D'un autre côté, Napoléon, en se déterminant à un conflit dont il
n'ignorait pas la gravité, revint pour un moment à sa conviction
première de la nécessité d'employer des hommes capables dans les
grandes affaires, et il était disposé, nonobstant son désaccord avec
M. de Talleyrand, à envoyer celui-ci à Varsovie pour organiser un
royaume de Pologne; il n'est pas surprenant que, plein de confiance
dans l'habileté et le tact de l'agent qu'il songeait à employer, il
fût en même temps convaincu que, dans le cas où cet agent accepterait
la mission, il pourrait parfaitement se reposer sur sa fidélité; car,
dans la longue carrière de M. de Talleyrand et au milieu des
vicissitudes fréquentes de cette carrière, on ne peut citer un seul
cas où il ait trahi quelqu'un dont il avait reçu une mission. On dit
que cet arrangement fut empêché par la difficulté de concilier la
position du prince de Bénévent avec celle du duc de Bassano, qui
accompagna l'empereur dans cette campagne comme ministre des affaires
étrangères. Mais, ce qui ne varia jamais, ni pendant cet éclair
passager d'un retour de faveur, ni plus tard, ce fut l'opinion de M.
de Talleyrand sur les chances auxquelles s'exposait inutilement
Napoléon, et il ne déguisa pas ces craintes. Il insistait
principalement sur les hasards de la guerre, qui si souvent tournent
contre le général le plus capable et les combinaisons les plus
habiles, sur la catastrophe écrasante qui résulterait d'une défaite,
et le résultat de peu d'importance qui suivrait une victoire.
L'Europe entière, que l'imprudent capitaine laissait derrière lui,
n'était, Talleyrand le savait, tenue en échec que par la crainte et la
force, et quoique prête à seconder une armée qui s'avançait, elle
tomberait certainement sur une armée battant en retraite. Et, en
supposant la défaite presque impossible, qu'est-ce que la France
aurait à gagner au succès? Alexandre pourrait renouveler sa promesse
d'empêcher tout échange commercial entre son empire et la
Grande-Bretagne; mais pourrait-il tenir cette promesse? Il ne le
pourrait pas. L'esprit de Napoléon, toutefois, avait alors été habitué
par la fortune à considérer les guerres comme de simples parades
militaires, peu de temps après le commencement desquelles il entrait
dans la capitale de son ennemi vaincu, et retournait à Paris pour être
salué au théâtre par des acclamations enthousiastes. Il aimait fort ce
genre d'excitation, et, de même que la plupart des hommes placés sous
de semblables influences, il en venait à se persuader que ce qui
plaisait à sa vanité était nécessaire à ses intérêts.
Il y eut, par le fait, trois époques dans la carrière de Napoléon: la
première, dans laquelle il combattit à l'étranger pour la gloire, afin
de conquérir l'empire à l'intérieur; la seconde, où, étant maître du
gouvernement de la France, il combattit pour étendre les limites de ce
pays et faire de lui-même le personnage le plus puissant, et de sa
nation, le peuple le plus puissant du monde; la troisième, dans
laquelle les intérêts de la France n'étant plus pour lui qu'une
considération secondaire, son ambition lui suggérait l'idée, passée
chez lui à l'état de manie, de devenir maître de l'univers, et
d'acquérir un domaine dont la France ne serait presque qu'une portion
insignifiante.
Il est nécessaire d'avoir ceci présent à l'esprit; autrement, on ne
s'expliquerait pas la campagne de Napoléon en Russie, les difficultés
qu'il sut élever pour ne pas retirer ses troupes d'Allemagne après que
cette campagne se fut terminée par la défaite, et sa répugnance
constante à accepter toutes les conditions qui mettaient un frein à
ses projets gigantesques. Afin d'entretenir sa propre confiance dans
ces projets, il se persuadait à lui-même qu'un charme était attaché à
son existence, et que des moyens surnaturels lui seraient fournis
quand les moyens naturels viendraient à lui manquer. Cependant, dans
cette occasion, il ne négligea pas d'avoir recours aux moyens
naturels.
Lorsque Fouché exprima ses craintes à la pensée d'une aussi vaste
entreprise, on dit que telle fut la réponse du soldat couronné: «Il me
fallait 800,000 hommes et je les ai[41].» Mais déjà, à cette époque,
la France avait commencé à être fatiguée de ses succès eux-mêmes; et
l'affaire de Malet, qui eut lieu un peu avant l'arrivée des mauvaises
nouvelles de Russie, montra assez clairement que la chute ou la
défaite de l'empereur laisserait le champ libre à tout nouveau
système ou régime que les circonstances pourraient favoriser ou
imposer.
[41] _Mémoires de Fouché_, vol. II., p. 113.
La nouvelle de l'incendie de Moscou ne fut pas plutôt parvenue à
Paris, que M. de Talleyrand regarda comme perdue la cause de Napoléon.
Non que Napoléon n'eût encore pu se sauver par la prudence; mais il
n'était pas prudent; non que le gouvernement français fût dans
l'impossibilité de produire sur le champ de bataille autant d'hommes
en uniforme que les alliés en avaient pour leur part; mais des nations
combattaient d'un côté, tandis que de l'autre il n'y avait plus que
des soldats. Par conséquent, le sagace homme d'État, que l'on
recommençait alors à consulter, conseilla de terminer la guerre
immédiatement, et n'importe à quelles conditions. Ainsi encore, quand
la défection des Prussiens fut connue, et que Napoléon convoqua un
conseil pour décider ce qu'il y avait à faire en présence de ces
circonstances, il dit: «Négociez: vous avez maintenant en main des
gages que vous pouvez abandonner; demain, vous pouvez les avoir
perdus, et alors la faculté de négocier avantageusement sera perdue
aussi[42].»
[42] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 66.
Pendant l'armistice de Prague (juin 1813), alors que le prestige de
deux ou trois récentes victoires servait les négociations, et que la
France aurait pu avoir la Hollande, l'Italie, et ses frontières
naturelles, Talleyrand et Fouché, qui fut aussi consulté, ne cessèrent
tous les deux de répéter: «L'empereur n'a qu'une chose à faire--la
paix; et plus promptement il la fera, meilleure elle sera.»
Ainsi encore, quand M. de Saint-Aignan, après la bataille de Leipzig,
apporta de Francfort des propositions qui auraient encore pu donner à
la France sa frontière du Rhin (novembre), M. de Talleyrand insista
sur la nécessité de les accepter sans le moindre délai, et dit à
l'empereur: «Une mauvaise paix ne peut nous devenir aussi funeste que
la continuation d'une guerre qui ne peut plus nous être
favorable[43].»
[43] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 229.
Napoléon lui-même hésita alors, et doutant momentanément de son propre
jugement, et peut-être aussi se souvenant avec regret de temps plus
heureux, il offrit le portefeuille des affaires étrangères à son
ancien ministre, mais à la condition qu'il renoncerait au rang et aux
émoluments de vice-grand-électeur.
Le but de l'empereur était de rendre ainsi M. de Talleyrand
entièrement dépendant de sa place; mais M. de Talleyrand, qui aurait
accepté le poste, refusa la condition, en disant: «Si l'empereur a
confiance en moi, il ne doit pas me dégrader; et s'il n'a pas
confiance en moi, il ne doit pas m'employer; les temps sont trop
difficiles pour les demi-mesures.»