dans ses conquêtes avait
dépouillé toutes les puissances, aurait dû être satisfaite quand, la
saison des victoires ayant passé pour elle, ces puissances
consentaient à lui laisser ce qu'elle avait possédé dans l'origine.
Pauvre M. de Talleyrand! il supporta avec une indifférence pleine de
dignité tous les reproches absurdes qui lui furent adressés, même
l'accusation qu'on porta alors contre lui d'avoir signé le traité
d'avril, par lequel le gouvernement provisoire, ne se sentant pas la
force de conserver les forteresses occupées encore hors de France par
des troupes françaises, quand l'évacuation en était réclamée par une
armée ennemie campée au cœur de Paris, y renonça à condition que la
France elle-même serait évacuée. «Monsieur de Talleyrand, vous semblez
avoir été bien pressé de signer ce malheureux traité, dit le duc de
Berry.--Hélas! oui, monseigneur; j'étais très-pressé. Il y a des
sénateurs qui disent que j'étais très-pressé qu'on offrît la couronne
à votre royale maison; couronne que sans cela elle n'aurait peut-être
pas eue.
«Vous faites observer, monseigneur, que j'étais très-pressé
d'abandonner des forteresses qu'il ne nous était pas possible de
garder. Hélas! oui, monseigneur, j'étais très-pressé. Mais savez-vous,
monseigneur, ce qui serait arrivé si j'avais tardé à proposer Louis
XVIII aux alliés, et si j'avais refusé de signer avec eux le traite du
23 avril? Non, vous ne savez pas ce qui serait arrivé! ni moi non
plus. Mais en tous cas vous pouvez être bien sûr que nous ne
discuterions pas à l'heure qu'il est un acte du prince votre père.»
Dans une autre circonstance très-rapprochée de celle-là, comme le fils
de Charles X parlait d'une manière triomphante de ce que la France
pourrait faire lorsqu'elle aurait à sa disposition les trois cent
mille hommes qui avaient été renfermés en Allemagne, Talleyrand, qui
était assis à peu de distance et qui n'avait pas eu l'air d'écouter,
se leva, et s'approchant lentement du duc de Berry, lui dit, les yeux
à demi fermés et d'un air de doute inquisiteur: «Et pensez-vous
réellement, monseigneur, que ces trois cent mille hommes puissent
nous être de quelque utilité?--De quelque utilité? certainement.--Hem!
dit M. de Talleyrand en regardant fixement le duc, vous le pensez
réellement, monseigneur; je ne savais pas; car vous les aurez, grâce à
ce malheureux traité du 23 avril!»
Le plus curieux, c'est que Charles X avait regardé ce traité comme le
grand acte de sa vie, jusqu'au moment où son fils lui dit que ç'avait
été une grande bévue; et il ne sut pas alors s'il devait le défendre
pour sa propre gloire, ou en rejeter tout le blâme sur M. de
Talleyrand.