IX

Les affaires de la péninsule n'étaient pas les seules à propos

desquelles M. de Talleyrand et l'empereur fussent alors en désaccord.

Les troupes françaises entrèrent à Rome et en Espagne, car Napoléon,

après avoir fait la cour au pape en tant que pontife, voulait le

dépouiller comme prince, presque au même moment; et le prince de

Bénévent était aussi opposé à l'une de ces violences qu'à l'autre.

Toutefois, ce ne fut pas à propos de cette affaire, ou du moins de

cette affaire en particulier, que commença l'inimitié de l'empereur et

de son premier ministre, inimitié si importante dans leur histoire à

tous deux.

Une fois que l'empire avait été établi et avait eu du succès, M. de

Talleyrand s'y était attaché avec une sorte d'enthousiasme.

La poésie de la victoire et l'éloquence d'une imagination exaltée

avaient pris pendant quelque temps le dessus sur la nonchalance

habituelle et la modération de son caractère. Il était entré dans tous

les plans de Napoléon pour reconstituer un empire des Francs et faire

revivre le système des fiefs et des dignités féodales, système auquel,

il est vrai, les partisans et les favoris du conquérant n'avaient rien

à perdre. Il disait que, dans les circonstances où on se trouvait

alors, tout autre système qu'un système militaire était impossible.

Il voulait donc que l'on rendît ce système splendide, et que la France

regagnât en grandeur ce qu'elle perdait en liberté.

La principauté qu'il possédait, quoiqu'elle ne le satisfît nullement,

était un lien entre lui et la politique dont il la tenait. Il désirait

la garder, et pour cela il fallait soutenir l'homme dont la chute

pourrait la lui ravir. Mais il avait un instinct prononcé pour ce qui

était pratique; suivant sa théorie, tous les gouvernements, excepté un

gouvernement impossible, pouvaient être rendus bons. Un gouvernement

qui ne pouvait se maintenir sans des succès constants dans des

entreprises difficiles à l'intérieur et à l'extérieur était, suivant

sa manière de voir, impossible. A partir de la paix de Tilsit, cette

idée le hanta toujours, plus ou moins. Malgré lui, elle le rendit amer

contre son souverain,--amer d'abord parce qu'il l'aimait plutôt que

parce qu'il ne l'aimait pas. Il aurait encore aidé à sauver l'empire;

mais il était irrité parce qu'à son avis l'empire s'engageait dans un

système qui ne permettrait pas qu'il fût sauvé. Mais un sentiment de

ce genre ne peut pas plus être pardonné par quelqu'un qui est habitué

à considérer sa volonté comme la loi suprême, qu'un sentiment d'une

nature plus hostile.

Napoléon en vint peu à peu à détester l'homme pour lequel il avait eu

autrefois une sorte de prédilection; et, lorsqu'il détestait

quelqu'un, il faisait une chose très-dangereuse et toujours inutile,

il blessait l'orgueil de cette personne sans diminuer son importance.

Il est vrai que M. de Talleyrand ne laissa jamais voir qu'il fût

irrité. Mais peu de personnes, quelle que soit la philosophie avec

laquelle elles oublient une injure, pardonnent une humiliation; et

ainsi par degrés devint de jour en jour plus fort ce mécontentement

mutuel auquel l'un donnait carrière à certains moments par des

reproches furieux, et que l'autre déguisait sous une indifférence qui

savait garder tous les dehors du respect.

X

Le peu de compte qu'il tenait des sentiments de ceux qu'il aurait été

plus sage de ne pas offenser, était une des erreurs les plus fatales

du conquérant, qui n'avait jamais pu apprendre à dominer ses passions:

mais il était alors devenu également indifférent à la haine et à

l'affection de ses adhérents; et, comme toutes les personnes plus que

satisfaites d'elles-mêmes, il s'imaginait que tout dépendait de son

mérite personnel, et rien de celui de ses agents. La victoire de

Wagram et le mariage avec Marie-Louise inaugurèrent une nouvelle ère

dans son histoire. Fouché fut remercié, quoique non sans avoir mérité

une réprimande pour ses intrigues; et Talleyrand tomba dans une

disgrâce non équivoque provoquée jusqu'à un certain point par ses

traits d'esprit; autour de ces deux hommes se forma une opposition

sourde, qui observait et qui attendait; avec l'habile aventurier, elle

descendait d'un côté jusque dans les classes inférieures, et de

l'autre, elle montait jusqu'aux plus élevées, avec le noble mécontent.

Le représentant de la maison princière de Périgord était,

certainement, à cause de sa naissance aussi bien qu'à cause de sa

position dans l'empire, à la tête des mécontents de l'aristocratie; la

maison de M. de Talleyrand, alors peut-être le seul endroit ouvert à

tous où le gouvernement du jour fût traité sans ménagements, devint

une sorte de _rendez-vous_ pour un cercle qui répondait à une victoire

par un _bon mot_, et qui comparait sans bienveillance les cérémonies

d'emprunt de la nouvelle cour aux grâces naturelles et aux usages

traditionnels de l'ancienne. Tous ceux qui se rappellent la société de

cette époque, se souviennent que l'ex-ministre était le seul

personnage qui eût une sorte d'existence et de réputation personnelle,

qui fût quelque chose par lui-même et en dehors du chef de l'État; il

affectait alors de considérer et il considérait sans doute réellement

la politique de l'empereur comme la passion d'un joueur désespéré qui

continuerait à tenter la fortune jusqu'à ce qu'elle l'abandonnât de

guerre lasse.

L'alliance autrichienne, que l'empereur venait de contracter, n'obtint

pas non plus l'approbation de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'eût

conseillée à une certaine époque, et qu'il eût aussi même été mêlé aux

négociations engagées à propos d'un mariage impérial de Russie. Ce

changement pouvait venir de ce qu'il voyait alors qu'une union de ce

genre à laquelle il s'était montré favorable dans l'espoir qu'elle

calmerait l'infatigable énergie de Napoléon, ne ferait que stimuler

son ambition: ou bien cela pouvait venir de ce que, n'ayant rien eu à

faire avec les résolutions adoptées à Vienne, il n'y avait rien gagné.

Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il dit avec une sincérité apparente:

«On ne gagne jamais rien à une politique de demi-mesures. Si

l'empereur désire une alliance avec l'Autriche, il faut qu'il donne

satisfaction à l'Autriche: pense-t-il que la maison de Hapsbourg

considère comme un honneur de s'allier avec la famille Bonaparte? Ce

que l'empereur d'Autriche désire, c'est qu'on lui rende ses provinces,

et que son empire soit relevé et régénéré; si le gouvernement français

ne remplit pas ces conditions, l'Autriche sera désappointée, et les

pires ennemis que nous puissions avoir sont ceux que nous avons

désappointés.»

Toutefois ces sentiments ne trouvaient encore aucun écho en dehors du

cercle d'un petit nombre de politiques indépendants et éclairés.

J'ai eu l'honneur de connaître deux de ces hommes, qui avaient occupé

de hautes situations sous l'empire; j'ai entendu M. de Barante et M.

Molé faire allusion en ma présence à une conversation qu'ils avaient

eue à l'époque dont je parle, et l'un dire à l'autre: «Vous

souvenez-vous comment nous considérions tous deux ce qui se passait

devant nous comme une magnifique scène d'opéra sur laquelle le rideau

viendrait à se baisser avant que se fussent fermés les yeux des

spectateurs occupés à la regarder avec admiration?»

Mais les masses étaient encore éblouies par les magnifiques exploits

d'un homme qui, parmi tous ceux de l'histoire ancienne ou moderne,

aurait été le plus grand, s'il avait su unir des sentiments d'humanité

à l'éclat du génie. Alors chaque jour, en s'écoulant, ajoutait à la

fatale disposition qui devait rendre son avenir si différent de son

passé; il devenait d'heure en heure plus hautain et plus rempli de

confiance en lui-même, et plus disposé à marcher tout seul dans son

chemin, à ne plus tolérer les conseils et ne plus se soucier d'aucune

affection. Joséphine, la femme de sa jeunesse,--Pauline, sa sœur

favorite,--Louis, son plus jeune frère,--Masséna, son général le plus

capable,--vinrent s'ajouter à la liste sur laquelle étaient déjà

inscrits ses deux ministres les plus distingués. Il n'avait même plus

l'idée de réconcilier l'espèce humaine avec son autorité arbitraire.

Sa puissante intelligence, dominée par son ambition plus puissante

encore, se laissait aller à adopter un système de despotisme et

d'oppression qui contrariait non-seulement les opinions politiques,

mais les besoins journaliers de tous ses sujets et de tous ses alliés.

Pour lui, la guerre était devenue un effort pour exterminer ceux qui

s'opposaient encore à lui, effort auquel il ne pouvait suffire qu'en

opprimant ceux qui jusqu'alors lui étaient venus en aide. Ainsi, il

avait fait prisonnier le pontife romain, enlevé le roi d'Espagne, pris

possession d'une manière violente des villes hanséatiques et du nord

de l'Allemagne; il prétendait que même les pays qui n'étaient pas

occupés par ses armées devaient obéir à ses décrets. Ces usurpations

et ces exigences amenèrent la dernière et fatale lutte entre les deux

potentats qui s'étaient autrefois partagé le monde pour lequel ils

allaient alors se battre.

La justesse de vues de M. de Talleyrand ne fut jamais plus remarquable

qu'en cette occasion. La destruction de la Prusse, en rendant voisines

la France et la Russie, avait par cela même tendu à en faire des

ennemies. En outre, le czar orgueilleux et offensé, mais dissimulé,

quoique redoublant de courtoisie envers la cour de France après le

choix d'une archiduchesse autrichienne, de peur qu'on ne le crût

blessé par l'abandon d'un mariage avec une princesse de sa propre

famille, avait commencé à sentir que le reste de l'Europe étant

subjugué, et l'Autriche gagnée selon toute apparence, il restait seul

dans son indépendance; il commençait aussi à s'irriter contre les

limites que Napoléon prétendait imposer à son ambition, à s'agiter

sous ce frein que l'impérieux cavalier, avec une superbe indifférence,

tenait un peu trop serré.

D'ailleurs, quoiqu'il fût investi par les lois et l'usage d'une

autorité illimitée sur son peuple, l'exemple de son père était là pour

lui enseigner qu'il ne pouvait pas entièrement perdre de vue ses

intérêts et ses désirs; cependant, c'était là ce qu'exigeait de lui

l'empereur des Français. Ses sujets ne devaient pas vendre leurs

produits à l'unique acheteur qui fût disposé à les acheter; et étant

ainsi placé d'une manière inconsidérée et impitoyable entre la

révolution et la guerre, Alexandre choisit la dernière.

Essai sur Talleyrand · 第 52 / 89 题