A cette époque, M. de Talleyrand, qui, dans les dernières guerres,
avait été frappé de la témérité plutôt que des triomphes du
conquérant, pensa que la carrière militaire de Napoléon et sa
carrière diplomatique à lui-même touchaient à leur terme.
En effet, la fortune avait conduit l'une et l'autre de ces carrières
au point le plus élevé qu'elles pussent atteindre, considérant leur
caractère particulier à chacune et les circonstances des temps.
Aux succès merveilleux de Napoléon semblait alors s'ajouter un
prestige surnaturel, que le plus léger échec pouvait détruire, et
auquel une nouvelle victoire pouvait à peine ajouter. Et de même la
réputation de M. de Talleyrand était à son plus haut degré, et
beaucoup étaient disposés à le considérer comme un maître aussi
consommé dans la science de la politique, que son souverain dans celle
de la guerre. De plus, il avait acquis, dit-on, d'immenses richesses
au moyen de dons arrachés aux puissances avec lesquelles il avait
traité, et plus particulièrement aux petits princes d'Allemagne, qu'il
pouvait ou sauver ou perdre, puisqu'il était chargé de la division
générale de leur territoire; et aussi par d'heureuses spéculations de
Bourse[39]: moyen de s'enrichir qui honore très-peu son caractère,
mais qu'on blâmait peu dans un pays qui enseigne la philosophie de
l'indulgence, et où l'on avait récemment vu se disputer si
grossièrement la richesse, que le proverbe latin
. . . . . . . rem, facias, rem,
Si possis recte, si non, quocumque modo rem,
était devenu aussi français qu'il avait jamais été latin.
[39] Quant à ses habitudes à cet égard, il ne sera peut-être pas
mal à propos d'avoir recours à la correspondance américaine.
(_Papiers officiels et documents publics des États-Unis_, vol.
III, p. 473-479.)
En outre, sa santé était ébranlée, et il n'avait plus la force
d'accompagner partout l'empereur, obligation qui était inséparable de
sa charge; tandis que l'élévation de Berthier au rang de
vice-connétable établissait une supériorité extrêmement blessante pour
son orgueil. Dans ces circonstances, il sollicita et obtint la
permission de se retirer, et, déjà prince de Bénévent, il reçut le
titre de _vice-grand-électeur_, titre qui l'élevait au rang d'un des
grands dignitaires de l'empire; position qu'il paraît avoir
ambitionnée--si petits sont, eux-mêmes, les plus grands d'entre nous.
Toutefois, ce changement dans sa position n'était nullement encore une
disgrâce, comme on l'a quelquefois représenté. Il conserva encore une
grande influence dans les conseils de l'empereur; il était consulté
sur toutes les matières ayant trait aux affaires étrangères et fut
même adjoint à M. de Champagny, son successeur, pour conduire les
négociations avec la cour d'Espagne, négociations qui, à cause de
l'invasion du Portugal et des querelles qui avaient déjà éclaté dans
la famille de Charles IV, commençaient à prendre un caractère
particulier[40].
[40] Une note écrite par Izquierdo, ambassadeur d'Espagne à la
cour de France, et datée du 24 mars 1808, est excessivement
curieuse à propos de ces détails.
On a dit, d'une part, que M. de Talleyrand ne voulait pas qu'on eût
rien à faire avec l'Espagne, et, de l'autre, que ce fut lui qui, le
premier, conseilla à Bonaparte d'agir dans ce pays. Il est probable
que, dans cette question, il alla jusqu'à conseiller un arrangement
qui aurait donné à la France le territoire au nord de l'Èbre, et
offert en compensation au roi d'Espagne le Portugal. Il n'est pas
impossible non plus qu'il sût déjà en 1805--car le bruit courut alors
que Joseph Bonaparte apprenait la langue espagnole--que Napoléon avait
le rêve vague de remplacer dans la péninsule les Bourbons par la
dynastie des Bonaparte. Mais lorsque les armées françaises, sans
notification, prirent possession de Burgos et de Barcelone; lorsqu'une
insurrection déposa Charles IV, et que l'empereur fut sur le point
d'adopter la politique, non pas d'agrandir paisiblement la France et
de fortifier l'Espagne contre la Grande-Bretagne, mais d'enlever les
princes espagnols et d'obtenir la couronne d'Espagne par une sorte de
tour de passe-passe, M. de Talleyrand s'y opposa avec amertume et
décision, en disant: «On s'empare des couronnes, mais on ne les
escamote pas.»
«D'ailleurs, l'Espagne est une ferme qu'il vaut beaucoup mieux laisser
cultiver pour soi par un autre, que de la cultiver soi-même.»
Le comte Beugnot, dans ses Mémoires récemment publiés, parle en ces
termes de ces événements:
«Le prince de Bénévent était instruit dans les plus grands détails de
ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné: «Les
victoires,» me disait-il, «ne suffisent pas pour effacer de pareils
traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de
la tricherie.»
«Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne
lui sera pardonné par personne. Le duc Decrès m'a plus d'une fois
assuré que l'empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand
de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que
celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné.
D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien
sûr que si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne
les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué
les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était
avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements
qui le remuent fortement.»
On ne peut douter, en effet, que ce qui se passa en Espagne ne fut un
motif de profonde mésintelligence entre M. de Talleyrand et Napoléon.
Si ce n'avait pas été vrai, M. de Talleyrand ne l'aurait jamais
affirmé publiquement comme il le fit plus tard sous le règne de Louis
XVIII, entouré qu'il était de contemporains et d'ennemis. En outre, la
rumeur publique du moment, qui dans une telle cause est plus digne de
foi qu'aucun témoignage individuel, le proclama hautement; et pour ce
qui est de ne pas avoir répondu à Napoléon lorsqu'il lançait en termes
violents et insultants les accusations qu'il prodiguait quelquefois à
ceux qui lui déplaisaient, on sait que M. de Talleyrand ne répondait
jamais à de telles attaques que par un visage impassible et un silence
digne et hautain.