VI

En même temps, le changement de formes et de titres opéré à Paris

avait été le signal d'un changement semblable par toute l'Europe. Les

républiques devenaient des royaumes; les membres de la famille de

l'empereur, des souverains; ses maréchaux et ses favoris, des princes

et des grands dignitaires de l'empire. Ceux qui avaient partagé la

fortune du conquérant se virent allouer une part dans ses conquêtes,

et pour un moment la théorie du dix-neuvième siècle fit revivre les

réalités du moyen-âge. Cependant, malgré ces signes d'ambition, n'eût

été la rupture avec l'Angleterre et le cruel acte de Vincennes, la

nouvelle dignité de Napoléon, qui donnait un éclat splendide à son

nouveau pouvoir et un terme apparent à sa carrière aventureuse, aurait

probablement décidé le continent, sinon à se prosterner tout à fait à

ses pieds, du moins à reconnaître sa supériorité et à s'y soumettre.

Mais le courage avec lequel l'Angleterre avait bravé ses menaces, et

l'acte qui avait terni sa réputation, amenèrent une nouvelle

coalition et décidèrent la Russie à signer un traité avec l'Angleterre

le 11 avril, et avec l'Autriche, le 9 août 1805.

Une combinaison si formidable servit à détourner Bonaparte d'un projet

d'invasion dont il menaçait alors les rivages de l'Angleterre. Mais

son étoile, quoique un peu voilée, était encore brillante. La bataille

d'Austerlitz vint sanctionner son titre d'empereur, comme la bataille

de Marengo avait sanctionné celui de consul.

M. Mignet nous a donné un exemple curieux, tiré des archives

françaises, des vues étendues du ministre des affaires étrangères à

cette époque.

Immédiatement après la victoire d'Ulm, M. de Talleyrand écrivit à

Napoléon à peu près en ces termes:

«Il ne m'appartient point, disait M. de Talleyrand à l'empereur, de

rechercher quel était le meilleur système de guerre: Votre Majesté le

révèle en ce moment à ses ennemis et à l'Europe étonnée. Mais voulant

lui offrir un tribut de mon zèle, j'ai médité sur la paix future,

objet qui, étant dans l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait

particulier pour moi, puisqu'il se lie plus étroitement au bonheur de

Votre Majesté.» Lui exposant alors ses vues, il ajoutait qu'il y avait

en Europe quatre grandes puissances: la France, l'Autriche,

l'Angleterre, la Russie,--la Prusse n'ayant été placée un instant sur

la même ligne que par le génie de Frédéric II; que la France était la

seule puissance parfaite (ce sont ses expressions), parce que seule

elle réunissait dans une juste proportion les deux éléments de

grandeur inégalement répartis entre les autres, les richesses et les

hommes; que l'Autriche et l'Angleterre étaient alors les ennemies

naturelles de la France; et la Russie ennemie indirecte par la

sollicitation des deux autres et par ses projets sur l'empire ottoman;

que l'Autriche, tant qu'elle ne serait pas en rivalité avec la Russie,

et la Russie tant qu'elle resterait en contact avec la Porte, seraient

facilement unies par l'Angleterre dans une alliance commune; que du

maintien d'un tel système de rapports entre les grands États de

l'Europe naîtraient des causes permanentes de guerre; que les paix ne

seraient que des trêves et que l'effusion du sang humain ne serait

jamais que suspendue.

Il se demandait quel était le nouveau système de rapports qui,

supprimant tout principe de mésintelligence entre la France et

l'Autriche, séparerait les intérêts de l'Autriche de ceux de

l'Angleterre, les mettrait en opposition avec ceux de la Russie, et

par cette opposition garantirait l'empire ottoman et fonderait un

nouvel équilibre européen. Telle était la position du problème; voici

quelle en était la solution. Il proposait d'éloigner l'Autriche de

l'Italie en lui ôtant l'État vénitien, de la Suisse en lui ôtant le

Tyrol, de l'Allemagne méridionale en lui ôtant ses possessions de la

Souabe. De cette manière, elle cesserait d'être en contact avec les

États fondés ou protégés par la France et ne resterait plus en

hostilité naturelle avec elle.

Pour surcroît de précaution, l'État vénitien ne devait pas être

incorporé au royaume d'Italie, mais être interposé, comme État

républicain et indépendant, entre ce royaume et l'Autriche. Après

avoir dépouillé celle-ci sur un point, il l'agrandissait sur un autre

et lui donnait des compensations territoriales proportionnées à ses

pertes, afin que n'éprouvant aucun regret, elle ne fît aucune

tentative pour recouvrer ce qui lui aurait été enlevé. Où étaient

placées ces compensations? Dans la vallée même du Danube, qui est le

grand fleuve autrichien. Elles consistaient dans la Valachie, la

Moldavie, la Bessarabie et la partie la plus septentrionale de la

Bulgarie.

«Par là, disait-il en concluant, les Allemands seraient pour toujours

exclus de l'Italie, et les guerres que leurs prétentions sur ce beau

pays avaient entretenues pendant tant de siècles se trouveraient à

jamais éteintes; l'Autriche, possédant tout le cours du Danube et une

partie des côtes de la mer Noire, serait voisine de la Russie et dès

lors sa rivale, serait éloignée de la France et dès lors son alliée;

l'empire ottoman achèterait par le sacrifice utile de provinces que

les Russes avaient déjà envahies, sa sûreté et un long avenir;

l'Angleterre ne trouverait plus d'alliés sur le continent, ou n'en

trouverait que d'inutiles; les Russes, comprimés dans leurs déserts,

porteraient leur inquiétude et leurs efforts vers le midi de l'Asie,

et le cours des événements les mettrait en présence des Anglais,

transformant en futurs adversaires ces confédérés d'aujourd'hui[36].»

[36] Mignet, _Notices et portraits_, t. I, p. 210-213.

«Ce plan, ajoute M. Mignet, exécutable à une époque où rien n'était

impossible, aurait sans doute préparé un autre avenir à l'Europe, en

donnant à l'Autriche un vaste territoire, du côté même où il importait

le plus de la jeter et de l'agrandir; en la rendant homogène, ce

qu'elle n'était pas; en l'intéressant à la civilisation du monde, au

lieu de la laisser immobile dans un passé qu'elle s'usait à défendre.

S'il avait été réalisé, il aurait fondé une paix durable, au moyen de

combinaisons nouvelles et sur des intérêts satisfaits.»

Napoléon, cependant, n'était pas disposé à adopter, d'après les

conseils d'un autre, un plan aussi grand, et il n'est pas impossible

que le secret instinct de son génie original, qui était pour la

guerre, s'opposât à un système permanent de tranquillité. Il alla donc

de l'avant dans la fausse politique qui plus tard fut sa ruine, ne

s'assurant pas l'affection et ne détruisant pas entièrement le pouvoir

des vaincus: et le cabinet de Vienne, chassé d'Italie, humilié par la

confédération du Rhin et l'élévation des États secondaires en

Allemagne, mais n'étant ni détruit, ni gagné, signa le traité de

Presbourg. Ce traité, qui relâchait le lien jusque-là maintenu entre

les empires de Russie et d'Autriche, et un changement qui eut alors

lieu dans les conseils de la Grande-Bretagne, fournissaient au nouvel

empire une autre occasion d'établir son existence d'une manière

paisible et durable.

Essai sur Talleyrand · 第 49 / 89 题