XII

L'état des affaires à cette époque était assurément des plus

critiques. En Espagne, une armée anglaise, animée par la victoire,

allait descendre des Pyrénées. En Allemagne, une population entière,

que d'anciennes défaites avaient exaspérée, et que de récents succès

avaient encouragée, brûlait de passer le Rhin afin de ravir à son

ennemi les trophées qu'il se vantait encore de posséder. En Italie,

une défection dans la famille même de l'empereur allait mettre au jour

toute l'étendue de ses malheurs. En Hollande, les couleurs de la

famille exilée (la maison d'Orange) étaient déployées avec

enthousiasme au milieu d'acclamations en faveur de l'indépendance

nationale; même le roi de Danemark avait abandonné l'alliance

française; tandis qu'en France un peuple engourdi par le manque de

liberté, une armée décimée par la défaite des généraux qui avaient

perdu leur confiance, et des arsenaux vides, étaient les seules

ressources avec lesquelles le despote avait à affronter l'Europe tout

entière sous les armes.

Le refus de M. de Talleyrand d'accepter le ministère à un tel moment,

à moins qu'il ne fût accompagné de toute la confiance et de tout

l'éclat qui pouvaient lui donner de l'autorité, était donc assez

naturel; mais il n'est pas non plus surprenant que le souverain qui

avait fait cette proposition ait été irrité par un refus; et beaucoup

insinuaient que le vice-grand-électeur, s'il n'était pas employé,

serait arrêté. Mais il n'y avait aucune preuve de trahison; et le chef

de l'empire redoutait, avec juste raison, l'effet que pourrait

produire à l'intérieur et à l'extérieur tout acte violent; car il

était bien plus difficile pour lui qu'on n'aurait pu le supposer de

frapper un coup violent sur un fonctionnaire éminent, en ce moment où

son pouvoir commençait à être sur le déclin.

Son gouvernement était un gouvernement de fonctionnaires, entre

lesquels régnait une espèce de fraternité qu'il n'eût pas été prudent

de braver.

De plus, cet homme dur (et c'est là l'un des traits les plus

remarquables et les plus aimables de son caractère) avait une sorte de

tendresse, qu'il ne parvenait jamais à vaincre, pour ceux qui avaient

autrefois été attachés à sa personne, ou qui avaient rendu d'éminents

services à son autorité. «Jamais, dit-il au dignitaire qui lui

insinuait de frapper Talleyrand, jamais je ne donnerai la main à la

perte d'un homme qui m'a longtemps servi.»[44]

[44] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 298.

Il résolut donc de ne prendre aucune mesure violente contre M. de

Talleyrand; mais s'il pouvait empêcher la colère d'intervenir dans ses

actes, il n'était pas assez maître de lui pour faire qu'elle n'éclatât

pas dans son langage.

Bon nombre de scènes en furent la conséquence, Savary en rapporte une

qui eut lieu en sa présence et devant l'archichancelier.

J'ai aussi lu le récit d'une scène dans laquelle Napoléon ayant dit

que, s'il croyait sa propre mort probable, il prendrait soin que le

vice-grand-électeur ne lui survécût pas, M. de Talleyrand lui répondit

tranquillement et respectueusement, qu'il n'avait pas besoin de cette

raison pour désirer que la vie de Sa Majesté fût longtemps conservée.

M. Molé m'en a raconte une autre, dans les termes suivants: «A l'issue

d'une séance du conseil d'État qui eut lieu juste avant le départ de

l'empereur pour la campagne de 1814, il éclata en exclamations

violentes, disant qu'il était entouré de trahisons et de traîtres;

puis se tournant alors vers M. de Talleyrand, il l'injuria pendant dix

minutes de la manière la plus violente et la plus offensante.

«Pendant ce temps, Talleyrand était debout à côté du feu, se servant

de son chapeau en guise d'écran pour se préserver de la chaleur de la

flamme; il ne fit pas le moindre mouvement, et l'expression de son

visage ne changea pas; quelqu'un qui l'aurait vu ne se serait

certainement pas douté que c'était à lui que l'empereur parlait; et,

lorsqu'à la fin Napoléon s'en alla après avoir fermé la porte avec

violence, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien, et

descendit l'escalier en boitant sans avoir l'air de songer à ce qui

s'était passé.

«Mais, en rentrant chez lui, il écrivit à l'empereur une lettre pleine

de dignité dans laquelle il disait que, s'il conservait son titre

actuel, il serait de droit l'un des membres de la régence, et que

comme il ne pouvait pas penser à occuper une telle position après

l'opinion que Sa Majesté avait exprimée sur son compte, il demandait à

abandonner son poste, et à obtenir la permission de se retirer à la

campagne.

«Il reçut notification que sa démission n'était pas acceptée, et qu'il

pouvait rester où il était.»

Il est à présumer que des insultes du genre de celles que je viens de

rapporter eurent en grande partie pour effet d'éloigner et de dégoûter

le personnage qu'elles avaient l'intention d'humilier; mais, quoique à

la tête d'un parti considérable de mécontents, M. de Talleyrand ne fit

guère autre chose que surveiller les actes de 1814, et faire tous ses

efforts pour que la chute de Napoléon, si elle avait lieu, fît aussi

peu de tort que possible à la France et à lui personnellement[45].

[45] M. Thiers fait le récit d'une scène du genre de celle que je

viens de décrire; mais il en fixe l'époque en 1809; rien n'y est

omis, pas même la manière dont M. de Talleyrand jouait avec son

chapeau; et dans ce récit, Talleyrand, suivant M. Thiers, est

accusé par Napoléon du meurtre du duc d'Enghien. M. Thiers s'est

sans doute trompé. Le comte Molé ne pouvait avoir été induit en

erreur ni quant aux dates, ni quant aux faits, puisqu'il était

présent à la scène que j'ai racontée, et qu'il m'en a donné tous

les détails, sans parler du duc d'Enghien, ce qu'il aurait

certainement fait si Napoléon lui-même y eût fait allusion. Les

reproches de l'empereur, suivant le comte Molé, ne s'attaquaient

qu'à ce qu'il considérait comme les intrigues de M. de Talleyrand

à ce moment particulier, intrigues qui, cependant, se bornaient

alors à un effort pour écarter les obstacles qui pourraient

contrarier sa défection, si Napoléon venait dans la suite à être

défait.

Pendant les conférences de Châtillon, il dit à ceux en qui l'empereur

avait le plus de confiance, que l'empereur était perdu s'il

n'acceptait pas la paix à des conditions quelconques; toutefois,

quand, vers la fin de ces conférences, la paix sembla devenir

impossible avec Napoléon, il permit au duc Dalberg d'envoyer M. de

Vitrolles au camp des alliés pour leur dire que, si les alliés ne

faisaient pas la guerre contre la France, mais simplement contre le

despote alors à sa tête, ils trouveraient à Paris des amis prêts à les

aider. M. de Vitrolles portait dans ses bottes, en guise de lettres de

créance, un chiffon de papier sur lequel il y avait un mot de la main

du duc, et il était autorisé à nommer M. de Talleyrand; mais il

n'avait rien de ce personnage même qui pût le compromettre

irrévocablement dans cette mission.

Néanmoins, M. de Talleyrand comprenait alors que le moment était

certainement venu où il fallait donner à la France un nouveau chef, et

il désirait avoir à décider quel serait ce chef et quelles seraient

les institutions du pays qu'il aurait à diriger.

Cependant, ses communications avec les Bourbons étaient, je le crois,

seulement indirectes. Beaucoup de leurs partisans étaient ses parents

et ses amis. Il leur parlait en termes obligeants de Louis XVIII et en

recevait en retour des messages gracieux; mais il n'adoptait pas

positivement leur cause; en effet, on se demande s'il n'hésita pas

pendant un certain temps entre l'ancienne race et le duc de Reichstadt

avec un conseil de régence, dont il aurait fait partie. En tous cas,

suivant le récit de Savary lui-même, il tenait le ministre de la

police en éveil sur les mouvements des royalistes dans le Midi. On

peut même dire qu'il n'abandonna pas la dynastie des Bonaparte avant

le moment où elle sacrifia elle-même toutes ses chances; car, dans le

conseil qui fut assemblé lorsque les alliés marchaient sur Paris, afin

de décider si l'impératrice resterait dans la capitale ou la

quitterait, il lui conseilla très-fortement de rester, disant que

c'était le meilleur, sinon le seul moyen de maintenir la dynastie, et

il ne cessa d'insister sur cette opinion que lorsque Joseph Bonaparte

eut produit une lettre de son frère établissant que, si un cas pareil

venait à se présenter, Marie-Louise devrait se retirer dans les

provinces. Ce fut alors qu'en quittant la salle du conseil il dit à

Savary:

«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci? N'est-ce pas aussi votre

opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où

mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance

une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre,

et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son

entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse

qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur,

quelle chute dans l'histoire! Donner son nom à des aventures au lieu

de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis

m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient

pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet

édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de

me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui

inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là

sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il

s'était laissé mettre dans cet état[46]?»

[46] _Mémoires du duc de Rovigo_, cités par M. Thiers.

Essai sur Talleyrand · 第 54 / 89 题