IV

La question étrangère, la plus urgente, fut ainsi réglée; mais la

condition permanente des affaires intérieures dépendait encore des

arrangements qui seraient finalement conclus avec Louis XVIII, quoique

l'arrangement, dont je viens de parler, établît quelque chose comme un

principe en faveur d'une constitution.

M. de Talleyrand, excessivement inquiet à ce sujet, avait envoyé M. de

Liancourt au roi, dans l'espoir que Sa Majesté recevrait

confidentiellement son messager. Il est vrai que M. de Talleyrand fut

averti que le duc de Liancourt, qui avait appartenu à la révolution,

ne serait pas bien reçu par le monarque de la restauration si un

certain noble, M. de Blacas, était à ses côtés.

Mais le prince de Bénévent traita cette idée du haut de sa grandeur.

Quoi! le souverain qui lui devait son trône à lui, M. de Talleyrand,

ce souverain qui était à la fois indolent et ambitieux, qui ne savait

rien du pays dans lequel il allait paraître, pays dans lequel il

n'avait pas de partisans qui pussent le diriger de leurs conseils ou

l'aider de leur influence, et dans lequel étaient encore les

souverains dont M. de Talleyrand avait été l'allié--ce souverain

refuserait de recevoir un homme de première notabilité et de haute

naissance, et universellement aimé, parce qu'il aurait pris la même

part, joué le même rôle que M. de Talleyrand lui-même dans les

affaires publiques des temps passés, et cela alors que la nouvelle

souveraineté devrait s'appuyer sur tous les partis et sur toutes les

opinions, et de plus avoir à sa base une constitution: la chose était

impossible! M. de Talleyrand répondit à la personne qui lui donnait

cet avis:

«Je sais tout cela mieux que vous, mais il ne faut pas qu'il en reste

de trace dans l'esprit du roi, et c'est pour que l'oubli soit patent

que j'ai choisi le duc de Liancourt; c'est l'homme du pays; il y fait

du bien à tout le monde, il est placé pour en faire au roi, et je vous

proteste qu'il sera bien reçu. Ce qui est passé est passé: la nature

n'a pas donné aux hommes d'yeux par derrière; c'est de ce qui est

devant qu'il faut s'occuper, et il nous restera encore assez à faire.

Mais cependant, si M. de Liancourt trouvait de la difficulté à

approcher du roi? car on s'accorde à dire qu'il est sous le joug d'un

M. de Blacas, qui ne laisse aborder que ceux qui lui conviennent.

Qu'est-ce que ce Blacas? Je ne sais pas d'où il vient et me soucie

assez peu de le savoir. Nous allons entrer dans un régime

constitutionnel, où le crédit se mesurera sur la capacité. C'est par

la tribune et les affaires que les hommes prendront désormais leur

place, et se chargera qui voudra d'épier le moment du lever et de

vider les poches du roi à son coucher.»

«M. de Liancourt était en effet parti, et partageant l'illusion de M.

de Talleyrand, il croyait aller reprendre sans difficulté auprès du

roi l'exercice de son ancienne charge de maître de la garde-robe. Tous

deux avaient notablement compté sans leur hôte. M. de Liancourt ne vit

point le roi, mais seulement M. de Blacas, qui le congédia avec la

politesse froide qui ne lui manqua jamais. Le hasard me fit rencontrer

M. de Liancourt au retour, et avant qu'il eût pu voir M. de

Talleyrand, je lui demandai comment il avait été reçu. Il me répondit:

«Mal, très-mal, ou, pour mieux dire, pas du tout. Il y a là un certain

M. de Blacas, qui garde les avenues et vous croyez bien que je ne me

suis pas abaissé à lutter contre lui; au reste, je crains fort que M.

de Talleyrand n'ait donné dans un piége: les princes vont nous

revenir les mêmes que lorsqu'ils nous ont quittés.»

«Le roi nous fut bientôt annoncé; les affaires se pressaient les unes

sur les autres de telle sorte qu'à peine l'insuccès de M. de Liancourt

put effleurer l'attention. Il fallait, toutefois, qu'il eût donné

beaucoup à penser à M. de Talleyrand, car il n'en parlait à

personne[48].»

[48] _Mémoires_ de Beugnot, p. 121.

En envoyant à Louis XVIII le personnage qu'il avait choisi, M. de

Talleyrand avait l'idée de compromettre le roi, de l'engager tout de

suite dans le parti auquel appartenait ce personnage, dans le parti

que formaient les hommes modérés du commencement de la révolution:

hommes qui, par opinion, étaient en faveur de la monarchie

constitutionnelle, mais qui avaient été tellement en rapport avec des

personnes de tous les partis et de toutes les opinions, qu'ils étaient

au courant de tout et avaient partout des amis. Dans ce parti il

voyait un centre qui pouvait rapprocher les lignes divergentes, une

colonne vertébrale, si l'on peut ainsi parler, à laquelle pourraient

venir se rattacher les membres épars de cette société si grande et si

complexe du sein de laquelle il fallait tirer un nouveau gouvernement.

Le projet n'était pas mauvais, et il est probable qu'il aurait réussi

pendant les premiers jours d'un triomphe incertain.

Mais la popularité inespérée de sa famille, l'acceptation générale de

la cocarde blanche, les rapports de ses frères et des royalistes

ardents, rapports qui ne manquaient pas de lui parvenir avec des

exagérations, et enfin l'abdication définitive de Napoléon, créaient

une nouvelle phase dans les affaires de Louis, et, indécis sur ce

qu'il devait faire, il se décida à ne rien faire avant son arrivée en

France.

Ceci suffit pour montrer à M. de Talleyrand, qui dans la suite

n'oublia pas M. de Blacas, qu'il y aurait auprès du nouveau roi un

petit cercle d'où il serait banni; que le roi n'avait l'intention, ni

de se confier à lui, ni de l'offenser; qu'il n'y avait pas à former de

système, que, s'il ne rompait pas avec le souverain, sur la tête

duquel quelques jours auparavant il avait placé une couronne, il

aurait à s'accommoder aux préjugés et à s'arranger avec les favoris de

ce souverain. Il n'y avait pas encore de motifs suffisants pour une

rupture.

Les événements allaient bientôt se prononcer, et fournir les éléments

d'une ligne de conduite décisive. En attendant, il fallait sacrifier

la politique de principe à la politique d'habileté.

S'il avait été consulté, il n'aurait certainement pas conseillé à

Louis XVIII, qui fit le 20 une espèce d'entrée triomphale à Londres,

de dire qu'il devait sa couronne au prince régent; c'était en effet

mettre de côté l'empereur Alexandre, qui était encore à Paris, et le

sénat et le corps législatif, qui étaient alors les seuls organes

constitués des désirs de la nation, et la seule autorité à laquelle

obéissaient si facilement l'armée française et le peuple français.

Mais il alla à la rencontre de Sa Majesté à Compiègne, où Louis avait

décidé de séjourner trois ou quatre jours avant d'entrer à Paris et

de prendre ses résolutions ultérieures. Il eût été curieux d'assister

à cette rencontre.

Chacun de ces deux personnages était à sa manière un acteur consommé,

et chacun d'eux, prétendant à la supériorité, était décidé à ne pas se

laisser dominer par l'autre. Depuis quelques années, Louis s'était

exercé au rôle de roi avec d'autant plus de soin et une attention

d'autant plus minutieuse qu'il n'était roi que de nom. Talleyrand

avait été accoutumé dès sa jeunesse aux plus hautes positions de la

société; pendant les dernières années il avait été admis dans

l'intimité des souverains, avait été traité par eux avec les plus

grands égards, sinon sur un pied d'égalité; et il venait de disposer

du sort de la France. Le descendant des rois avait l'intention de

produire tout de suite sur son puissant sujet l'impression d'un roi,

en prenant ces airs de royauté pour lesquels il était célèbre.

L'ancien évêque, noble et diplomate, était préparé à tenir tête à ces

airs de royauté avec la nonchalance respectueuse et bien élevée d'un

homme du monde, qui avait le sentiment de sa propre valeur, et la

déférence naturelle mais non obséquieuse d'un grand ministre vis-à-vis

d'un monarque constitutionnel. Il est probable que ni l'un ni l'autre

ne dit ce qu'il avait l'intention de dire, ou ce que lui prêtent les

contemporains; mais l'on raconte que Louis donna à entendre à M. de

Talleyrand, qu'en restant tranquille et satisfait jusqu'à ce que la

Providence lui eût placé la couronne sur la tête, il avait rempli le

rôle qui convient au prince et au philosophe, agissant avec bien plus

de dignité et de sagesse que les hommes d'action affairés qui, pendant

ce temps, s'étaient occupés de leur avancement personnel.

D'un autre côté, lorsque Sa Majesté, désirant peut-être effacer

l'impression d'observations qui, en somme, n'étaient pas flatteuses,

parla avec admiration des talents de M. de Talleyrand, et lui demanda

comment il s'était arrangé pour renverser le directoire d'abord, puis

enfin Bonaparte, on raconte que M. de Talleyrand répondit avec une

sorte de naïveté qu'il pouvait affecter, quand cela lui convenait:

«Mon Dieu, Sire, je n'ai rien fait pour cela. C'est quelque chose

d'inexplicable que j'ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements

qui me négligent.» Enfin, quant aux choses essentielles, le roi, sans

entrer dans beaucoup de détails, paraît avoir donné à entendre à M. de

Talleyrand que la France aurait une constitution, et lui, M. de

Talleyrand, l'administration des affaires étrangères.

C'était tout ce que M. de Talleyrand pouvait alors espérer. Il essaya

néanmoins, dans une autre occasion, de persuader au monarque légitime

que son trône ne pourrait qu'acquérir une solidité plus grande s'il

était accepté comme le don spontané de la nation. Un homme réellement

grand se trouvant à la place de Louis aurait probablement provoqué un

vote par le suffrage universel; le simple fait de l'appel à un vote de

ce genre aurait obtenu un assentiment universel produit par un

enthousiasme universel; et par le fait un tel vote en faveur d'un roi

qui avait pour lui la légitimité aurait en même temps raffermi la

force du principe légitimiste.

Un homme très-prudent n'aurait pas couru ce risque; il aurait beaucoup

appuyé sur le vote du sénat, puisqu'il avait été donné, et il aurait

eu l'air de croire que c'était moins encore un hommage à sa personne

qu'une reconnaissance des droits de sa race.

Mais un homme orgueilleux et vain ne pouvait pas se dépouiller si

aisément d'un titre particulier qu'il était seul à posséder. Un homme,

quel qu'il soit, pouvait être nommé roi des Français; mais Louis XVIII

seul pouvait être le légitime roi de France. Ce droit héréditaire au

trône était une propriété personnelle. Il s'en était prévalu dans

l'exil: il était résolu à l'affirmer en arrivant au pouvoir; et comme

M. de Talleyrand se disposait à continuer la discussion, il

l'interrompit tout court, suivant des témoignages contemporains, en

disant avec un sourire poli, mais quelque peu cynique:

«Vous me demandez d'accepter de vous une constitution, et vous ne

voulez pas en accepter une de ma part. C'est très-naturel; mais, mon

cher monsieur de Talleyrand, alors, moi, je serai debout, et vous

assis.»

V

L'observation qui vient d'être rapportée n'admettait aucune réplique.

Cependant Louis eut le bon sens de comprendre qu'il ne pouvait entrer

à Paris sans quelques explications, et sans la promesse donnée plus

ou moins explicitement, d'un gouvernement représentatif. Différent en

cela du comte d'Artois, il n'éprouvait aucune espèce de difficulté à

donner sa promesse, et était même disposé à se concerter avec son

ministre, pour savoir quelle serait la manière la plus heureuse et la

plus populaire d'accorder les garanties qu'il voulait offrir sans

abandonner le point sur lequel il était résolu à insister.

Cependant la première chose à arranger était une entrevue entre le

souverain qui avait pris possession de la couronne comme d'une chose

sur laquelle il avait des droits, et le sénat qui la lui avait offerte

à certaines conditions.

Cette entrevue eut lieu le 1er mai à Saint-Ouen, petit village près

Paris, où le roi invita le sénat à venir à sa rencontre. M. de

Talleyrand, en présentant ce corps, prononça un discours composé avec

beaucoup d'art, et parla pour les deux parties à la fois. Il dit que

la nation, instruite par l'expérience, se précipitait, pour le saluer,

au-devant de son souverain qui revenait prendre possession du trône de

ses ancêtres; que le sénat, participant aux sentiments de la nation,

faisait la même chose; que, d'un autre côté, le monarque, guidé par

sa sagesse, allait donner à la France des institutions en rapport

avec son génie et avec l'esprit de l'époque: qu'une _Charte

constitutionnelle_ (c'était le titre que le roi avait choisi) unirait

tous les intérêts à celui du trône, et fortifierait la volonté royale

du concours de toutes les volontés; que personne mieux que Sa Majesté

ne connaissait la valeur d'institutions mises si heureusement à

l'épreuve par un peuple voisin, d'institutions qui étaient un appui,

et non un obstacle, pour tous les rois qui aimaient les lois et

étaient les pères de leur peuple.

Quelques mots du roi, confirmant ce qu'avait dit M. de Talleyrand, ne

laissèrent rien à désirer; et le 3 mai, on publia la fameuse

_Déclaration de Saint-Ouen_, qui, après avoir établi qu'il y avait

beaucoup de bonnes choses dans la constitution proposée par le sénat

le 6 avril, et que ces bonnes choses seraient maintenues, ajoutait

que, cependant, quelques-uns des articles de cette constitution

portaient l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils avaient

été composés, et devraient en conséquence être réformés; mais que Sa

Majesté avait l'intention bien arrêtée de donner à la France une

constitution qui renfermerait toutes les libertés que pouvaient

désirer les Français, et que le projet d'une telle constitution serait

sous peu présenté aux chambres. Louis XVIII, ainsi précédé, entra à

Paris, où on lui fit un accueil passable, et, s'établissant dans le

palais de ses ancêtres, commença à s'y installer en prince qui compte

y finir ses jours.

Sa première pensée fut de reconstituer sa maison, et en le faisant, il

nomma grand aumônier M. de Talleyrand-Périgord. Il y avait aussi à

former le nouveau ministère, et M. de Talleyrand y figura comme

ministre des affaires étrangères, et fut honoré du titre de prince,

quoiqu'il ne pût plus y ajouter: de Bénévent.

Les autres personnes nommées dans le nouveau ministère, et qui plus

tard attirèrent l'attention, furent l'abbé de Montesquiou, ministre

de l'intérieur, gentilhomme instruit et qui ne manquait pas de talent,

mais qui n'avait point l'habitude des affaires, et royaliste par

préjugé autant que par principe (M. Guizot, soit dit en passant,

commença sa carrière sous M. de Montesquiou), et l'abbé Louis,

ministre des finances, dont les capacités financières étaient

universellement reconnues.

Mais le plus important ministre du temps était le ministre de la

maison du roi, «ce certain M. de Blacas» dont M. de Talleyrand avait

appris de bonne heure à connaître l'influence sur Louis XVIII. M. de

Blacas était un de ces gentilshommes de la noblesse de second ordre,

qui souvent produisent plutôt sur le vulgaire l'effet de grands

seigneurs, que les nobles de la première classe, parce qu'ils ajoutent

une dignité feinte à la dignité naturelle qui est ordinairement

l'apanage de ceux qui depuis leur enfance ont été traités avec

distinction.

Il était d'un âge moyen, bel homme, affable, instruit, grand amateur

de médailles, très-vain de sa faveur de cour, qui avait pour point de

départ toutes les faiblesses morales et physiques de son maître, et il

avait une confiance absolue dans l'indestructibilité d'un édifice

qu'il avait vu cependant sortir de ses ruines et de ses cendres.

Il avait de plus une telle confiance dans sa propre capacité, qu'il

croyait impossible que quelqu'un vînt à la mettre en doute, si ce

n'est un fou insigne ou un ennemi personnel rempli de mauvais vouloir.

C'était par son canal que passaient les résolutions du roi sur toutes

les affaires; il n'y avait d'exception que pour les affaires

étrangères; celles-ci, M. de Talleyrand les traitait directement avec

Sa Majesté.

Un gouvernement se trouva ainsi formé, et le premier devoir de ce

gouvernement fut de faire un traité de paix avec les puissances

victorieuses. M. de Talleyrand eut, nécessairement, la conduite de

cette négociation. Il y avait deux questions à résoudre: l'une, les

arrangements entre les potentats européens qui avaient à donner des

possesseurs aux territoires qu'ils avaient repris à la France; et

l'autre, les arrangements qui devaient être faits entre la France et

ces potentats.

Quelques personnes pensaient qu'il serait possible de traiter les deux

questions à la fois, et que la France devrait être admise à un congrès

où les questions particulières entre la France et l'Europe, et celles

qui avaient à être décidées par les souverains européens entre eux,

pourraient être réglées de concert[49]. Mais un peu de réflexion

suffira, je pense, pour montrer que les questions qui étaient

pendantes entre la France et l'Europe, et celles qu'il s'agissait de

régler entre les différents États de l'Europe hier encore coalisés

contre la France, étaient parfaitement distinctes.

[49] M. Thiers est de cette opinion.

De plus, il aurait été absurde, et en conséquence, impossible pour la

France d'exiger que toutes les affaires qui avaient à être arrangées

comme résultant de la dernière guerre avec la France, fussent traitées

en France.

La capitale de la France était l'endroit qu'il convenait le mieux de

choisir pour traiter des intérêts français.

La capitale d'un des alliés était l'endroit où il était naturel de

discuter les affaires entre les alliés. Paris fut donc choisi dans le

premier cas, et Vienne dans le second.

Toutefois, les alliés s'étaient sans aucun doute placés dans une

fausse position à l'égard de la nation française, et cela se fit

sentir quand il fut question de conclure la paix.

Ils avaient déclaré qu'ils séparaient Napoléon de la France, qu'ils ne

faisaient la guerre que contre le despote français, et qu'ils feraient

au pays de meilleures conditions qu'ils ne pouvaient en faire à

l'empereur.

M. de Talleyrand, par conséquent, s'avança en disant: «Eh bien, vous

consentiez à donner à Napoléon les anciennes limites de la monarchie

française; que donnerez-vous à la France?»

Les alliés répondirent, comme l'on pouvait s'y attendre, que les

promesses auxquelles on se reportait étaient vagues, qu'ils ne

pouvaient disposer de la propriété des autres; que la France n'avait

rien de légitime si ce n'est ce qu'elle possédait avant une succession

de conquêtes ressemblant à un pillage; que les alliés avaient en main,

il est vrai, les territoires conquis repris aux Français, mais qu'ils

ne pouvaient les rendre à des maîtres qui n'avaient aucun droit de les

posséder; que l'avis général était que la France devait reprendre ses

anciennes limites, et que, lorsque le 23 avril les alliés s'étaient

engagés à retirer leurs troupes du territoire français, ils

entendaient par là le territoire de l'ancienne France. Il ne pouvait

être question d'autre chose. Toutefois, M. de Talleyrand obtint les

frontières de 1792, et non celles de 1790, et, en arrondissant ces

frontières, il ajouta quelques forteresses et quelques habitants au

royaume de Louis XVI.

De plus, Paris resta maître, et on lui permit de s'en vanter, de

toutes les œuvres d'art ravies aux autres nations; c'était en faire

en quelque sorte la capitale artistique du monde.

Mais un résultat si borné, les horreurs de la guerre une fois finies,

n'arriva pas à faire que cette paix satisfît le peuple français, et

nous trouvons dans divers ouvrages des réflexions sur l'inconcevable

légèreté de M. de Talleyrand, qui ne sut pas se procurer des

conditions plus avantageuses.

Je confesse que l'Europe n'aurait jamais dû faire de promesses

compromettantes, et qu'elle aurait dû accomplir généreusement ses

promesses quelles qu'elles fussent, du moment qu'elle les avait

faites; mais, en somme, la France qui dans ses conquêtes avait

dépouillé toutes les puissances, aurait dû être satisfaite quand, la

saison des victoires ayant passé pour elle, ces puissances

consentaient à lui laisser ce qu'elle avait possédé dans l'origine.

Pauvre M. de Talleyrand! il supporta avec une indifférence pleine de

dignité tous les reproches absurdes qui lui furent adressés, même

l'accusation qu'on porta alors contre lui d'avoir signé le traité

d'avril, par lequel le gouvernement provisoire, ne se sentant pas la

force de conserver les forteresses occupées encore hors de France par

des troupes françaises, quand l'évacuation en était réclamée par une

armée ennemie campée au cœur de Paris, y renonça à condition que la

France elle-même serait évacuée. «Monsieur de Talleyrand, vous semblez

avoir été bien pressé de signer ce malheureux traité, dit le duc de

Berry.--Hélas! oui, monseigneur; j'étais très-pressé. Il y a des

sénateurs qui disent que j'étais très-pressé qu'on offrît la couronne

à votre royale maison; couronne que sans cela elle n'aurait peut-être

pas eue.

«Vous faites observer, monseigneur, que j'étais très-pressé

d'abandonner des forteresses qu'il ne nous était pas possible de

garder. Hélas! oui, monseigneur, j'étais très-pressé. Mais savez-vous,

monseigneur, ce qui serait arrivé si j'avais tardé à proposer Louis

XVIII aux alliés, et si j'avais refusé de signer avec eux le traite du

23 avril? Non, vous ne savez pas ce qui serait arrivé! ni moi non

plus. Mais en tous cas vous pouvez être bien sûr que nous ne

discuterions pas à l'heure qu'il est un acte du prince votre père.»

Dans une autre circonstance très-rapprochée de celle-là, comme le fils

de Charles X parlait d'une manière triomphante de ce que la France

pourrait faire lorsqu'elle aurait à sa disposition les trois cent

mille hommes qui avaient été renfermés en Allemagne, Talleyrand, qui

était assis à peu de distance et qui n'avait pas eu l'air d'écouter,

se leva, et s'approchant lentement du duc de Berry, lui dit, les yeux

à demi fermés et d'un air de doute inquisiteur: «Et pensez-vous

réellement, monseigneur, que ces trois cent mille hommes puissent

nous être de quelque utilité?--De quelque utilité? certainement.--Hem!

dit M. de Talleyrand en regardant fixement le duc, vous le pensez

réellement, monseigneur; je ne savais pas; car vous les aurez, grâce à

ce malheureux traité du 23 avril!»

Le plus curieux, c'est que Charles X avait regardé ce traité comme le

grand acte de sa vie, jusqu'au moment où son fils lui dit que ç'avait

été une grande bévue; et il ne sut pas alors s'il devait le défendre

pour sa propre gloire, ou en rejeter tout le blâme sur M. de

Talleyrand.

Essai sur Talleyrand · 第 59 / 89 题