XI

D'un autre côté, Napoléon, en se déterminant à un conflit dont il

n'ignorait pas la gravité, revint pour un moment à sa conviction

première de la nécessité d'employer des hommes capables dans les

grandes affaires, et il était disposé, nonobstant son désaccord avec

M. de Talleyrand, à envoyer celui-ci à Varsovie pour organiser un

royaume de Pologne; il n'est pas surprenant que, plein de confiance

dans l'habileté et le tact de l'agent qu'il songeait à employer, il

fût en même temps convaincu que, dans le cas où cet agent accepterait

la mission, il pourrait parfaitement se reposer sur sa fidélité; car,

dans la longue carrière de M. de Talleyrand et au milieu des

vicissitudes fréquentes de cette carrière, on ne peut citer un seul

cas où il ait trahi quelqu'un dont il avait reçu une mission. On dit

que cet arrangement fut empêché par la difficulté de concilier la

position du prince de Bénévent avec celle du duc de Bassano, qui

accompagna l'empereur dans cette campagne comme ministre des affaires

étrangères. Mais, ce qui ne varia jamais, ni pendant cet éclair

passager d'un retour de faveur, ni plus tard, ce fut l'opinion de M.

de Talleyrand sur les chances auxquelles s'exposait inutilement

Napoléon, et il ne déguisa pas ces craintes. Il insistait

principalement sur les hasards de la guerre, qui si souvent tournent

contre le général le plus capable et les combinaisons les plus

habiles, sur la catastrophe écrasante qui résulterait d'une défaite,

et le résultat de peu d'importance qui suivrait une victoire.

L'Europe entière, que l'imprudent capitaine laissait derrière lui,

n'était, Talleyrand le savait, tenue en échec que par la crainte et la

force, et quoique prête à seconder une armée qui s'avançait, elle

tomberait certainement sur une armée battant en retraite. Et, en

supposant la défaite presque impossible, qu'est-ce que la France

aurait à gagner au succès? Alexandre pourrait renouveler sa promesse

d'empêcher tout échange commercial entre son empire et la

Grande-Bretagne; mais pourrait-il tenir cette promesse? Il ne le

pourrait pas. L'esprit de Napoléon, toutefois, avait alors été habitué

par la fortune à considérer les guerres comme de simples parades

militaires, peu de temps après le commencement desquelles il entrait

dans la capitale de son ennemi vaincu, et retournait à Paris pour être

salué au théâtre par des acclamations enthousiastes. Il aimait fort ce

genre d'excitation, et, de même que la plupart des hommes placés sous

de semblables influences, il en venait à se persuader que ce qui

plaisait à sa vanité était nécessaire à ses intérêts.

Il y eut, par le fait, trois époques dans la carrière de Napoléon: la

première, dans laquelle il combattit à l'étranger pour la gloire, afin

de conquérir l'empire à l'intérieur; la seconde, où, étant maître du

gouvernement de la France, il combattit pour étendre les limites de ce

pays et faire de lui-même le personnage le plus puissant, et de sa

nation, le peuple le plus puissant du monde; la troisième, dans

laquelle les intérêts de la France n'étant plus pour lui qu'une

considération secondaire, son ambition lui suggérait l'idée, passée

chez lui à l'état de manie, de devenir maître de l'univers, et

d'acquérir un domaine dont la France ne serait presque qu'une portion

insignifiante.

Il est nécessaire d'avoir ceci présent à l'esprit; autrement, on ne

s'expliquerait pas la campagne de Napoléon en Russie, les difficultés

qu'il sut élever pour ne pas retirer ses troupes d'Allemagne après que

cette campagne se fut terminée par la défaite, et sa répugnance

constante à accepter toutes les conditions qui mettaient un frein à

ses projets gigantesques. Afin d'entretenir sa propre confiance dans

ces projets, il se persuadait à lui-même qu'un charme était attaché à

son existence, et que des moyens surnaturels lui seraient fournis

quand les moyens naturels viendraient à lui manquer. Cependant, dans

cette occasion, il ne négligea pas d'avoir recours aux moyens

naturels.

Lorsque Fouché exprima ses craintes à la pensée d'une aussi vaste

entreprise, on dit que telle fut la réponse du soldat couronné: «Il me

fallait 800,000 hommes et je les ai[41].» Mais déjà, à cette époque,

la France avait commencé à être fatiguée de ses succès eux-mêmes; et

l'affaire de Malet, qui eut lieu un peu avant l'arrivée des mauvaises

nouvelles de Russie, montra assez clairement que la chute ou la

défaite de l'empereur laisserait le champ libre à tout nouveau

système ou régime que les circonstances pourraient favoriser ou

imposer.

[41] _Mémoires de Fouché_, vol. II., p. 113.

La nouvelle de l'incendie de Moscou ne fut pas plutôt parvenue à

Paris, que M. de Talleyrand regarda comme perdue la cause de Napoléon.

Non que Napoléon n'eût encore pu se sauver par la prudence; mais il

n'était pas prudent; non que le gouvernement français fût dans

l'impossibilité de produire sur le champ de bataille autant d'hommes

en uniforme que les alliés en avaient pour leur part; mais des nations

combattaient d'un côté, tandis que de l'autre il n'y avait plus que

des soldats. Par conséquent, le sagace homme d'État, que l'on

recommençait alors à consulter, conseilla de terminer la guerre

immédiatement, et n'importe à quelles conditions. Ainsi encore, quand

la défection des Prussiens fut connue, et que Napoléon convoqua un

conseil pour décider ce qu'il y avait à faire en présence de ces

circonstances, il dit: «Négociez: vous avez maintenant en main des

gages que vous pouvez abandonner; demain, vous pouvez les avoir

perdus, et alors la faculté de négocier avantageusement sera perdue

aussi[42].»

[42] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 66.

Pendant l'armistice de Prague (juin 1813), alors que le prestige de

deux ou trois récentes victoires servait les négociations, et que la

France aurait pu avoir la Hollande, l'Italie, et ses frontières

naturelles, Talleyrand et Fouché, qui fut aussi consulté, ne cessèrent

tous les deux de répéter: «L'empereur n'a qu'une chose à faire--la

paix; et plus promptement il la fera, meilleure elle sera.»

Ainsi encore, quand M. de Saint-Aignan, après la bataille de Leipzig,

apporta de Francfort des propositions qui auraient encore pu donner à

la France sa frontière du Rhin (novembre), M. de Talleyrand insista

sur la nécessité de les accepter sans le moindre délai, et dit à

l'empereur: «Une mauvaise paix ne peut nous devenir aussi funeste que

la continuation d'une guerre qui ne peut plus nous être

favorable[43].»

[43] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 229.

Napoléon lui-même hésita alors, et doutant momentanément de son propre

jugement, et peut-être aussi se souvenant avec regret de temps plus

heureux, il offrit le portefeuille des affaires étrangères à son

ancien ministre, mais à la condition qu'il renoncerait au rang et aux

émoluments de vice-grand-électeur.

Le but de l'empereur était de rendre ainsi M. de Talleyrand

entièrement dépendant de sa place; mais M. de Talleyrand, qui aurait

accepté le poste, refusa la condition, en disant: «Si l'empereur a

confiance en moi, il ne doit pas me dégrader; et s'il n'a pas

confiance en moi, il ne doit pas m'employer; les temps sont trop

difficiles pour les demi-mesures.»

Essai sur Talleyrand · 第 53 / 89 题