Le spectacle qui vient d'être décrit était gai, mais la gaieté n'était
qu'à la surface des choses.
Le danger auquel j'ai fait allusion était là, voilé par cette gaieté,
mais non moins menaçant.
Le sénat n'était pas allé à la rencontre du duc d'Artois, et il
n'avait pas assisté au _Te Deum_. On pouvait dire que les membres du
gouvernement provisoire l'avaient fait; mais néanmoins, l'absence du
sénat avait été remarquée.
On se décida à ne pas laisser les choses dans l'incertitude; on voulut
arriver à savoir clairement si le comte d'Artois avait l'intention de
mépriser les autorités nationales ou de s'y soumettre.
Il était important que cette question fût résolue dans le plus court
délai possible.
Le 13 et le 14 avril se passèrent en négociations. Napoléon était
encore en France. Deux corps d'armée n'avaient pas encore consenti à
donner leur adhésion au nouvel ordre de choses.
Les alliés avaient solennellement déclaré que le gouvernement français
serait celui que choisirait le sénat et non celui que choisirait Louis
XVIII.
Néanmoins, tout le tact et toute la patience de M. de Talleyrand
furent nécessaires pour décider le comte d'Artois et les zélés de son
parti à agir avec une prudence ordinaire.
A la fin, on en vint à arranger les choses de cette manière: Le sénat,
croyant savoir que des principes constitutionnels animaient le cœur
du comte d'Artois, lui offrit la lieutenance générale de France.
Le comte d'Artois accepta le poste, disant qu'il ne pouvait prendre
sur lui de sanctionner la constitution du sénat dont il avait pris
connaissance, mais qui devrait être examinée par le roi, mais qu'il
pouvait néanmoins affirmer d'une manière certaine que Sa Majesté en
accepterait les traits principaux.
A huit heures du soir, le sénat se présenta aux Tuileries, ayant en
tête son président, M. de Talleyrand. Ce personnage, si bien fait pour
les représentations où il fallait tempérer la fermeté par une exquise
politesse, s'approcha du prince, et, selon sa coutume, s'appuyant sur
une canne, la tête penchée sur l'épaule, lut un discours à la fois
fier et adroit, dans lequel il expliquait la conduite du sénat sans
l'excuser, car elle n'avait pas besoin d'excuse.
«Le sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au
trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire
avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste
division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du
bonheur et des intérêts de tous.
«Le sénat, persuadé que les principes de la constitution nouvelle sont
dans votre cœur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de
vous présenter le titre de lieutenant général du royaume jusqu'à
l'arrivée du roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne
peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos
ancêtres.
«Monseigneur, le sénat, en ces moments d'allégresse publique, obligé
de rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en
est pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale
lira dans nos cœurs à travers la retenue même de notre langage.»
M. de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les
protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches;
il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans
presque toutes.
Le prince répondit par le texte de la déclaration convenue.
«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel
qui rappelle au trône de France le roi mon auguste frère. Je n'ai
point reçu de lui le pouvoir d'accepter la constitution, mais je
connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être
désavoué en assurant en son nom qu'il en admettra les bases.»
Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases
elles-mêmes, c'est-à-dire la division des pouvoirs, le partage du
gouvernement entre le roi et les chambres, la responsabilité des
ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse,
la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des
juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,
de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli
des votes et actes antérieurs, etc. «J'espère, ajouta le prince, que
l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les
garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la
France[47].»
[47] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. XVIII, p. 41.
Le gouvernement fut ainsi installé jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII;
et le 23, M. de Talleyrand, avec l'autorisation de Son Altesse royale,
signa le traité qui obligeait les armées étrangères à quitter la
France, et les troupes françaises à évacuer les forteresses qu'elles
occupaient encore hors de France.