VIII

A cette époque, M. de Talleyrand, qui, dans les dernières guerres,

avait été frappé de la témérité plutôt que des triomphes du

conquérant, pensa que la carrière militaire de Napoléon et sa

carrière diplomatique à lui-même touchaient à leur terme.

En effet, la fortune avait conduit l'une et l'autre de ces carrières

au point le plus élevé qu'elles pussent atteindre, considérant leur

caractère particulier à chacune et les circonstances des temps.

Aux succès merveilleux de Napoléon semblait alors s'ajouter un

prestige surnaturel, que le plus léger échec pouvait détruire, et

auquel une nouvelle victoire pouvait à peine ajouter. Et de même la

réputation de M. de Talleyrand était à son plus haut degré, et

beaucoup étaient disposés à le considérer comme un maître aussi

consommé dans la science de la politique, que son souverain dans celle

de la guerre. De plus, il avait acquis, dit-on, d'immenses richesses

au moyen de dons arrachés aux puissances avec lesquelles il avait

traité, et plus particulièrement aux petits princes d'Allemagne, qu'il

pouvait ou sauver ou perdre, puisqu'il était chargé de la division

générale de leur territoire; et aussi par d'heureuses spéculations de

Bourse[39]: moyen de s'enrichir qui honore très-peu son caractère,

mais qu'on blâmait peu dans un pays qui enseigne la philosophie de

l'indulgence, et où l'on avait récemment vu se disputer si

grossièrement la richesse, que le proverbe latin

. . . . . . . rem, facias, rem,

Si possis recte, si non, quocumque modo rem,

était devenu aussi français qu'il avait jamais été latin.

[39] Quant à ses habitudes à cet égard, il ne sera peut-être pas

mal à propos d'avoir recours à la correspondance américaine.

(_Papiers officiels et documents publics des États-Unis_, vol.

III, p. 473-479.)

En outre, sa santé était ébranlée, et il n'avait plus la force

d'accompagner partout l'empereur, obligation qui était inséparable de

sa charge; tandis que l'élévation de Berthier au rang de

vice-connétable établissait une supériorité extrêmement blessante pour

son orgueil. Dans ces circonstances, il sollicita et obtint la

permission de se retirer, et, déjà prince de Bénévent, il reçut le

titre de _vice-grand-électeur_, titre qui l'élevait au rang d'un des

grands dignitaires de l'empire; position qu'il paraît avoir

ambitionnée--si petits sont, eux-mêmes, les plus grands d'entre nous.

Toutefois, ce changement dans sa position n'était nullement encore une

disgrâce, comme on l'a quelquefois représenté. Il conserva encore une

grande influence dans les conseils de l'empereur; il était consulté

sur toutes les matières ayant trait aux affaires étrangères et fut

même adjoint à M. de Champagny, son successeur, pour conduire les

négociations avec la cour d'Espagne, négociations qui, à cause de

l'invasion du Portugal et des querelles qui avaient déjà éclaté dans

la famille de Charles IV, commençaient à prendre un caractère

particulier[40].

[40] Une note écrite par Izquierdo, ambassadeur d'Espagne à la

cour de France, et datée du 24 mars 1808, est excessivement

curieuse à propos de ces détails.

On a dit, d'une part, que M. de Talleyrand ne voulait pas qu'on eût

rien à faire avec l'Espagne, et, de l'autre, que ce fut lui qui, le

premier, conseilla à Bonaparte d'agir dans ce pays. Il est probable

que, dans cette question, il alla jusqu'à conseiller un arrangement

qui aurait donné à la France le territoire au nord de l'Èbre, et

offert en compensation au roi d'Espagne le Portugal. Il n'est pas

impossible non plus qu'il sût déjà en 1805--car le bruit courut alors

que Joseph Bonaparte apprenait la langue espagnole--que Napoléon avait

le rêve vague de remplacer dans la péninsule les Bourbons par la

dynastie des Bonaparte. Mais lorsque les armées françaises, sans

notification, prirent possession de Burgos et de Barcelone; lorsqu'une

insurrection déposa Charles IV, et que l'empereur fut sur le point

d'adopter la politique, non pas d'agrandir paisiblement la France et

de fortifier l'Espagne contre la Grande-Bretagne, mais d'enlever les

princes espagnols et d'obtenir la couronne d'Espagne par une sorte de

tour de passe-passe, M. de Talleyrand s'y opposa avec amertume et

décision, en disant: «On s'empare des couronnes, mais on ne les

escamote pas.»

«D'ailleurs, l'Espagne est une ferme qu'il vaut beaucoup mieux laisser

cultiver pour soi par un autre, que de la cultiver soi-même.»

Le comte Beugnot, dans ses Mémoires récemment publiés, parle en ces

termes de ces événements:

«Le prince de Bénévent était instruit dans les plus grands détails de

ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné: «Les

victoires,» me disait-il, «ne suffisent pas pour effacer de pareils

traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de

la tricherie.»

«Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne

lui sera pardonné par personne. Le duc Decrès m'a plus d'une fois

assuré que l'empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand

de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que

celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné.

D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien

sûr que si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne

les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué

les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était

avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements

qui le remuent fortement.»

On ne peut douter, en effet, que ce qui se passa en Espagne ne fut un

motif de profonde mésintelligence entre M. de Talleyrand et Napoléon.

Si ce n'avait pas été vrai, M. de Talleyrand ne l'aurait jamais

affirmé publiquement comme il le fit plus tard sous le règne de Louis

XVIII, entouré qu'il était de contemporains et d'ennemis. En outre, la

rumeur publique du moment, qui dans une telle cause est plus digne de

foi qu'aucun témoignage individuel, le proclama hautement; et pour ce

qui est de ne pas avoir répondu à Napoléon lorsqu'il lançait en termes

violents et insultants les accusations qu'il prodiguait quelquefois à

ceux qui lui déplaisaient, on sait que M. de Talleyrand ne répondait

jamais à de telles attaques que par un visage impassible et un silence

digne et hautain.

Essai sur Talleyrand · 第 51 / 89 题