XIII

Cette observation, qu'il ne convenait pas à tout le monde de se

laisser engloutir sous les ruines du gouvernement qui allait tomber,

s'appliquait, dans la pensée de M. de Talleyrand, à lui-même. Mais le

rôle qu'il avait à jouer était difficile; désireux de rester à Paris

afin de traiter avec les alliés, il reçut l'ordre, en tant que membre

du conseil de régence, d'aller à Blois. Et ce n'était pas seulement

parce qu'il craignait que Napoléon pût encore vaincre et le punir de

sa désobéissance, qu'il éprouvait de l'aversion à résister à cet

ordre; il y a chez les hommes publics un sentiment des convenances qui

leur tient quelquefois lieu de principes, et le vice-grand-électeur

désirait éviter l'apparence d'abandonner la cause qu'il avait

cependant résolu d'abandonner. L'expédient auquel il se décida fut

singulier et caractéristique. Sa voiture de cérémonie fut commandée et

préparée pour le voyage; il se mit en route en grande pompe et en

grand appareil, et trouva, suivant un arrangement fait avec madame de

Rémusat, le mari de cette dame à la barrière à la tête d'un

détachement de la garde nationale; on l'arrêta, on déclara qu'il

resterait dans la capitale, et on le reconduisit à son hôtel, dans la

rue Saint-Florentin, où il eut bientôt l'honneur de recevoir

l'empereur Alexandre.

Le succès de la campagne avait été si rapide, la marche sur Paris si

téméraire, le nom de Napoléon et la valeur de l'armée française

étaient encore si formidables, que l'empereur de toutes les Russies

était presque étonné de la situation dans laquelle il se trouvait, et

désirait y échapper par toute paix qui pourrait se faire sûrement,

promptement, et avec quelque chance de durée. Pour ce qui était du

gouvernement à établir en France, il n'avait aucune idée arrêtée.

Le rétablissement des Bourbons, vers lequel penchait le cabinet

anglais, lui paraissait dangereux sous quelques rapports, aussi bien à

cause de la longue absence de ces princes hors de France, qu'à cause

de leur caractère personnel et des préjugés de leurs partisans. Il

avait aussi des objections raisonnables à un traité avec Napoléon.

Quelque plan intermédiaire lui souriait peut-être davantage; ainsi,

une régence avec Marie-Louise, et une substitution de Bernadotte à

Bonaparte; mais tous les plans de cette sorte étaient vagues, et ils

devaient être examinés à un double point de vue: il fallait arranger

les choses de la manière la plus satisfaisante pour l'Europe, et en

même temps la moins odieuse à la France.

L'opinion universelle désignait M. de Talleyrand comme le personnage

non-seulement le plus capable de former, mais encore le plus capable

de conduire et d'exécuter avec suite le plan le mieux approprié aux

circonstances.

C'est pourquoi, en arrivant à Paris, l'empereur adopta pour sa

résidence la maison de M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, où il

tint, sous les auspices de son hôte, une sorte de réunion ou de

conseil qui décida des destinées de la France.

Essai sur Talleyrand · 第 55 / 89 题