Parmi les diverses relations ayant égard à ce conseil, est celle de M.
Bourrienne, et si nous en devons croire ce témoin des délibérations
qu'il raconte, voici comment M. de Talleyrand répondit à une ouverture
que fit l'empereur à propos du prince couronné de Suède, et comment il
se prononça sur les prétentions variées qui avaient été successivement
mises en avant:
«Sire, vous pouvez m'en croire, il n'y a que deux choses possibles,
Bonaparte ou Louis XVIII. Je dis Bonaparte, mais ici le choix ne
dépendra pas entièrement de Votre Majesté, car vous n'êtes pas seul.
Toutefois, si nous devons avoir un soldat, que ce soit Napoléon: c'est
le premier du monde. Je le répète, Sire, Bonaparte ou Louis XVIII,
chacun de ces hommes représente un parti; tout autre ne représenterait
qu'une coterie.»
Ce fut cette opinion positive exprimée avec tant de force qui, tout le
monde s'accorde à le dire, décida le conquérant auquel on prête ces
paroles: «Quand j'arrivai à Paris, je n'avais aucun plan. Je m'en
remis entièrement à Talleyrand; il avait la famille de Napoléon dans
une main, et celle des Bourbons dans l'autre; je pris ce qu'il me
donna.»
La résolution de ne pas traiter avec Napoléon et sa famille étant
ainsi prise, M. de Talleyrand engagea l'empereur de Russie à le faire
connaître par une proclamation affichée sur les murs de Paris, et le
public lut dans toutes les rues ces paroles: «Les souverains alliés ne
traiteront plus, ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de
sa famille.»
Mais ce ne fut pas tout. M. de Talleyrand ne désirait pas échapper au
despotisme de Napoléon pour tomber sous celui de Louis XVIII.
Il comptait peu sur la reconnaissance des rois, et il était aussi
nécessaire à sa propre sécurité qu'à celle de son pays, que les
passions de l'émigration et l'orgueil de la maison de Bourbon fussent
tenus en échec par une constitution. C'est pourquoi, à son
instigation, la proclamation fameuse à laquelle je fais allusion,
contenait la phrase suivante: «Les souverains alliés reconnaîtront et
garantiront la constitution que la nation française se donnera, et
invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement provisoire
qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration; il préparera la
constitution qui conviendra au peuple français. ALEXANDRE, 31 mars
1814.»
De cette manière, les alliés reconnaissaient le sénat comme le
représentant de la nation française, et comme M. de Talleyrand avait
une influence prédominante dans le sénat, sa victoire semblait
assurée.
Ceci se passait le 31 mars. Mais le 30, à une heure avancée de la
journée (ou vers le soir), comme Marmont et Mortier, qui avaient
défendu vaillamment les hauteurs de Paris pendant la journée, se
disposaient à quitter cette cité, en vertu d'une capitulation que les
circonstances dans lesquelles ils se trouvaient les avaient forcés à
signer, Napoléon, qui avait pris les devants sur son armée, arriva aux
environs de sa capitale et apprit du général Belliard, qui en sortait,
ce qui s'était passé.
Dans le dessein de rassembler ses troupes, encore en marche à
Fontainebleau, et afin de gagner du temps, il envoya Caulaincourt, qui
l'avait représenté à Châtillon, aux souverains alors maîtres de la
situation, avec l'ordre de faire semblant d'entrer en négociations
avec eux presque à n'importe quels termes.
Quoique le czar et le roi de Prusse fussent assez fermement résolus à
ne plus rien avoir à faire avec Napoléon, et eussent affiché cette
résolution d'une manière assez décidée, ils ne laissaient cependant
pas de se sentir mal à l'aise dans le voisinage du grand capitaine qui
était encore à la tête, disait-on, d'une force militaire se montant à
50,000 hommes, sans compter les forces de Marmont et de Mortier.
Les armées d'Augereau et de Soult se trouvaient aussi à une distance
peu considérable.
La classe inférieure à Paris, chez qui le sentiment national était
plus vif et qui avait moins d'intérêts personnels à compromettre que
la classe supérieure, était, comme on l'avait remarqué pendant le
passage des troupes russes et prussiennes à travers Paris, triste et
mécontente; une ombre de l'ancienne terreur attachée au nom de
Napoléon agissait encore sur l'esprit de beaucoup de ceux qui
s'étaient si longtemps courbés sous sa volonté, et qui n'étaient qu'à
moitié disposés à renverser son autorité. La présence de Caulaincourt
à Paris attestait que des négociations seraient tentées.
Il n'y avait donc pas de temps à perdre. M. de Talleyrand réunit le
sénat sous sa présidence, cette fonction lui appartenant d'une manière
légitime en tant que vice-président et grand dignitaire de l'empire.
Ce corps, surpris de sa propre puissance, et la remettant de grand
cœur aux mains de son président, qui, faisant allusion à la retraite
de Marie-Louise, les somma de venir au secours d'un gouvernement
_délaissé_, nomma, séance tenante, un gouvernement provisoire composé
de cinq membres, et ayant à sa tête M. de Talleyrand. Ces personnages
étaient des illustrations de l'empire ou de l'Assemblée nationale;
l'abbé Montesquiou était le seul légitimiste décidé. En même temps, le
sénat, partageant tout à fait les vues de M. de Talleyrand quant à une
constitution, s'engagea à en faire une dans l'espace de quelques
jours.
Toutefois, rien ne fut encore dit de l'exclusion projetée de Napoléon
et de sa famille, ni du projet de remettre la couronne aux Bourbons.
Beaucoup des partisans de cette dernière famille étaient aussi étonnés
que vexés de cette omission.
Nourrissant encore les idées qu'ils avaient emportées avec eux dans un
long exil, ils ne pouvaient pas même concevoir en quoi la France, ou
le sénat français, ou les alliés avaient à intervenir dans le choix
du souverain qui gouvernerait la France et dans la fixation des règles
suivant lesquelles s'exercerait son autorité. Louis XVIII n'était-il
pas l'héritier de Louis XVI? pouvait-on douter qu'il fût le seul roi
possible, maintenant que l'audacieux usurpateur avait été défait?
Est-ce qu'il ne tardait pas au comte d'Artois, à ce que disaient les
dames du faubourg Saint-Germain, d'embrasser son compagnon de
jeunesse, l'évêque d'Autun?
M. de Talleyrand, avec un sourire légèrement cynique, avouait que ce
serait aussi pour lui une grande joie que de se jeter dans les bras du
prince; mais il demandait, d'un air de mystère, que cette touchante
reconnaissance fût remise jusqu'à nouvel ordre. Cependant il ne jugea
pas à propos que le sénat tardât plus longtemps à confirmer l'acte de
la coalition quant à la déposition de Napoléon; et cette assemblée
donnant comme motif de sa conduite mille abus qu'elle aurait dû
précisément prévenir, si elle avait pris au sérieux sa mission
constitutionnelle, déclara, comme l'empereur Alexandre l'avait déjà
fait, que ni Napoléon ni sa famille ne régneraient plus en France, et
affranchit la nation de son serment de fidélité.
Elle nomma aussi un ministère composé d'hommes faits pour la
circonstance, et ainsi s'appropria provisoirement tous les attributs
du gouvernement.
Pendant ce temps l'empereur, que l'on venait de déposer, était encore
à Fontainebleau, et, avec une énergie que le malheur n'avait pas
abattue, il comptait ses forces qu'il cherchait à rassembler, il
étudiait la position de ses ennemis, et dressait le plan d'un dernier
et suprême effort qui consistait à battre l'une des trois divisions de
l'ennemi, campée sur la rive gauche de la Seine, à la poursuivre dans
les rues de Paris, où, au milieu de la confusion générale, il était
sûr d'une victoire facile, dût le combat se livrer au milieu des
ruines flamboyantes de la cité impériale.
Pour lui, il ne calculait pas les pertes, quand elles devaient
conduire au succès, et, quoiqu'il eût préféré la victoire dans
d'autres conditions, il était parfaitement décidé à l'obtenir, de
quelque prix qu'il dût l'acheter. Du moins ceci fut dit, et les
projets qu'on lui attribua à ce sujet et qu'il ne nia pas, ayant été
divulgués avant d'être mis à exécution, ébranlèrent ce qui restait
encore de fidélité chez ses anciens officiers. Il ne put comprendre
leurs scrupules timorés; ses résolutions désespérées les effrayèrent.
Une altercation s'ensuivit, et, enhardis par le désespoir, les
maréchaux se hasardèrent à insister pour qu'il abdiquât en faveur de
son fils. Il comprit d'avance la futilité de cette proposition, mais
se décida néanmoins à y accéder, en partie afin de montrer la folie
des espérances que ses fâcheux conseillers avaient l'air de nourrir,
en partie afin de se débarrasser de leur présence, ce qui le
laisserait libre, pensait-il, de mettre à exécution son projet
primitif, s'il se décidait à le faire. Ney, Macdonald, avec
Caulaincourt, qui avait rejoint l'empereur le 2 avril et lui avait
communiqué le peu de succès de sa précédente mission, furent donc
envoyés aux souverains alliés; ils devaient énumérer ce qui leur
restait de forces, protester de leur fidélité inébranlable à cette
famille, dont ils avaient si longtemps partagé la fortune, se déclarer
résolûment contre les princes légitimes, qu'ils regardaient comme
étrangers à leur époque; et faire part, avec fermeté, de leur
résolution de conquérir ou de périr à côté de leur ancien maître, si
cette dernière proposition qu'ils venaient faire en son nom était
rejetée.
Ils emmenèrent avec eux Marmont, qui était alors à la tête de la
division importante de l'armée de Bonaparte, campée sur l'Essonne, et
dominant la position de Fontainebleau. Ce général, quoique le plus
favorisé par Napoléon, était déjà entré en négociation avec le général
autrichien; mais, pressé par les autres maréchaux, à qui il confessa
sa trahison, de rétracter ses engagements, il le fit; et ordonnant aux
officiers qu'il commandait, et qui connaissaient ses desseins, de
rester tranquilles jusqu'à son retour, il accompagna Ney et Macdonald
à Paris.
La démarche hautaine, le langage hardi et véhément de ces hommes
habitués à commander et à vaincre, de ces représentants d'une armée
qui avait marché victorieusement de Paris à Moscou, firent une
certaine impression sur le mobile Alexandre. Il ne repoussa pas leur
pétition tout d'abord, mais il leur accorda une autre entrevue pour le
lendemain, entrevue à laquelle le roi de Prusse devait être présent.
Celle-là avait eu lieu le 5 avril, à deux heures du matin, avec lui
seul.
La lutte était encore indécise; car, ainsi que je l'ai dit, l'empereur
de Russie n'avait jamais été très-favorable aux légitimistes, et
tenait fort à tout régler avec Bonaparte, sans s'exposer de nouveau
aux chances de la guerre; Bonaparte était armé, les Bourbons n'avaient
pas de troupes, et on n'avait rien à craindre de leur part.
M. de Talleyrand eut encore à s'interposer, et, avec son aisance à la
fois respectueuse et ferme, à montrer la faiblesse et la déloyauté que
l'on reprocherait au czar, quoiqu'il agît sous l'empire des sentiments
les plus généreux, si après s'être engagé ainsi que ses alliés par ce
qu'il avait fait pendant ces derniers jours, il se donnait à lui-même
un public démenti et défaisait son ouvrage. Il ajouta, dit-on, qu'en
tenant ce langage, il ne consultait pas ses propres intérêts, car il
était probable qu'il aurait une position plus durable dans la régence
de Marie-Louise, si une telle régence pouvait durer, que dans le
gouvernement de l'émigration qui, on devait le craindre par ce qui se
passait alors, deviendrait avant longtemps plus puissante et plus
oublieuse du passé qu'il n'eût été souhaitable.
Il voulait ainsi attirer l'attention de l'empereur sur les efforts
que faisait alors ce parti pour s'opposer à la publication d'une
constitution. «Excusez mes observations, Sire,» continua-t-il,--«d'autres
sont inquiets; mais je ne le suis pas,--car je sais très-bien qu'un
souverainà la tête d'une vaillante armée ne se laissera certainement
pas dicter des lois par quelques officiers d'une force ennemie, surtout
puisque ces officiers représentent le principe même de la guerre
continuelle, principe que répudie la nation française et contre lequel
se sont armés les alliés.»
L'empereur Alexandre, dont l'émotion passagère eut bientôt disparu, et
le roi de Prusse reçurent les ambassadeurs le jour suivant sous
l'empire des impressions qu'avaient fait naître en eux les remarques
de M. de Talleyrand, et leurs propres réflexions; et le refus qu'ils
firent d'accepter aucune base de négociation qui donnerait le
gouvernement de la France à Napoléon ou à sa famille fut nettement
formulé, quoique avec courtoisie.
Les ambassadeurs persistaient dans leurs représentations, lorsqu'un
officier russe, qui venait d'entrer dans la salle, murmura quelque
chose à l'oreille de l'empereur Alexandre. C'était la nouvelle que la
division du maréchal Marmont avait quitté son poste; accident produit
par cette circonstance que les officiers auxquels Marmont avait confié
ses troupes, s'étant imaginé que leur trahison projetée était
découverte et serait punie, avaient cru que le seul remède était de la
consommer immédiatement.
Après une telle défection, c'en était fait de la force morale de la
députation, qui ne pouvait plus parler au nom de l'armée; et tout ce
qu'elle essaya d'obtenir fut une stipulation honorable pour l'empereur
et l'impératrice, si le premier consentait à une abdication immédiate.
Les conseils des généraux, qui acceptèrent ces misérables conditions,
ne laissaient à l'empereur Napoléon d'autre alternative que la
soumission, car son gouvernement était une machine militaire dont le
principal ressort venait de se briser entre ses mains.
Le 6, le sénat acheva de rédiger une constitution qui fut publiée le
8; elle créait une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres et
conférait le trône de France à Louis XVIII, s'il acceptait cette
constitution.
Le 11, fut signé un traité par lequel Marie-Louise et son fils
reçurent la principauté de Parme, et Napoléon la souveraineté d'Elbe,
petite île sur la côte d'Italie, où l'on présumait qu'un homme encore
dans la force de l'âge et doué du cœur le plus inquiet qui battit
jamais dans une poitrine humaine saurait rester tranquille et
satisfait en vue des empires qu'il avait conquis et perdus.
CINQUIÈME PARTIE
DE LA CHUTE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, EN 1814,
A LA FIN DE
L'ADMINISTRATION DE M. DE TALLEYRAND,
EN SEPTEMBRE 1815.
I
Le comte d'Artois, lieutenant général de France.--Traité du 23
avril pour l'évacuation de la France.--Louis XVIII, contrairement
à l'avis de M. de Talleyrand, refuse d'accepter la couronne avec
une constitution comme le don de la nation; mais regardant la
couronne comme lui appartenant de droit, il consent à accorder la
constitution.--Il forme son gouvernement d'éléments divers,
nommant M. de Talleyrand ministre des affaires étrangères.--Il
semble bientôt se méfier de ce dernier, et en est jaloux.--Esprit
réactionnaire du parti des émigrés et du comte d'Artois.--Traité
de Paris.--M. de Talleyrand se rend à Vienne, et dans le cours
des négociations, s'arrange pour faire un traité séparé avec
l'Autriche et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarité
des puissances qui s'étaient coalisées contre la
France.--Bonaparte s'échappe de l'île d'Elbe.--Nouveau traité
contre Napoléon, traité qui a quelque ambiguïté dans les termes,
mais qui semble un renouvellement du traité de Paris.--Les
Bourbons vont à Gand.--Bonaparte installé aux Tuileries.--M. de
Talleyrand se rend à Carslbad.--Le prince de Metternich et Fouché
font des démarches pour la déposition de Napoléon en faveur de la
régence de sa femme; ils ne réussissent pas.--Les alliés adoptent
de nouveau Louis XVIII.--M. de Talleyrand se rend à Gand.--Il est
d'abord reçu.--Il fait la leçon aux Bourbons.--Il est de nouveau
créé ministre.--Il rencontre de l'opposition de la part du parti
royaliste et de l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu
par l'Angleterre et abandonné par Louis XVIII.--Il donne sa
démission.
Telle fut pour le moment l'issue de la longue lutte que M. de
Talleyrand avait soutenue contre un homme supérieur à tous les autres
par la puissance de ses facultés; mais qui, à cause de certains
défauts inséparables peut-être de la nature de ces facultés même, à
cause de l'infatuation de son orgueil et de l'excessive puissance de
son imagination, fut à la fin vaincu par la patience, la modération et
le tact d'un adversaire d'un génie bien inférieur; cet adversaire, par
un singulier pressentiment, il en avait redouté l'hostilité, tout en
la provoquant cependant avec une inexplicable insouciance.
J'ai dit que, lorsque M. de Talleyrand s'attacha aux destinées de
Napoléon, il attendait de lui, d'abord, son propre avancement,
secondement une amélioration de la situation de la France.
Il suivit donc Napoléon avec soumission jusqu'à l'époque où il
entrevit clairement que la politique de ce personnage commençait à
devenir telle qu'elle ne pourrait ni profiter à un partisan
intelligent, ni fonder un empire durable.
Toutefois on ne peut pas dire qu'en se séparant de cette politique,
après le traité de Tilsit, il ait abandonné son souverain dans un
moment d'adversité.
Jamais la France n'avait paru si grande, ni son souverain aussi bien
établi.
Ce ne fut donc pas dans un moment de déclin évident pour la France ou
l'empereur, mais dans un moment où, pour un observateur perspicace, il
était possible de discerner dans la politique du monarque une tendance
qui, si elle était favorisée, arriverait, un peu plus tôt ou un peu
plus tard, à plonger le pays et son souverain dans d'inextricables
calamités, que le prince de Bénévent se détacha tranquillement du char
qui portait l'illustre soldat et sa fortune.
Même alors il ne fit guère autre chose qu'exprimer avec modération les
convictions qu'il s'était formées; et il est vrai de dire que son
opposition, au moment même où elle fut le plus accentuée, ne s'adressa
jamais au personnage qu'il avait servi, mais au système que ce
personnage suivait en aveugle.
A mesure que l'horizon devint plus sombre, il ne refusa jamais des
avis auxquels les événements donnèrent invariablement raison, et il ne
recula jamais devant les services à rendre, lorsqu'on lui permit
d'employer les moyens nécessaires pour réussir.
Jusqu'au dernier moment, son infidélité se borna à donner des conseils
qui furent rejetés, et à prendre avec beaucoup de réserve les mesures
nécessaires pour préserver jusqu'à un certain point lui-même et son
pays de la catastrophe qui se préparait pour son chef. Et ce ne fut
que lorsque Napoléon et la nation devinrent deux choses distinctes, et
qu'il parut nécessaire de perdre l'un afin de sauver l'autre, que M.
de Talleyrand conspira contre l'homme qui, il faut le dire, ne
demandait jamais le dévouement du cœur en exigeant une obéissance
aveugle.
Il n'y avait rien sur la terre que Napoléon n'aurait sacrifié, et, en
effet, il sacrifia tout sans scrupule, pour servir ses vues
personnelles. Il disait et se persuadait, je crois, que ces vues
allaient au bonheur et à la gloire de la France. Il faut admettre que,
derrière son égoïsme, il y avait une grande et noble idée; mais ceux
qui avaient la certitude qu'il se trompait n'étaient pas obligés de
subordonner aux siennes leurs notions de patriotisme. M. de Talleyrand
n'avait jamais été sa créature, il n'avait pas été tiré par lui de la
poussière. Avant que la carrière du général Bonaparte commençât, il
était déjà un homme distingué et éminent, et il est à peine juste de
dire qu'il a trahi un homme qui pendant les dernières années l'avait
abreuvé d'affronts, alors que le plus intime des favoris de cet homme
(le maréchal Berthier) dit lui-même à Louis XVIII, au commencement de
la Restauration, «que la France avait gémi pendant vingt-cinq ans sous
le poids de malheurs qui n'avaient disparu qu'en présence de son
souverain légitime.»
La principale, sinon la seule question douteuse, concernant M. de
Talleyrand dans ces affaires, est de savoir si l'avis de placer Louis
XVIII sur le trône de France était bon ou mauvais? quels autres
candidats y avait-il? Il ne pouvait plus être question de Bonaparte
vaincu. Il n'était pas seulement devenu odieux à M. de Talleyrand; il
l'était également à toute l'Europe et à toute la France, si on en
excepte les débris épars de son armée.
Il y avait quelque chose à dire en faveur d'une régence avec
Marie-Louise; mais son mari lui-même déclara à Fontainebleau qu'elle
était incapable d'agir par elle-même. Si Napoléon était en position de
la diriger, le gouvernement était évidemment encore celui de Napoléon.
Si elle était dirigée par les maréchaux, on échangeait un empire
militaire avec l'ordre et un chef redoutable contre un empire
militaire avec le désordre et sans chef; de plus, Marie-Louise était
hors de Paris.
Si elle était restée à Paris, si Napoléon eût péri sur le champ de
bataille ou eût été placé quelque part où il fût gardé sûrement, la
fille de l'empereur d'Autriche, aidée et dirigée par quatre ou cinq
hommes éminents modérés et capables, que les alliés auraient pu lui
adjoindre, eût peut-être été plus en rapport avec l'époque que
l'héritier à demi oublié de la couronne de Louis XVI; mais au moment
où il fallut faire son choix, cette combinaison avait été mise de
côté.
Il y avait ensuite la maison d'Orléans. Mais cette branche cadette de
la famille de Bourbon était personnellement presque aussi inconnue à
la France que la branche aînée. D'un autre côté, le nom qui la
rattachait à la Révolution n'était pas populaire, même auprès des
révolutionnaires. Quant à Bernadotte, un soldat médiocre placé par des
étrangers sur le trône de Napoléon eût été une humiliation évidente
pour le peuple français. Par conséquent, Louis XVIII était le seul
personnage de l'époque qui pût occuper avec quelque dignité le trône
vacant, et y servir à représenter un principe, ainsi que le disait M.
de Talleyrand.
Dans sa jeunesse, ce prince avait passé pour favorable au gouvernement
constitutionnel. Il avait eu pour résidence pendant les dernières
années un pays constitutionnel. Il ne s'était jamais fait remarquer
pour la force de ses attachements personnels, et en outre, il y avait
dans son caractère, ou du moins dans ses manières, une certaine
autorité qui permettait de croire qu'il saurait contenir les plus
zélés de ses partisans. Ainsi, il semblait probable qu'il accepterait
franchement un gouvernement tel que celui de l'Angleterre,
gouvernement désiré par la France en 1789, époque dont les idées
étaient encore considérées avec respect par les classes intelligentes
de la nation française. Il y avait des risques à courir, quelle que
fût la résolution que l'on prendrait, mais dans les temps critiques il
y a toujours des risques à courir, et tout ce que peut faire un homme
d'action, c'est de choisir les moins dangereux.