III

Le spectacle qui vient d'être décrit était gai, mais la gaieté n'était

qu'à la surface des choses.

Le danger auquel j'ai fait allusion était là, voilé par cette gaieté,

mais non moins menaçant.

Le sénat n'était pas allé à la rencontre du duc d'Artois, et il

n'avait pas assisté au _Te Deum_. On pouvait dire que les membres du

gouvernement provisoire l'avaient fait; mais néanmoins, l'absence du

sénat avait été remarquée.

On se décida à ne pas laisser les choses dans l'incertitude; on voulut

arriver à savoir clairement si le comte d'Artois avait l'intention de

mépriser les autorités nationales ou de s'y soumettre.

Il était important que cette question fût résolue dans le plus court

délai possible.

Le 13 et le 14 avril se passèrent en négociations. Napoléon était

encore en France. Deux corps d'armée n'avaient pas encore consenti à

donner leur adhésion au nouvel ordre de choses.

Les alliés avaient solennellement déclaré que le gouvernement français

serait celui que choisirait le sénat et non celui que choisirait Louis

XVIII.

Néanmoins, tout le tact et toute la patience de M. de Talleyrand

furent nécessaires pour décider le comte d'Artois et les zélés de son

parti à agir avec une prudence ordinaire.

A la fin, on en vint à arranger les choses de cette manière: Le sénat,

croyant savoir que des principes constitutionnels animaient le cœur

du comte d'Artois, lui offrit la lieutenance générale de France.

Le comte d'Artois accepta le poste, disant qu'il ne pouvait prendre

sur lui de sanctionner la constitution du sénat dont il avait pris

connaissance, mais qui devrait être examinée par le roi, mais qu'il

pouvait néanmoins affirmer d'une manière certaine que Sa Majesté en

accepterait les traits principaux.

A huit heures du soir, le sénat se présenta aux Tuileries, ayant en

tête son président, M. de Talleyrand. Ce personnage, si bien fait pour

les représentations où il fallait tempérer la fermeté par une exquise

politesse, s'approcha du prince, et, selon sa coutume, s'appuyant sur

une canne, la tête penchée sur l'épaule, lut un discours à la fois

fier et adroit, dans lequel il expliquait la conduite du sénat sans

l'excuser, car elle n'avait pas besoin d'excuse.

«Le sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au

trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire

avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste

division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du

bonheur et des intérêts de tous.

«Le sénat, persuadé que les principes de la constitution nouvelle sont

dans votre cœur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de

vous présenter le titre de lieutenant général du royaume jusqu'à

l'arrivée du roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne

peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos

ancêtres.

«Monseigneur, le sénat, en ces moments d'allégresse publique, obligé

de rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en

est pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale

lira dans nos cœurs à travers la retenue même de notre langage.»

M. de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les

protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches;

il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans

presque toutes.

Le prince répondit par le texte de la déclaration convenue.

«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel

qui rappelle au trône de France le roi mon auguste frère. Je n'ai

point reçu de lui le pouvoir d'accepter la constitution, mais je

connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être

désavoué en assurant en son nom qu'il en admettra les bases.»

Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases

elles-mêmes, c'est-à-dire la division des pouvoirs, le partage du

gouvernement entre le roi et les chambres, la responsabilité des

ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse,

la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des

juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,

de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli

des votes et actes antérieurs, etc. «J'espère, ajouta le prince, que

l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les

garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la

France[47].»

[47] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. XVIII, p. 41.

Le gouvernement fut ainsi installé jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII;

et le 23, M. de Talleyrand, avec l'autorisation de Son Altesse royale,

signa le traité qui obligeait les armées étrangères à quitter la

France, et les troupes françaises à évacuer les forteresses qu'elles

occupaient encore hors de France.

Essai sur Talleyrand · 第 58 / 89 题