L'état des affaires à cette époque était assurément des plus
critiques. En Espagne, une armée anglaise, animée par la victoire,
allait descendre des Pyrénées. En Allemagne, une population entière,
que d'anciennes défaites avaient exaspérée, et que de récents succès
avaient encouragée, brûlait de passer le Rhin afin de ravir à son
ennemi les trophées qu'il se vantait encore de posséder. En Italie,
une défection dans la famille même de l'empereur allait mettre au jour
toute l'étendue de ses malheurs. En Hollande, les couleurs de la
famille exilée (la maison d'Orange) étaient déployées avec
enthousiasme au milieu d'acclamations en faveur de l'indépendance
nationale; même le roi de Danemark avait abandonné l'alliance
française; tandis qu'en France un peuple engourdi par le manque de
liberté, une armée décimée par la défaite des généraux qui avaient
perdu leur confiance, et des arsenaux vides, étaient les seules
ressources avec lesquelles le despote avait à affronter l'Europe tout
entière sous les armes.
Le refus de M. de Talleyrand d'accepter le ministère à un tel moment,
à moins qu'il ne fût accompagné de toute la confiance et de tout
l'éclat qui pouvaient lui donner de l'autorité, était donc assez
naturel; mais il n'est pas non plus surprenant que le souverain qui
avait fait cette proposition ait été irrité par un refus; et beaucoup
insinuaient que le vice-grand-électeur, s'il n'était pas employé,
serait arrêté. Mais il n'y avait aucune preuve de trahison; et le chef
de l'empire redoutait, avec juste raison, l'effet que pourrait
produire à l'intérieur et à l'extérieur tout acte violent; car il
était bien plus difficile pour lui qu'on n'aurait pu le supposer de
frapper un coup violent sur un fonctionnaire éminent, en ce moment où
son pouvoir commençait à être sur le déclin.
Son gouvernement était un gouvernement de fonctionnaires, entre
lesquels régnait une espèce de fraternité qu'il n'eût pas été prudent
de braver.
De plus, cet homme dur (et c'est là l'un des traits les plus
remarquables et les plus aimables de son caractère) avait une sorte de
tendresse, qu'il ne parvenait jamais à vaincre, pour ceux qui avaient
autrefois été attachés à sa personne, ou qui avaient rendu d'éminents
services à son autorité. «Jamais, dit-il au dignitaire qui lui
insinuait de frapper Talleyrand, jamais je ne donnerai la main à la
perte d'un homme qui m'a longtemps servi.»[44]
[44] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 298.
Il résolut donc de ne prendre aucune mesure violente contre M. de
Talleyrand; mais s'il pouvait empêcher la colère d'intervenir dans ses
actes, il n'était pas assez maître de lui pour faire qu'elle n'éclatât
pas dans son langage.
Bon nombre de scènes en furent la conséquence, Savary en rapporte une
qui eut lieu en sa présence et devant l'archichancelier.
J'ai aussi lu le récit d'une scène dans laquelle Napoléon ayant dit
que, s'il croyait sa propre mort probable, il prendrait soin que le
vice-grand-électeur ne lui survécût pas, M. de Talleyrand lui répondit
tranquillement et respectueusement, qu'il n'avait pas besoin de cette
raison pour désirer que la vie de Sa Majesté fût longtemps conservée.
M. Molé m'en a raconte une autre, dans les termes suivants: «A l'issue
d'une séance du conseil d'État qui eut lieu juste avant le départ de
l'empereur pour la campagne de 1814, il éclata en exclamations
violentes, disant qu'il était entouré de trahisons et de traîtres;
puis se tournant alors vers M. de Talleyrand, il l'injuria pendant dix
minutes de la manière la plus violente et la plus offensante.
«Pendant ce temps, Talleyrand était debout à côté du feu, se servant
de son chapeau en guise d'écran pour se préserver de la chaleur de la
flamme; il ne fit pas le moindre mouvement, et l'expression de son
visage ne changea pas; quelqu'un qui l'aurait vu ne se serait
certainement pas douté que c'était à lui que l'empereur parlait; et,
lorsqu'à la fin Napoléon s'en alla après avoir fermé la porte avec
violence, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien, et
descendit l'escalier en boitant sans avoir l'air de songer à ce qui
s'était passé.
«Mais, en rentrant chez lui, il écrivit à l'empereur une lettre pleine
de dignité dans laquelle il disait que, s'il conservait son titre
actuel, il serait de droit l'un des membres de la régence, et que
comme il ne pouvait pas penser à occuper une telle position après
l'opinion que Sa Majesté avait exprimée sur son compte, il demandait à
abandonner son poste, et à obtenir la permission de se retirer à la
campagne.
«Il reçut notification que sa démission n'était pas acceptée, et qu'il
pouvait rester où il était.»
Il est à présumer que des insultes du genre de celles que je viens de
rapporter eurent en grande partie pour effet d'éloigner et de dégoûter
le personnage qu'elles avaient l'intention d'humilier; mais, quoique à
la tête d'un parti considérable de mécontents, M. de Talleyrand ne fit
guère autre chose que surveiller les actes de 1814, et faire tous ses
efforts pour que la chute de Napoléon, si elle avait lieu, fît aussi
peu de tort que possible à la France et à lui personnellement[45].
[45] M. Thiers fait le récit d'une scène du genre de celle que je
viens de décrire; mais il en fixe l'époque en 1809; rien n'y est
omis, pas même la manière dont M. de Talleyrand jouait avec son
chapeau; et dans ce récit, Talleyrand, suivant M. Thiers, est
accusé par Napoléon du meurtre du duc d'Enghien. M. Thiers s'est
sans doute trompé. Le comte Molé ne pouvait avoir été induit en
erreur ni quant aux dates, ni quant aux faits, puisqu'il était
présent à la scène que j'ai racontée, et qu'il m'en a donné tous
les détails, sans parler du duc d'Enghien, ce qu'il aurait
certainement fait si Napoléon lui-même y eût fait allusion. Les
reproches de l'empereur, suivant le comte Molé, ne s'attaquaient
qu'à ce qu'il considérait comme les intrigues de M. de Talleyrand
à ce moment particulier, intrigues qui, cependant, se bornaient
alors à un effort pour écarter les obstacles qui pourraient
contrarier sa défection, si Napoléon venait dans la suite à être
défait.
Pendant les conférences de Châtillon, il dit à ceux en qui l'empereur
avait le plus de confiance, que l'empereur était perdu s'il
n'acceptait pas la paix à des conditions quelconques; toutefois,
quand, vers la fin de ces conférences, la paix sembla devenir
impossible avec Napoléon, il permit au duc Dalberg d'envoyer M. de
Vitrolles au camp des alliés pour leur dire que, si les alliés ne
faisaient pas la guerre contre la France, mais simplement contre le
despote alors à sa tête, ils trouveraient à Paris des amis prêts à les
aider. M. de Vitrolles portait dans ses bottes, en guise de lettres de
créance, un chiffon de papier sur lequel il y avait un mot de la main
du duc, et il était autorisé à nommer M. de Talleyrand; mais il
n'avait rien de ce personnage même qui pût le compromettre
irrévocablement dans cette mission.
Néanmoins, M. de Talleyrand comprenait alors que le moment était
certainement venu où il fallait donner à la France un nouveau chef, et
il désirait avoir à décider quel serait ce chef et quelles seraient
les institutions du pays qu'il aurait à diriger.
Cependant, ses communications avec les Bourbons étaient, je le crois,
seulement indirectes. Beaucoup de leurs partisans étaient ses parents
et ses amis. Il leur parlait en termes obligeants de Louis XVIII et en
recevait en retour des messages gracieux; mais il n'adoptait pas
positivement leur cause; en effet, on se demande s'il n'hésita pas
pendant un certain temps entre l'ancienne race et le duc de Reichstadt
avec un conseil de régence, dont il aurait fait partie. En tous cas,
suivant le récit de Savary lui-même, il tenait le ministre de la
police en éveil sur les mouvements des royalistes dans le Midi. On
peut même dire qu'il n'abandonna pas la dynastie des Bonaparte avant
le moment où elle sacrifia elle-même toutes ses chances; car, dans le
conseil qui fut assemblé lorsque les alliés marchaient sur Paris, afin
de décider si l'impératrice resterait dans la capitale ou la
quitterait, il lui conseilla très-fortement de rester, disant que
c'était le meilleur, sinon le seul moyen de maintenir la dynastie, et
il ne cessa d'insister sur cette opinion que lorsque Joseph Bonaparte
eut produit une lettre de son frère établissant que, si un cas pareil
venait à se présenter, Marie-Louise devrait se retirer dans les
provinces. Ce fut alors qu'en quittant la salle du conseil il dit à
Savary:
«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci? N'est-ce pas aussi votre
opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où
mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance
une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre,
et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son
entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse
qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur,
quelle chute dans l'histoire! Donner son nom à des aventures au lieu
de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis
m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient
pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet
édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de
me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui
inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là
sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il
s'était laissé mettre dans cet état[46]?»
[46] _Mémoires du duc de Rovigo_, cités par M. Thiers.