VII

M. Fox avait succédé à M. Pitt, et M. Fox était partisan de la paix et

admirait le capitaine qui dirigeait les destinées de la France.

C'était aussi un ami particulier de M. de Talleyrand. L'empereur

Alexandre partageait à sa manière l'admiration de M. Fox. De plus, les

espérances qu'il avait fondées sur une alliance avec l'Autriche,

s'étaient alors évanouies, et personne à cette époque n'avait

confiance en la politique rusée, avide et timide de la Prusse. Le

cabinet russe et le cabinet anglais étaient donc tous les deux

désireux de traiter. M. d'Oubril fut envoyé à Paris par le cabinet de

Saint-Pétersbourg, et des négociations s'ouvrirent par l'entremise de

lord Yarmouth, le feu marquis d'Hertford (alors _détenu_), entre le

cabinet de Saint-James et les Tuileries. Dans ces doubles

négociations, M. de Talleyrand réussit à faire signer au diplomate

russe un traité séparé, traité que le gouvernement russe désavoua

toutefois; et il acquit une telle influence sur lord Yarmouth, que le

gouvernement anglais jugea nécessaire de le remplacer par lord

Lauderdale, qui reçut les pouvoirs nécessaires pour traiter au nom des

deux gouvernements alliés. La justice nous force à faire observer que

M. de Talleyrand, bien que contrecarré dans ses démarches par un

nombre infini d'intrigues, fit les plus grands efforts pour amener une

conclusion pacifique; car, il comprenait déjà, et il était alors seul

à le comprendre, que sans la paix tout était encore un problème, et

que, pour nous servir des paroles d'un contemporain, «une succession

de batailles était une série de chiffres, dont le premier pouvait être

A, et le dernier zéro[37].»

[37] _Mémoires de Rovigo._

La position de Malte et de la Sicile, toutes deux alors entre les

mains de l'Angleterre, la répugnance naturelle éprouvée par ce pays à

y renoncer sans garanties sérieuses de la tranquillité européenne, et

l'impossibilité d'obtenir ces garanties de l'orgueil et de l'ambition

de quelqu'un qui aspirait à l'empire universel, étaient néanmoins des

difficultés trop grandes pour que la diplomatie pût lutter contre

elles; et lorsque la Prusse, qui avait laissé échapper l'occasion

exceptionnelle de combattre la France en ayant l'Autriche à ses côtés,

se fut mise par des engagements secrets avec la Russie et des

engagements publics avec la France, dans de tels embarras, dans une

position si honteuse et si dangereuse, qu'elle se décida à tenter

l'expérience désespérée d'échapper à ses intrigues par ses armes, une

autre grande lutte européenne commença. Dans les nouvelles campagnes

auxquelles conduisit cette nouvelle coalition, campagnes s'ouvrant par

la victoire d'Iéna et se terminant par la paix de Tilsit, M. de

Talleyrand accompagna l'empereur; et quoiqu'on puisse à peine dire

qu'il ait exercé une influence prédominante sur ces événements dont

décidait un caractère plus violent et un génie plus militaire que le

sien, son calme et son bon sens, qualités qui ne l'abandonnaient que

rarement, si même elles l'abandonnaient jamais, exercèrent une

influence modératrice sur l'impérieux guerrier, et tendirent en

général à affermir, à consolider ses succès. La manière calme dont il

savait ramener sur terre l'ambition de cet homme extraordinaire et en

apaiser le délire, jugeant ses plans par leurs résultats pratiques

qu'il entrevoyait d'avance, est assez évidente dans une réponse qu'il

fit à Savary, qui, après la bataille de Friedland, dit: «Si la paix

n'est pas signée dans une quinzaine, Napoléon traversera le

Niémen.--Et à quoi bon passer le Niémen?» répondit M. de

Talleyrand[38].

[38] _Mémoires de Rovigo_, vol. III, p. 116.

On ne passa donc pas le Niémen cette fois, et cela fut dû en partie

aux conseils de M. de Talleyrand; à la fin, la France témoignant

l'intention de sacrifier la Turquie, et la Russie abandonnant

l'Angleterre, les deux combattants signèrent un traité dont la

conclusion implicite était que la domination de l'Europe devait à

l'avenir se partager entre les deux autocrates.

Essai sur Talleyrand · 第 50 / 89 题