M. Fox avait succédé à M. Pitt, et M. Fox était partisan de la paix et
admirait le capitaine qui dirigeait les destinées de la France.
C'était aussi un ami particulier de M. de Talleyrand. L'empereur
Alexandre partageait à sa manière l'admiration de M. Fox. De plus, les
espérances qu'il avait fondées sur une alliance avec l'Autriche,
s'étaient alors évanouies, et personne à cette époque n'avait
confiance en la politique rusée, avide et timide de la Prusse. Le
cabinet russe et le cabinet anglais étaient donc tous les deux
désireux de traiter. M. d'Oubril fut envoyé à Paris par le cabinet de
Saint-Pétersbourg, et des négociations s'ouvrirent par l'entremise de
lord Yarmouth, le feu marquis d'Hertford (alors _détenu_), entre le
cabinet de Saint-James et les Tuileries. Dans ces doubles
négociations, M. de Talleyrand réussit à faire signer au diplomate
russe un traité séparé, traité que le gouvernement russe désavoua
toutefois; et il acquit une telle influence sur lord Yarmouth, que le
gouvernement anglais jugea nécessaire de le remplacer par lord
Lauderdale, qui reçut les pouvoirs nécessaires pour traiter au nom des
deux gouvernements alliés. La justice nous force à faire observer que
M. de Talleyrand, bien que contrecarré dans ses démarches par un
nombre infini d'intrigues, fit les plus grands efforts pour amener une
conclusion pacifique; car, il comprenait déjà, et il était alors seul
à le comprendre, que sans la paix tout était encore un problème, et
que, pour nous servir des paroles d'un contemporain, «une succession
de batailles était une série de chiffres, dont le premier pouvait être
A, et le dernier zéro[37].»
[37] _Mémoires de Rovigo._
La position de Malte et de la Sicile, toutes deux alors entre les
mains de l'Angleterre, la répugnance naturelle éprouvée par ce pays à
y renoncer sans garanties sérieuses de la tranquillité européenne, et
l'impossibilité d'obtenir ces garanties de l'orgueil et de l'ambition
de quelqu'un qui aspirait à l'empire universel, étaient néanmoins des
difficultés trop grandes pour que la diplomatie pût lutter contre
elles; et lorsque la Prusse, qui avait laissé échapper l'occasion
exceptionnelle de combattre la France en ayant l'Autriche à ses côtés,
se fut mise par des engagements secrets avec la Russie et des
engagements publics avec la France, dans de tels embarras, dans une
position si honteuse et si dangereuse, qu'elle se décida à tenter
l'expérience désespérée d'échapper à ses intrigues par ses armes, une
autre grande lutte européenne commença. Dans les nouvelles campagnes
auxquelles conduisit cette nouvelle coalition, campagnes s'ouvrant par
la victoire d'Iéna et se terminant par la paix de Tilsit, M. de
Talleyrand accompagna l'empereur; et quoiqu'on puisse à peine dire
qu'il ait exercé une influence prédominante sur ces événements dont
décidait un caractère plus violent et un génie plus militaire que le
sien, son calme et son bon sens, qualités qui ne l'abandonnaient que
rarement, si même elles l'abandonnaient jamais, exercèrent une
influence modératrice sur l'impérieux guerrier, et tendirent en
général à affermir, à consolider ses succès. La manière calme dont il
savait ramener sur terre l'ambition de cet homme extraordinaire et en
apaiser le délire, jugeant ses plans par leurs résultats pratiques
qu'il entrevoyait d'avance, est assez évidente dans une réponse qu'il
fit à Savary, qui, après la bataille de Friedland, dit: «Si la paix
n'est pas signée dans une quinzaine, Napoléon traversera le
Niémen.--Et à quoi bon passer le Niémen?» répondit M. de
Talleyrand[38].
[38] _Mémoires de Rovigo_, vol. III, p. 116.
On ne passa donc pas le Niémen cette fois, et cela fut dû en partie
aux conseils de M. de Talleyrand; à la fin, la France témoignant
l'intention de sacrifier la Turquie, et la Russie abandonnant
l'Angleterre, les deux combattants signèrent un traité dont la
conclusion implicite était que la domination de l'Europe devait à
l'avenir se partager entre les deux autocrates.