IV

Ce fut peu de temps après le renouvellement des hostilités qu'eut lieu

l'événement qui a donné naissance à tant de discussions au sujet de

Napoléon, et aux attaques les plus amères contre M. de Talleyrand. Je

veux parler de l'exécution du duc d'Enghien. Beaucoup des détails qui

accompagnèrent cet événement sont encore obscurs, mais en voici une

simple esquisse.

Les républicains purs (on les appelait ainsi alors) avaient été

poussés au désespoir; d'un autre côté, la latitude accordée pour un

temps aux royalistes, avait donné du courage à ce parti. Le

renouvellement d'une guerre européenne augmenta ce courage. La

puissance et le prestige du merveilleux personnage qui était à la tête

du gouvernement consulaire avait poussé ces deux partis à croire que

rien ne leur serait possible tant qu'il vivrait.

En conséquence, on avait essayé plusieurs fois d'attenter à sa vie. La

croyance populaire, celle de Bonaparte lui-même, était que ces

tentatives provenaient seulement des _émigrés_, soutenus par l'argent

de l'Angleterre, opinion que la sotte correspondance du ministre

anglais à Munich, M. Drake, avec un prétendu émigré, Mahée, qui par le

fait était agent du gouvernement français, aurait malheureusement pu

encourager. On savait que Georges Cadoudal, le chef entreprenant des

Chouans, qui avait déjà été impliqué dans des intrigues de cette

espèce, était à Paris engagé dans quelque nouvelle entreprise à

laquelle étaient mêlés Pichegru certainement, et Moreau, selon toute

apparence. Mais dans les rapports de la police il était aussi affirmé

que les conspirateurs attendaient l'arrivée à Paris d'un prince de la

maison de Bourbon.

Le duc d'Enghien, qui demeurait alors à Ettenheim, dans le duché de

Bade, semblait être celui des princes de Bourbon auquel il était fait

allusion, et des espions furent chargés d'aller surveiller ses

mouvements.

Les rapports des agents de cette sorte sont rarement exacts dans les

détails réellement importants. Mais ils furent particulièrement

malheureux dans ce cas; car, grâce à la prononciation allemande, ils

prirent un marquis de Thumery, alors en visite chez le prince de

Bourbon, pour Dumouriez, et la présence de ce général sur la frontière

rhénane et auprès d'un Condé, confirma fortement tous les autres

soupçons.

Un conseil fut convoqué, composé des trois consuls--Bonaparte,

Cambacérès, Lebrun--du ministre de la justice et de la

police--Régnier--et de Talleyrand, ministre des affaires

étrangères[30].

[30] Fouché, qui n'était pas alors au pouvoir, fut aussi

consulté.

Dans ce conseil (10 mars 1804) on discuta s'il ne serait pas prudent

de saisir le duc d'Enghien, quoiqu'il fût hors de France, et de

l'amener à Paris; et le résultat fut l'envoi immédiat d'une petite

armée, commandée par le colonel Caulaincourt, qui saisit le prince sur

le territoire badois (15 mars); M. de Talleyrand se chargea, dans une

lettre au grand-duc, d'expliquer et de justifier cet outrage. Ayant

été retenue deux jours à Strasbourg, la royale victime fut dirigée (le

18), de cette cité sur la capitale, dans une voiture de poste, arriva

le 20 à onze heures du matin aux portes de Paris et y fut retenue

jusqu'à quatre heures de l'après-midi; le prince fut ensuite conduit

par les boulevards jusqu'à Vincennes, où il arriva à neuf heures du

soir; et il fut fusillé à six heures le lendemain matin. Il avait été

condamné par une commission militaire--composée d'un général de

brigade (général Hullin), de six colonels et de deux capitaines,--sur

un arrêté de Murat, gouverneur de Paris (20 mars), décret qui, dicté

par Napoléon, ordonnait que l'infortuné captif fût jugé sur

l'accusation d'avoir porté les armes contre la république: d'avoir

été et d'être encore payé par l'Angleterre, et d'avoir été mêlé à des

intrigues, conduites par l'Angleterre en France et hors de France,

contre le gouvernement français. L'ordre final était, que, s'il était

reconnu coupable, il fût de suite exécuté.

L'ensemble de cette procédure est atroce. Un prince de la famille

détrônée est arrêté dans un État neutre, sans la moindre apparence de

légalité[31]; il est amené à Paris et il est jugé, et sa vie est

menacée à propos d'actes qu'aucun ennemi généreux, ayant égard à sa

naissance et à sa position, n'aurait considérés comme des crimes; il

est reconnu coupable sans qu'aucun témoin ait été entendu, sans qu'on

ait fourni aucune preuve des accusations portées contre lui, et sans

qu'il ait été permis à personne de le défendre[32].

[31] On remarque que, quelques jours auparavant, le duc de

Dalberg avait été informé qu'il n'y avait rien à craindre de la

part des émigrés sur cette frontière. Voyez M. de Rovigo, vol.

II, et _Lettre du duc Dalberg à M. de Talleyrand_, 13 novembre

1823.

[32] Il y eut deux «procès-verbaux» ou comptes rendus de ce

jugement. L'un, publié dans le _Moniteur_, qui cite les lois en

vertu desquelles le prince fut condamné, et les pièces produites

à l'appui de l'accusation. Il a évidemment été écrit après

l'événement; on n'eut le temps de rien écrire au moment ou sur la

place même. L'autre ne cite rien que le décret du 29 ventôse, et

les réponses du prince après une délibération d'après laquelle

son exécution immédiate est décidée. Ceci est naïf. Les lois

d'après lesquelles il est condamné sont laissées en blanc.

Ce jugement est rendu à minuit, dans un donjon; et le prisonnier est

fusillé avant le point du jour, dans un fossé!

Il est assez naturel que toutes les personnes qui se trouvèrent

mêlées à un tel acte, se soient efforcées de se laver de l'ignominie

dont il les couvrait. Le général Hullin a accusé Savary (plus tard duc

de Rovigo), qui, comme commandant de gendarmerie, était présent à

l'exécution, d'avoir précipité le jugement, et empêché un appel à

Napoléon, appel sollicité par le prince condamné. Le duc de Rovigo,

d'une manière très-plausible, nie ces particularités ainsi que toute

participation dans l'affaire, excepté sa présence, et le strict

accomplissement des ordres qu'il avait reçus, et accuse M. de

Talleyrand,--contre lequel il est de toute justice de faire observer

qu'il avait pour d'autres raisons une rancune particulière,--d'avoir

poussé à l'arrestation du prince par un rapport lu au Conseil le 10

mars; d'avoir intercepté une lettre écrite de Strasbourg au Premier

consul par l'illustre captif, et d'avoir hâté et provoqué l'exécution,

ce dont il n'offre d'autre preuve que ce fait: il avait rencontré

Talleyrand à cinq heures, sortant de chez Murat, qui était alors,

ainsi que je l'ai dit, gouverneur de Paris, et qui venait de donner

des ordres pour la formation de la commission militaire. Il faut faire

observer aussi que, quant à ce qui se passa dans le conseil, M. de

Rovigo ne fait que citer une conversation qu'il eut quelques années

après avec Cambacérès, qui lui-même désirait vivement prouver qu'il

s'était opposé à la violation du territoire allemand.

Quant à la lettre qu'on a supposée avoir été écrite par le duc

d'Enghien, les personnes de la suite du duc déclarèrent qu'il

n'écrivit pas de lettre de Strasbourg; et dans le journal du prince

où il est fait mention d'une lettre à la princesse de Rohan, il n'est

nullement question d'une lettre au Premier consul. Quant à une autre

lettre écrite, ainsi que semble le supposer le duc de Rovigo, par M.

Massiois, ministre de France à Bade, il n'y en a aucune trace dans les

archives françaises; et le simple fait de la visite de M. de

Talleyrand chez Murat ne prouve rien (si tant est même que cette

visite ait eu lieu). Cette visite prouverait plutôt le contraire,

puisque Murat lui-même blâmait l'exécution et fit tout ce qu'il put

pour l'empêcher[33]. Il est probable que si M. de Talleyrand chercha à

rencontrer Murat, c'était avec l'intention de voir ce qui pourrait

être fait pour sauver le prince, et non dans le désir de le sacrifier.

D'un autre côté, Bourrienne, qui était à même de savoir la vérité,

affirme que M. de Talleyrand, bien loin d'encourager ce meurtre,

avertit le duc d'Enghien, par l'entremise de la princesse de Rohan, du

danger qui le menaçait.

[33] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. V, p. 4.

Le duc de Dalberg, ministre de Baden à Paris, en 1804, parle aussi de

M. de Talleyrand comme opposé à tout ce qui fut fait dans cette

affaire[34].

[34] «Bonaparte seul, mal informé par ce que la police avait de

plus vil, et n'écoutant que sa fureur, se porta à cet excès sans

consulter. Il fit enlever le prince avec l'intention de le tuer.

Il est connu que sous votre ministère, vous n'avez cessé de

modérer les passions de Bonaparte.» (Lettre du duc de Dalberg, 13

mai 1823.)

Louis XVIII, à qui M. de Talleyrand écrivit lorsque parut le compte

rendu de M. de Rovigo, donna l'ordre à ce personnage de ne plus

paraître à la cour. Fouché déclara que cet acte était tout entier du

fait du Premier consul; et enfin, Napoléon lui-même soutint toujours

que cet acte lui était personnel, et même il le justifiait.

Pour ma part, après avoir pesé tous les indices et tous les

témoignages qui se sont trouvés à ma portée (aucun de ces indices

n'étant décisif, je dois l'avouer), mon avis est que le Premier consul

s'était décidé soit à mettre le prince à mort, soit à l'humilier par

un pardon accordé à sa requête; et il ne me semble pas improbable

qu'il soit resté hésitant entre ces deux partis, quoique disposé

plutôt à punir qu'à épargner, jusqu'à ce que tout fût fini.

A l'appui de cette supposition, viennent la déclaration de son frère

Joseph, qui dit qu'un pardon avait été promis à Joséphine, et celle de

madame de Rémusat, qui jouait aux échecs ce soir-là avec Napoléon, et

qui affirme qu'il se récitait à lui-même pendant toute la soirée des

vers des grands poëtes français à la louange de la clémence. Et enfin,

il y a un ordre donné à M. Réal, ministre de la police, qui était

chargé de voir le duc d'Enghien et de rendre compte à Bonaparte du

résultat de l'entrevue, ce qui implique évidemment que l'exécution

n'était pas décidée avant que le rapport du ministre eût atteint le

terrible personnage qui, ayant à sa disposition la vie et la mort,

devait alors enfin prendre une détermination dernière.

Mais l'occasion d'en venir à une décision après la réception du

rapport du ministre de la police, ne se présenta jamais. Par un de

ces accidents imprévus qui quelquefois font échouer les meilleures

intentions, M. Réal, chez qui les instructions écrites dont je viens

de parler furent portées par Savary lui-même, s'était couché en disant

formellement qu'il ne voulait pas être dérangé, et il ne se réveilla

que lorsque le prince n'était plus: de telle sorte que l'occasion de

la clémence ne fut pas offerte à Napoléon, occasion que sans doute il

comptait saisir. En tous cas, quelles qu'aient été les intentions de

cet homme extraordinaire, dont la politique était généralement dirigée

par des calculs dans lesquels la vie humaine était considérée comme de

peu d'importance, je crois, quant à ce qui concerne le personnage dont

je m'occupe principalement: premièrement, que M. de Talleyrand lut au

conseil, le 10 mars, un mémoire contenant les renseignements qui

étaient parvenus à son département, et qu'il était naturellement

obligé de rapporter; secondement, que lorsque M. de Cambacérès parla

contre l'arrestation première, M. de Talleyrand garda le silence, soit

par le désir de ne pas se compromettre, soit, ainsi que me l'ont

assuré des personnes connaissant bien Napoléon, parce qu'il savait que

c'était là le meilleur moyen d'assurer le succès des arguments de M.

de Cambacérès; troisièmement, que lorsque M. de Talleyrand écrivit au

grand-duc de Bade pour excuser la violation projetée de son

territoire, il s'efforça de faire parvenir au duc d'Enghien des

avertissements devant l'empêcher d'être fait prisonnier; enfin, que

lorsque le duc fut conduit à Vincennes, il ne donna aucun avis à

Bonaparte, pensant que ce serait inutile, mais approuva les efforts

faits par Joséphine et Joseph, qui étaient les meilleurs médiateurs

que le prince pût avoir, et que, ayant aussi connaissance des

instructions envoyées à M. Réal, il ne crut pas l'exécution probable.

Quant à avoir pris une part active dans cette tragédie, une telle

conduite serait en opposition directe avec l'ensemble de son

caractère, et aucun témoignage digne de foi n'est là pour nous

l'attester. Toutefois, s'être prêté, même en apparence, à une action

aussi noire, et être resté au service de Napoléon après son

accomplissement, indique un sentiment beaucoup plus prononcé des

avantages attachés aux charges publiques, que du blâme qui s'attache à

l'injustice.

On dit qu'il ne nia pas ceci, et on raconte qu'il répondit à un ami

qui lui conseillait de donner sa démission: «Si, comme vous le dites,

Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison

pour que je me rende coupable d'une sottise.»

L'exécution du duc d'Enghien eut lieu le 20 mars. Le 7 avril,

Pichegru, qui avait été arrêté, fut trouvé étranglé dans sa chambre;

quelques-uns pensèrent que c'était par la police qu'il avait été

étranglé, mais le gouvernement déclara qu'il avait lui-même mis fin à

ses jours; Georges Cadoudal, qui avait aussi été arrêté, monta sur

l'échafaud; et Moreau, après avoir été traduit devant un tribunal qui

le condamna à deux ans d'emprisonnement, vit commuer en exil cette

absurde sentence. Bonaparte ayant ainsi répandu la terreur parmi les

partisans de l'ancienne dynastie, et s'étant débarrassé de ses rivaux

militaires les plus puissants, plaça sur sa tête, avec la servile

approbation des chambres et le consentement apparent de la nation, une

couronne qui fut solennellement consacrée par Pie VII (2 décembre

1804).

V

Le moment où Bonaparte s'arrogea ainsi le titre d'empereur, marqua une

des phases de la lutte qui se livrait depuis quelque temps entre les

deux hommes d'État qui contribuèrent le plus, d'abord à élever la

puissance de Napoléon, et enfin à la renverser. Talleyrand et Fouché

sont ces deux hommes d'État; et on peut les considérer comme les deux

représentants des classes dont l'adhésion marqua la force de

Bonaparte, et dont l'abandon amena son déclin. L'un, plébéien et

conventionnel de la Montagne, démocrate et régicide par circonstance,

par position et par entraînement; l'autre, noble, haut placé, membre

éclairé de l'Assemblée constituante, libéral, tel que la mode, les

théories et les abus du vieux régime l'avaient fait. A dater du 18

brumaire, ils s'attachèrent tous les deux à la fortune du Premier

consul. Calmes, sans préjugés, sans haines, sans préférences, chacun

d'eux cependant avait les sentiments de sa caste; et, en modérant la

passion et dirigeant les vues de Napoléon, l'un n'oublia jamais qu'il

était né dans l'aristocratie; l'autre, qu'il était l'enfant, le

rejeton du peuple.

Fouché, donc, était pour qu'on employât les formes républicaines, et

qu'on confiât l'autorité exclusivement à des hommes nouveaux.

Talleyrand voulait que l'on reprît les manières de faire, les

habitudes de la monarchie, tournait en ridicule, pour nous servir de

son expression, les _parvenus qui n'avaient jamais marché sur un

parquet_[35], et s'efforçait d'introduire dans les charges de l'État

les aspirants dont les principes étaient libéraux, mais dont les noms

étaient anciens et historiques.

[35] Les maisons des classes élevées avaient des planchers de

chêne, appelés parquets; les maisons des classes inférieures

avaient des carreaux de brique.

L'empire qui était la conséquence naturelle de la tendance que

Talleyrand avait favorisée et à laquelle Fouché s'était opposé, unit

néanmoins ces deux politiques dont il avait besoin; car, tandis qu'il

sanctionnait les avantages et les titres de l'ancienne noblesse, il

établissait sur une base ferme et égale une nouvelle noblesse, et les

ramenait toutes deux à un point central, sous la domination d'un homme

de génie.

Fouché, une fois l'empire décidé, renonça désormais à toute tentative

ayant pour but de limiter la volonté de Napoléon, et chercha seulement

à reconquérir sa faveur.

Talleyrand, comprenant que toutes les espérances des hommes éclairés

de sa jeunesse pour chercher à obtenir une monarchie constitutionnelle

étaient alors chimériques, les abandonna pour un nouvel ordre de

choses, qui, tout en comprimant l'énergie et l'intelligence des

individus, donnait une expression concentrée à l'énergie et à

l'intelligence de la nation française, et la préparait à accepter sans

enthousiasme, mais sans mécontentement, une glorieuse tyrannie. La

nation française n'avait d'ailleurs pas tout à fait tort.

Un grand déluge avait récemment englouti tout ce que les siècles

précédents avaient établi; la société était encore sur une planche

étroite et faible qui avait besoin d'être élargie, raffermie, mais

avant tout fixée sur les eaux encore agitées et bouillonnantes. Tout

vestige des anciennes mœurs, de ces habitudes de pensée sans

lesquelles aucune réunion d'hommes ne peut subsister longtemps, avait

disparu. Aucune notion reçue sur les sujets essentiels n'existait plus

nulle part; et une nation qui n'a pas ces notions ne peut avoir non

plus cette sorte de moralité publique qui est, à la position et à

l'honorabilité d'un État, ce que la moralité privée est à

l'honorabilité et à la position d'un individu. La première chose

essentielle pour une société est l'ordre, car sous le règne de l'ordre

certaines notions généralement acceptées s'assoient et s'établissent.

L'ordre uni à la liberté est le plus haut degré de l'ordre. Mais

l'ordre sans la liberté est préférable au désordre et à la licence.

Le gouvernement intérieur de Napoléon, avec tous ses défauts, était la

personnification de l'ordre, comme celui de la Convention avait été

celle du désordre; et quelle en fut la conséquence? Un esprit de

liberté se développa au milieu du despotisme du dernier, comme une

soumission à la tyrannie avait été engendrée par la sauvage violence

du premier. Cette phrase, que Bonaparte «_refaisait le lit des

Bourbons_,» était une critique de sa politique, mais elle aurait pu

être un éloge de celle de ses successeurs.

Essai sur Talleyrand · 第 48 / 89 题