II

En tous cas, M. de Talleyrand ayant une fois adopté d'une manière

décisive la monarchie légitime avec une constitution, on ne peut

mettre en doute qu'il n'ait poursuivi cette idée, au milieu de grandes

difficultés, avec une grande hardiesse et une grande habileté.

Toutefois la partie de la tâche qui dépendait de son savoir-faire, de

son tact, et de son activité, était alors presque finie; et le succès

ultérieur allait être confié à ceux qui devaient moissonner les fruits

de ses efforts. On aura vu, d'après ce que j'ai dit de la constitution

votée par le sénat, que Louis XVIII était nommé roi sous la condition

qu'il accepterait une constitution, clause contre laquelle les

royalistes s'étaient révoltés. Le comte d'Artois, alors hors de Paris

et sans position reconnue, insistait pour paraître dans la capitale;

et Napoléon ayant abdiqué le 11, il mit son projet à exécution le 12,

prenant le titre de «lieutenant général du royaume,» titre qu'il

prétendait avoir reçu de son frère, mais que son frère, paraît-il, ne

lui avait jamais donné. Rien n'était plus étrange que la position

ainsi créée; Louis XVIII n'était encore souverain d'après aucun acte

national; et cependant le comte d'Artois prétendait être investi par

Louis XVIII de l'autorité royale.

Il n'était nullement dans l'intention de ceux qui avaient rappelé la

famille de Bourbon de reconnaître en la proclamant un droit antérieur

et supérieur devant lequel le pays n'aurait qu'à s'incliner, et

cependant ils s'étaient tellement compromis pour la cause des

Bourbons, qu'il n'était pas facile de reculer. La résolution à prendre

devait être immédiate. Les autorités alors existantes devaient-elles

assister, oui ou non, à l'entrée du comte d'Artois? M. de Talleyrand

et le gouvernement provisoire y assistèrent, car leur absence aurait

été un scandale; le sénat n'y assista pas, car sa présence aurait

affaibli ses décisions antérieures.

Je me laisse entraîner à insérer un récit animé de cette entrée,

non-seulement parce que l'on y sent la franche et vive impression

qu'un témoin oculaire a conservée de cette scène, mais parce qu'il

donne une description amusante du chemin fait par un mot célèbre qui

eut une grande influence sur la popularité première du prince auquel

il fut attribué.

«Le lendemain, 12 avril, on se mit en marche pour aller au-devant de

Monsieur. Le temps était admirable; c'était un de ces premiers jours

du printemps, ravissants sous la température de Paris, où le soleil

brille de tout son éclat, et ne distribue qu'une chaleur douce aux

germes encore tendres qui sourdent de toutes parts. Quelques fleurs

déjà entr'ouvertes, un vert tendre qui commençait à poindre sur les

arbres, le chant des oiseaux printaniers, l'air de joie répandu sur

les figures, et le vieux refrain du _Bon Henri_ qui marquait la

marche, avaient signalé cette entrée comme la fête de l'Espérance. Il

y régnait peu d'ordre, mais on y répandait des larmes. Dès qu'on vit

paraître le prince, M. de Talleyrand alla à sa rencontre, et en

s'appuyant sur le cheval du prince, avec la grâce nonchalante

qu'autorise la faiblesse de ses jambes, il lui débita un compliment en

quatre lignes, frappé au coin d'une sensibilité exquise. Le prince,

qui, de toutes parts se sentait pressé par des Français, était trop

ému pour pouvoir répondre; il dit, d'une voix étouffée par les

sanglots: «Monsieur de Talleyrand, messieurs, je vous remercie; je

suis trop heureux. Marchons, marchons, je suis trop heureux!»

«Nous avons entendu depuis, le même prince répondre avec de la

présence d'esprit et du bonheur aux harangues qu'on lui faisait, mais

pour ceux qui l'ont vu et qui l'ont entendu à son entrée à Paris, il

ne fut jamais aussi éloquent que ce jour-là. Le cortége se mit en

marche pour Notre-Dame, suivant l'antique usage d'aller porter à Dieu,

dans la première église de Paris, les hommages solennels des Français

pour chaque événement heureux. La garde nationale formait le fond du

cortége, mais il se composait aussi d'officiers russes, prussiens,

autrichiens, espagnols, portugais, à la tête desquels le prince

apparaissait comme un ange de paix descendu au milieu de la grande

famille européenne. Depuis la barrière de Bondy jusqu'au parvis

Notre-Dame, il n'y avait pas une fenêtre qui ne fût garnie de figures

rayonnantes de joie. Le peuple, répandu dans les rues, poursuivait le

prince de ses applaudissements et de ses cris. A peine pouvait-il

avancer au milieu de l'ivresse générale, et il répondit à quelqu'un

qui voulait écarter de si douces entraves: «Laissez, monsieur,

laissez, j'arriverai toujours trop tôt.»

«C'est ainsi que le prince fut, s'il est permis de le dire, porté

jusqu'à Notre-Dame sur les cœurs des Français; et à son entrée dans

le sanctuaire, lorsqu'il se prosterna aux pieds de l'autel qui avait,

durant tant de siècles, reçu les prières de ses pères, un rayon de

lumière très-vive vint frapper sur sa figure et lui imprima je ne sais

quoi de céleste. Il priait avec ardeur; tous priaient avec lui. Des

larmes mouillaient nos yeux; il en échappait aux étrangers eux-mêmes.

Oh! avec quelle vérité, avec quelle ardeur, chaque strophe de l'hymne

de la reconnaissance était poussée vers les cieux! A la fin de la

cérémonie, de vieux serviteurs du prince qui avaient pleuré trente ans

son absence embrassaient ses genoux, et il les relevait avec cette

grâce du cœur si touchante et qui lui est si naturelle. Le retour de

Notre-Dame aux Tuileries ne fut pas moins animé, moins heureux, et,

parvenu dans la cour du palais, le prince descendit de cheval et

adressa à la garde nationale une allocution parfaitement appliquée à

la situation. Il prit la main à plusieurs officiers et soldats, les

pria de se souvenir de ce beau jour, et leur protesta que lui-même ne

l'oublierait jamais. Je fis ouvrir devant le prince les portes du

palais et j'eus l'honneur de l'introduire dans l'aile qu'il devait

habiter.

«Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journée, et l'heure à

laquelle je devais me présenter le lendemain pour le travail. Le

prince paraissait hésiter s'il me laisserait partir ou me retiendrait.

Je crus m'apercevoir que c'était indulgence de sa part, et je lui dis

que je craindrais de l'occuper une minute de plus, parce que je le

supposais fatigué, et c'est à moi qu'il répondit: «Comment voulez-vous

que je sois fatigué? C'est le seul jour de bonheur que j'ai goûté

depuis trente ans. Ah! monsieur, quelle belle journée! Dites que je

suis heureux et satisfait de tout le monde. Voilà mes ordres pour

aujourd'hui--à demain, à neuf heures du matin.»

«En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le

quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand.

Je le trouvai s'entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont

(de Nemours), et Anglès. On s'accordait à la trouver parfaite. M. de

Talleyrand rappela qu'il fallait un article au _Moniteur_. Dupont

s'offrit de le faire. «Non pas, reprit M. de Talleyrand, vous y

mettriez de la poésie; je vous connais. Beugnot suffit pour cela;

qu'il passe dans la bibliothèque et qu'il broche bien vite un article

pour que nous l'envoyions à Sauvo.»

«Je me mets à la besogne, qui n'était pas fort épineuse, mais parvenu

à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j'y suis

embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent

de l'effet par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des

objets qui les ont provoqués, mais quand il s'agit de les traduire sur

le papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et

trop heureux s'ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de

Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté. «Voyons, me

répondit-il, qu'a dit _Monsieur_? Je n'ai pas entendu grand'chose; il

me paraissait ému et fort curieux de continuer sa route; mais si ce

qu'il a dit ne vous convient pas, faites-lui une réponse.--Mais

comment faire un discours que _Monsieur_ n'a pas tenu?--La difficulté

n'est pas là; faites-le bon, convenable à la personne et au moment, et

je vous promets que _Monsieur_ l'acceptera, et si bien, qu'au bout de

deux jours, il croira l'avoir fait, et il l'aura fait; vous n'y serez

plus pour rien.--A la bonne heure!» Je rentre, j'essaye une première

version, et je l'apporte à la censure. «Ce n'est pas cela, dit M. de

Talleyrand, _Monsieur_ ne fait pas d'antithèses et pas la plus petite

fleur de rhétorique. Soyez court, soyez simple, et dites ce qui

convient davantage à celui qui parle et à ceux qui écoutent; voilà

tout!--Il me semble, reprit M. Pasquier, que ce qui agite bon nombre

d'esprits est la crainte des changements que doit occasionner le

retour des princes de la maison de Bourbon; il faudrait peut-être

toucher à ce point, mais avec délicatesse.--Bien! et je le recommande,

dit M. de Talleyrand.» J'essaye une nouvelle version et je suis

renvoyé une seconde fois, parce que j'ai été trop long et que le style

est apprêté. Enfin j'accouche de celle qui est au _Moniteur_, et où je

fais dire au prince: «Plus de divisions: la paix et la France; je la

revois enfin! rien n'y est changé, si ce n'est qu'il s'y trouve un

Français de plus.»--«Pour cette fois, je me rends! reprit enfin le

grand censeur, c'est bien là le discours de _Monsieur_, et je vous

réponds que c'est lui qui l'a fait; vous pouvez être tranquille à

présent.» Et en effet le mot fit fortune: les journaux s'en emparèrent

comme d'un à-propos heureux; on le reproduisit aussi comme un

engagement pris par le prince, et le mot: _un Français de plus!_

devint le passe-port obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de

toutes parts. Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses

réponses, et la prophétie de M. de Talleyrand fut complétement

réalisée.»

Essai sur Talleyrand · 第 57 / 89 题