Les affaires de la péninsule n'étaient pas les seules à propos
desquelles M. de Talleyrand et l'empereur fussent alors en désaccord.
Les troupes françaises entrèrent à Rome et en Espagne, car Napoléon,
après avoir fait la cour au pape en tant que pontife, voulait le
dépouiller comme prince, presque au même moment; et le prince de
Bénévent était aussi opposé à l'une de ces violences qu'à l'autre.
Toutefois, ce ne fut pas à propos de cette affaire, ou du moins de
cette affaire en particulier, que commença l'inimitié de l'empereur et
de son premier ministre, inimitié si importante dans leur histoire à
tous deux.
Une fois que l'empire avait été établi et avait eu du succès, M. de
Talleyrand s'y était attaché avec une sorte d'enthousiasme.
La poésie de la victoire et l'éloquence d'une imagination exaltée
avaient pris pendant quelque temps le dessus sur la nonchalance
habituelle et la modération de son caractère. Il était entré dans tous
les plans de Napoléon pour reconstituer un empire des Francs et faire
revivre le système des fiefs et des dignités féodales, système auquel,
il est vrai, les partisans et les favoris du conquérant n'avaient rien
à perdre. Il disait que, dans les circonstances où on se trouvait
alors, tout autre système qu'un système militaire était impossible.
Il voulait donc que l'on rendît ce système splendide, et que la France
regagnât en grandeur ce qu'elle perdait en liberté.
La principauté qu'il possédait, quoiqu'elle ne le satisfît nullement,
était un lien entre lui et la politique dont il la tenait. Il désirait
la garder, et pour cela il fallait soutenir l'homme dont la chute
pourrait la lui ravir. Mais il avait un instinct prononcé pour ce qui
était pratique; suivant sa théorie, tous les gouvernements, excepté un
gouvernement impossible, pouvaient être rendus bons. Un gouvernement
qui ne pouvait se maintenir sans des succès constants dans des
entreprises difficiles à l'intérieur et à l'extérieur était, suivant
sa manière de voir, impossible. A partir de la paix de Tilsit, cette
idée le hanta toujours, plus ou moins. Malgré lui, elle le rendit amer
contre son souverain,--amer d'abord parce qu'il l'aimait plutôt que
parce qu'il ne l'aimait pas. Il aurait encore aidé à sauver l'empire;
mais il était irrité parce qu'à son avis l'empire s'engageait dans un
système qui ne permettrait pas qu'il fût sauvé. Mais un sentiment de
ce genre ne peut pas plus être pardonné par quelqu'un qui est habitué
à considérer sa volonté comme la loi suprême, qu'un sentiment d'une
nature plus hostile.
Napoléon en vint peu à peu à détester l'homme pour lequel il avait eu
autrefois une sorte de prédilection; et, lorsqu'il détestait
quelqu'un, il faisait une chose très-dangereuse et toujours inutile,
il blessait l'orgueil de cette personne sans diminuer son importance.
Il est vrai que M. de Talleyrand ne laissa jamais voir qu'il fût
irrité. Mais peu de personnes, quelle que soit la philosophie avec
laquelle elles oublient une injure, pardonnent une humiliation; et
ainsi par degrés devint de jour en jour plus fort ce mécontentement
mutuel auquel l'un donnait carrière à certains moments par des
reproches furieux, et que l'autre déguisait sous une indifférence qui
savait garder tous les dehors du respect.
X
Le peu de compte qu'il tenait des sentiments de ceux qu'il aurait été
plus sage de ne pas offenser, était une des erreurs les plus fatales
du conquérant, qui n'avait jamais pu apprendre à dominer ses passions:
mais il était alors devenu également indifférent à la haine et à
l'affection de ses adhérents; et, comme toutes les personnes plus que
satisfaites d'elles-mêmes, il s'imaginait que tout dépendait de son
mérite personnel, et rien de celui de ses agents. La victoire de
Wagram et le mariage avec Marie-Louise inaugurèrent une nouvelle ère
dans son histoire. Fouché fut remercié, quoique non sans avoir mérité
une réprimande pour ses intrigues; et Talleyrand tomba dans une
disgrâce non équivoque provoquée jusqu'à un certain point par ses
traits d'esprit; autour de ces deux hommes se forma une opposition
sourde, qui observait et qui attendait; avec l'habile aventurier, elle
descendait d'un côté jusque dans les classes inférieures, et de
l'autre, elle montait jusqu'aux plus élevées, avec le noble mécontent.
Le représentant de la maison princière de Périgord était,
certainement, à cause de sa naissance aussi bien qu'à cause de sa
position dans l'empire, à la tête des mécontents de l'aristocratie; la
maison de M. de Talleyrand, alors peut-être le seul endroit ouvert à
tous où le gouvernement du jour fût traité sans ménagements, devint
une sorte de _rendez-vous_ pour un cercle qui répondait à une victoire
par un _bon mot_, et qui comparait sans bienveillance les cérémonies
d'emprunt de la nouvelle cour aux grâces naturelles et aux usages
traditionnels de l'ancienne. Tous ceux qui se rappellent la société de
cette époque, se souviennent que l'ex-ministre était le seul
personnage qui eût une sorte d'existence et de réputation personnelle,
qui fût quelque chose par lui-même et en dehors du chef de l'État; il
affectait alors de considérer et il considérait sans doute réellement
la politique de l'empereur comme la passion d'un joueur désespéré qui
continuerait à tenter la fortune jusqu'à ce qu'elle l'abandonnât de
guerre lasse.
L'alliance autrichienne, que l'empereur venait de contracter, n'obtint
pas non plus l'approbation de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'eût
conseillée à une certaine époque, et qu'il eût aussi même été mêlé aux
négociations engagées à propos d'un mariage impérial de Russie. Ce
changement pouvait venir de ce qu'il voyait alors qu'une union de ce
genre à laquelle il s'était montré favorable dans l'espoir qu'elle
calmerait l'infatigable énergie de Napoléon, ne ferait que stimuler
son ambition: ou bien cela pouvait venir de ce que, n'ayant rien eu à
faire avec les résolutions adoptées à Vienne, il n'y avait rien gagné.
Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il dit avec une sincérité apparente:
«On ne gagne jamais rien à une politique de demi-mesures. Si
l'empereur désire une alliance avec l'Autriche, il faut qu'il donne
satisfaction à l'Autriche: pense-t-il que la maison de Hapsbourg
considère comme un honneur de s'allier avec la famille Bonaparte? Ce
que l'empereur d'Autriche désire, c'est qu'on lui rende ses provinces,
et que son empire soit relevé et régénéré; si le gouvernement français
ne remplit pas ces conditions, l'Autriche sera désappointée, et les
pires ennemis que nous puissions avoir sont ceux que nous avons
désappointés.»
Toutefois ces sentiments ne trouvaient encore aucun écho en dehors du
cercle d'un petit nombre de politiques indépendants et éclairés.
J'ai eu l'honneur de connaître deux de ces hommes, qui avaient occupé
de hautes situations sous l'empire; j'ai entendu M. de Barante et M.
Molé faire allusion en ma présence à une conversation qu'ils avaient
eue à l'époque dont je parle, et l'un dire à l'autre: «Vous
souvenez-vous comment nous considérions tous deux ce qui se passait
devant nous comme une magnifique scène d'opéra sur laquelle le rideau
viendrait à se baisser avant que se fussent fermés les yeux des
spectateurs occupés à la regarder avec admiration?»
Mais les masses étaient encore éblouies par les magnifiques exploits
d'un homme qui, parmi tous ceux de l'histoire ancienne ou moderne,
aurait été le plus grand, s'il avait su unir des sentiments d'humanité
à l'éclat du génie. Alors chaque jour, en s'écoulant, ajoutait à la
fatale disposition qui devait rendre son avenir si différent de son
passé; il devenait d'heure en heure plus hautain et plus rempli de
confiance en lui-même, et plus disposé à marcher tout seul dans son
chemin, à ne plus tolérer les conseils et ne plus se soucier d'aucune
affection. Joséphine, la femme de sa jeunesse,--Pauline, sa sœur
favorite,--Louis, son plus jeune frère,--Masséna, son général le plus
capable,--vinrent s'ajouter à la liste sur laquelle étaient déjà
inscrits ses deux ministres les plus distingués. Il n'avait même plus
l'idée de réconcilier l'espèce humaine avec son autorité arbitraire.
Sa puissante intelligence, dominée par son ambition plus puissante
encore, se laissait aller à adopter un système de despotisme et
d'oppression qui contrariait non-seulement les opinions politiques,
mais les besoins journaliers de tous ses sujets et de tous ses alliés.
Pour lui, la guerre était devenue un effort pour exterminer ceux qui
s'opposaient encore à lui, effort auquel il ne pouvait suffire qu'en
opprimant ceux qui jusqu'alors lui étaient venus en aide. Ainsi, il
avait fait prisonnier le pontife romain, enlevé le roi d'Espagne, pris
possession d'une manière violente des villes hanséatiques et du nord
de l'Allemagne; il prétendait que même les pays qui n'étaient pas
occupés par ses armées devaient obéir à ses décrets. Ces usurpations
et ces exigences amenèrent la dernière et fatale lutte entre les deux
potentats qui s'étaient autrefois partagé le monde pour lequel ils
allaient alors se battre.
La justesse de vues de M. de Talleyrand ne fut jamais plus remarquable
qu'en cette occasion. La destruction de la Prusse, en rendant voisines
la France et la Russie, avait par cela même tendu à en faire des
ennemies. En outre, le czar orgueilleux et offensé, mais dissimulé,
quoique redoublant de courtoisie envers la cour de France après le
choix d'une archiduchesse autrichienne, de peur qu'on ne le crût
blessé par l'abandon d'un mariage avec une princesse de sa propre
famille, avait commencé à sentir que le reste de l'Europe étant
subjugué, et l'Autriche gagnée selon toute apparence, il restait seul
dans son indépendance; il commençait aussi à s'irriter contre les
limites que Napoléon prétendait imposer à son ambition, à s'agiter
sous ce frein que l'impérieux cavalier, avec une superbe indifférence,
tenait un peu trop serré.
D'ailleurs, quoiqu'il fût investi par les lois et l'usage d'une
autorité illimitée sur son peuple, l'exemple de son père était là pour
lui enseigner qu'il ne pouvait pas entièrement perdre de vue ses
intérêts et ses désirs; cependant, c'était là ce qu'exigeait de lui
l'empereur des Français. Ses sujets ne devaient pas vendre leurs
produits à l'unique acheteur qui fût disposé à les acheter; et étant
ainsi placé d'une manière inconsidérée et impitoyable entre la
révolution et la guerre, Alexandre choisit la dernière.