Ce fut peu de temps après le renouvellement des hostilités qu'eut lieu
l'événement qui a donné naissance à tant de discussions au sujet de
Napoléon, et aux attaques les plus amères contre M. de Talleyrand. Je
veux parler de l'exécution du duc d'Enghien. Beaucoup des détails qui
accompagnèrent cet événement sont encore obscurs, mais en voici une
simple esquisse.
Les républicains purs (on les appelait ainsi alors) avaient été
poussés au désespoir; d'un autre côté, la latitude accordée pour un
temps aux royalistes, avait donné du courage à ce parti. Le
renouvellement d'une guerre européenne augmenta ce courage. La
puissance et le prestige du merveilleux personnage qui était à la tête
du gouvernement consulaire avait poussé ces deux partis à croire que
rien ne leur serait possible tant qu'il vivrait.
En conséquence, on avait essayé plusieurs fois d'attenter à sa vie. La
croyance populaire, celle de Bonaparte lui-même, était que ces
tentatives provenaient seulement des _émigrés_, soutenus par l'argent
de l'Angleterre, opinion que la sotte correspondance du ministre
anglais à Munich, M. Drake, avec un prétendu émigré, Mahée, qui par le
fait était agent du gouvernement français, aurait malheureusement pu
encourager. On savait que Georges Cadoudal, le chef entreprenant des
Chouans, qui avait déjà été impliqué dans des intrigues de cette
espèce, était à Paris engagé dans quelque nouvelle entreprise à
laquelle étaient mêlés Pichegru certainement, et Moreau, selon toute
apparence. Mais dans les rapports de la police il était aussi affirmé
que les conspirateurs attendaient l'arrivée à Paris d'un prince de la
maison de Bourbon.
Le duc d'Enghien, qui demeurait alors à Ettenheim, dans le duché de
Bade, semblait être celui des princes de Bourbon auquel il était fait
allusion, et des espions furent chargés d'aller surveiller ses
mouvements.
Les rapports des agents de cette sorte sont rarement exacts dans les
détails réellement importants. Mais ils furent particulièrement
malheureux dans ce cas; car, grâce à la prononciation allemande, ils
prirent un marquis de Thumery, alors en visite chez le prince de
Bourbon, pour Dumouriez, et la présence de ce général sur la frontière
rhénane et auprès d'un Condé, confirma fortement tous les autres
soupçons.
Un conseil fut convoqué, composé des trois consuls--Bonaparte,
Cambacérès, Lebrun--du ministre de la justice et de la
police--Régnier--et de Talleyrand, ministre des affaires
étrangères[30].
[30] Fouché, qui n'était pas alors au pouvoir, fut aussi
consulté.
Dans ce conseil (10 mars 1804) on discuta s'il ne serait pas prudent
de saisir le duc d'Enghien, quoiqu'il fût hors de France, et de
l'amener à Paris; et le résultat fut l'envoi immédiat d'une petite
armée, commandée par le colonel Caulaincourt, qui saisit le prince sur
le territoire badois (15 mars); M. de Talleyrand se chargea, dans une
lettre au grand-duc, d'expliquer et de justifier cet outrage. Ayant
été retenue deux jours à Strasbourg, la royale victime fut dirigée (le
18), de cette cité sur la capitale, dans une voiture de poste, arriva
le 20 à onze heures du matin aux portes de Paris et y fut retenue
jusqu'à quatre heures de l'après-midi; le prince fut ensuite conduit
par les boulevards jusqu'à Vincennes, où il arriva à neuf heures du
soir; et il fut fusillé à six heures le lendemain matin. Il avait été
condamné par une commission militaire--composée d'un général de
brigade (général Hullin), de six colonels et de deux capitaines,--sur
un arrêté de Murat, gouverneur de Paris (20 mars), décret qui, dicté
par Napoléon, ordonnait que l'infortuné captif fût jugé sur
l'accusation d'avoir porté les armes contre la république: d'avoir
été et d'être encore payé par l'Angleterre, et d'avoir été mêlé à des
intrigues, conduites par l'Angleterre en France et hors de France,
contre le gouvernement français. L'ordre final était, que, s'il était
reconnu coupable, il fût de suite exécuté.
L'ensemble de cette procédure est atroce. Un prince de la famille
détrônée est arrêté dans un État neutre, sans la moindre apparence de
légalité[31]; il est amené à Paris et il est jugé, et sa vie est
menacée à propos d'actes qu'aucun ennemi généreux, ayant égard à sa
naissance et à sa position, n'aurait considérés comme des crimes; il
est reconnu coupable sans qu'aucun témoin ait été entendu, sans qu'on
ait fourni aucune preuve des accusations portées contre lui, et sans
qu'il ait été permis à personne de le défendre[32].
[31] On remarque que, quelques jours auparavant, le duc de
Dalberg avait été informé qu'il n'y avait rien à craindre de la
part des émigrés sur cette frontière. Voyez M. de Rovigo, vol.
II, et _Lettre du duc Dalberg à M. de Talleyrand_, 13 novembre
1823.
[32] Il y eut deux «procès-verbaux» ou comptes rendus de ce
jugement. L'un, publié dans le _Moniteur_, qui cite les lois en
vertu desquelles le prince fut condamné, et les pièces produites
à l'appui de l'accusation. Il a évidemment été écrit après
l'événement; on n'eut le temps de rien écrire au moment ou sur la
place même. L'autre ne cite rien que le décret du 29 ventôse, et
les réponses du prince après une délibération d'après laquelle
son exécution immédiate est décidée. Ceci est naïf. Les lois
d'après lesquelles il est condamné sont laissées en blanc.
Ce jugement est rendu à minuit, dans un donjon; et le prisonnier est
fusillé avant le point du jour, dans un fossé!
Il est assez naturel que toutes les personnes qui se trouvèrent
mêlées à un tel acte, se soient efforcées de se laver de l'ignominie
dont il les couvrait. Le général Hullin a accusé Savary (plus tard duc
de Rovigo), qui, comme commandant de gendarmerie, était présent à
l'exécution, d'avoir précipité le jugement, et empêché un appel à
Napoléon, appel sollicité par le prince condamné. Le duc de Rovigo,
d'une manière très-plausible, nie ces particularités ainsi que toute
participation dans l'affaire, excepté sa présence, et le strict
accomplissement des ordres qu'il avait reçus, et accuse M. de
Talleyrand,--contre lequel il est de toute justice de faire observer
qu'il avait pour d'autres raisons une rancune particulière,--d'avoir
poussé à l'arrestation du prince par un rapport lu au Conseil le 10
mars; d'avoir intercepté une lettre écrite de Strasbourg au Premier
consul par l'illustre captif, et d'avoir hâté et provoqué l'exécution,
ce dont il n'offre d'autre preuve que ce fait: il avait rencontré
Talleyrand à cinq heures, sortant de chez Murat, qui était alors,
ainsi que je l'ai dit, gouverneur de Paris, et qui venait de donner
des ordres pour la formation de la commission militaire. Il faut faire
observer aussi que, quant à ce qui se passa dans le conseil, M. de
Rovigo ne fait que citer une conversation qu'il eut quelques années
après avec Cambacérès, qui lui-même désirait vivement prouver qu'il
s'était opposé à la violation du territoire allemand.
Quant à la lettre qu'on a supposée avoir été écrite par le duc
d'Enghien, les personnes de la suite du duc déclarèrent qu'il
n'écrivit pas de lettre de Strasbourg; et dans le journal du prince
où il est fait mention d'une lettre à la princesse de Rohan, il n'est
nullement question d'une lettre au Premier consul. Quant à une autre
lettre écrite, ainsi que semble le supposer le duc de Rovigo, par M.
Massiois, ministre de France à Bade, il n'y en a aucune trace dans les
archives françaises; et le simple fait de la visite de M. de
Talleyrand chez Murat ne prouve rien (si tant est même que cette
visite ait eu lieu). Cette visite prouverait plutôt le contraire,
puisque Murat lui-même blâmait l'exécution et fit tout ce qu'il put
pour l'empêcher[33]. Il est probable que si M. de Talleyrand chercha à
rencontrer Murat, c'était avec l'intention de voir ce qui pourrait
être fait pour sauver le prince, et non dans le désir de le sacrifier.
D'un autre côté, Bourrienne, qui était à même de savoir la vérité,
affirme que M. de Talleyrand, bien loin d'encourager ce meurtre,
avertit le duc d'Enghien, par l'entremise de la princesse de Rohan, du
danger qui le menaçait.
[33] Thiers, _le Consulat et l'Empire_, t. V, p. 4.
Le duc de Dalberg, ministre de Baden à Paris, en 1804, parle aussi de
M. de Talleyrand comme opposé à tout ce qui fut fait dans cette
affaire[34].
[34] «Bonaparte seul, mal informé par ce que la police avait de
plus vil, et n'écoutant que sa fureur, se porta à cet excès sans
consulter. Il fit enlever le prince avec l'intention de le tuer.
Il est connu que sous votre ministère, vous n'avez cessé de
modérer les passions de Bonaparte.» (Lettre du duc de Dalberg, 13
mai 1823.)
Louis XVIII, à qui M. de Talleyrand écrivit lorsque parut le compte
rendu de M. de Rovigo, donna l'ordre à ce personnage de ne plus
paraître à la cour. Fouché déclara que cet acte était tout entier du
fait du Premier consul; et enfin, Napoléon lui-même soutint toujours
que cet acte lui était personnel, et même il le justifiait.
Pour ma part, après avoir pesé tous les indices et tous les
témoignages qui se sont trouvés à ma portée (aucun de ces indices
n'étant décisif, je dois l'avouer), mon avis est que le Premier consul
s'était décidé soit à mettre le prince à mort, soit à l'humilier par
un pardon accordé à sa requête; et il ne me semble pas improbable
qu'il soit resté hésitant entre ces deux partis, quoique disposé
plutôt à punir qu'à épargner, jusqu'à ce que tout fût fini.
A l'appui de cette supposition, viennent la déclaration de son frère
Joseph, qui dit qu'un pardon avait été promis à Joséphine, et celle de
madame de Rémusat, qui jouait aux échecs ce soir-là avec Napoléon, et
qui affirme qu'il se récitait à lui-même pendant toute la soirée des
vers des grands poëtes français à la louange de la clémence. Et enfin,
il y a un ordre donné à M. Réal, ministre de la police, qui était
chargé de voir le duc d'Enghien et de rendre compte à Bonaparte du
résultat de l'entrevue, ce qui implique évidemment que l'exécution
n'était pas décidée avant que le rapport du ministre eût atteint le
terrible personnage qui, ayant à sa disposition la vie et la mort,
devait alors enfin prendre une détermination dernière.
Mais l'occasion d'en venir à une décision après la réception du
rapport du ministre de la police, ne se présenta jamais. Par un de
ces accidents imprévus qui quelquefois font échouer les meilleures
intentions, M. Réal, chez qui les instructions écrites dont je viens
de parler furent portées par Savary lui-même, s'était couché en disant
formellement qu'il ne voulait pas être dérangé, et il ne se réveilla
que lorsque le prince n'était plus: de telle sorte que l'occasion de
la clémence ne fut pas offerte à Napoléon, occasion que sans doute il
comptait saisir. En tous cas, quelles qu'aient été les intentions de
cet homme extraordinaire, dont la politique était généralement dirigée
par des calculs dans lesquels la vie humaine était considérée comme de
peu d'importance, je crois, quant à ce qui concerne le personnage dont
je m'occupe principalement: premièrement, que M. de Talleyrand lut au
conseil, le 10 mars, un mémoire contenant les renseignements qui
étaient parvenus à son département, et qu'il était naturellement
obligé de rapporter; secondement, que lorsque M. de Cambacérès parla
contre l'arrestation première, M. de Talleyrand garda le silence, soit
par le désir de ne pas se compromettre, soit, ainsi que me l'ont
assuré des personnes connaissant bien Napoléon, parce qu'il savait que
c'était là le meilleur moyen d'assurer le succès des arguments de M.
de Cambacérès; troisièmement, que lorsque M. de Talleyrand écrivit au
grand-duc de Bade pour excuser la violation projetée de son
territoire, il s'efforça de faire parvenir au duc d'Enghien des
avertissements devant l'empêcher d'être fait prisonnier; enfin, que
lorsque le duc fut conduit à Vincennes, il ne donna aucun avis à
Bonaparte, pensant que ce serait inutile, mais approuva les efforts
faits par Joséphine et Joseph, qui étaient les meilleurs médiateurs
que le prince pût avoir, et que, ayant aussi connaissance des
instructions envoyées à M. Réal, il ne crut pas l'exécution probable.
Quant à avoir pris une part active dans cette tragédie, une telle
conduite serait en opposition directe avec l'ensemble de son
caractère, et aucun témoignage digne de foi n'est là pour nous
l'attester. Toutefois, s'être prêté, même en apparence, à une action
aussi noire, et être resté au service de Napoléon après son
accomplissement, indique un sentiment beaucoup plus prononcé des
avantages attachés aux charges publiques, que du blâme qui s'attache à
l'injustice.
On dit qu'il ne nia pas ceci, et on raconte qu'il répondit à un ami
qui lui conseillait de donner sa démission: «Si, comme vous le dites,
Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison
pour que je me rende coupable d'une sottise.»
L'exécution du duc d'Enghien eut lieu le 20 mars. Le 7 avril,
Pichegru, qui avait été arrêté, fut trouvé étranglé dans sa chambre;
quelques-uns pensèrent que c'était par la police qu'il avait été
étranglé, mais le gouvernement déclara qu'il avait lui-même mis fin à
ses jours; Georges Cadoudal, qui avait aussi été arrêté, monta sur
l'échafaud; et Moreau, après avoir été traduit devant un tribunal qui
le condamna à deux ans d'emprisonnement, vit commuer en exil cette
absurde sentence. Bonaparte ayant ainsi répandu la terreur parmi les
partisans de l'ancienne dynastie, et s'étant débarrassé de ses rivaux
militaires les plus puissants, plaça sur sa tête, avec la servile
approbation des chambres et le consentement apparent de la nation, une
couronne qui fut solennellement consacrée par Pie VII (2 décembre
1804).
V
Le moment où Bonaparte s'arrogea ainsi le titre d'empereur, marqua une
des phases de la lutte qui se livrait depuis quelque temps entre les
deux hommes d'État qui contribuèrent le plus, d'abord à élever la
puissance de Napoléon, et enfin à la renverser. Talleyrand et Fouché
sont ces deux hommes d'État; et on peut les considérer comme les deux
représentants des classes dont l'adhésion marqua la force de
Bonaparte, et dont l'abandon amena son déclin. L'un, plébéien et
conventionnel de la Montagne, démocrate et régicide par circonstance,
par position et par entraînement; l'autre, noble, haut placé, membre
éclairé de l'Assemblée constituante, libéral, tel que la mode, les
théories et les abus du vieux régime l'avaient fait. A dater du 18
brumaire, ils s'attachèrent tous les deux à la fortune du Premier
consul. Calmes, sans préjugés, sans haines, sans préférences, chacun
d'eux cependant avait les sentiments de sa caste; et, en modérant la
passion et dirigeant les vues de Napoléon, l'un n'oublia jamais qu'il
était né dans l'aristocratie; l'autre, qu'il était l'enfant, le
rejeton du peuple.
Fouché, donc, était pour qu'on employât les formes républicaines, et
qu'on confiât l'autorité exclusivement à des hommes nouveaux.
Talleyrand voulait que l'on reprît les manières de faire, les
habitudes de la monarchie, tournait en ridicule, pour nous servir de
son expression, les _parvenus qui n'avaient jamais marché sur un
parquet_[35], et s'efforçait d'introduire dans les charges de l'État
les aspirants dont les principes étaient libéraux, mais dont les noms
étaient anciens et historiques.
[35] Les maisons des classes élevées avaient des planchers de
chêne, appelés parquets; les maisons des classes inférieures
avaient des carreaux de brique.
L'empire qui était la conséquence naturelle de la tendance que
Talleyrand avait favorisée et à laquelle Fouché s'était opposé, unit
néanmoins ces deux politiques dont il avait besoin; car, tandis qu'il
sanctionnait les avantages et les titres de l'ancienne noblesse, il
établissait sur une base ferme et égale une nouvelle noblesse, et les
ramenait toutes deux à un point central, sous la domination d'un homme
de génie.
Fouché, une fois l'empire décidé, renonça désormais à toute tentative
ayant pour but de limiter la volonté de Napoléon, et chercha seulement
à reconquérir sa faveur.
Talleyrand, comprenant que toutes les espérances des hommes éclairés
de sa jeunesse pour chercher à obtenir une monarchie constitutionnelle
étaient alors chimériques, les abandonna pour un nouvel ordre de
choses, qui, tout en comprimant l'énergie et l'intelligence des
individus, donnait une expression concentrée à l'énergie et à
l'intelligence de la nation française, et la préparait à accepter sans
enthousiasme, mais sans mécontentement, une glorieuse tyrannie. La
nation française n'avait d'ailleurs pas tout à fait tort.
Un grand déluge avait récemment englouti tout ce que les siècles
précédents avaient établi; la société était encore sur une planche
étroite et faible qui avait besoin d'être élargie, raffermie, mais
avant tout fixée sur les eaux encore agitées et bouillonnantes. Tout
vestige des anciennes mœurs, de ces habitudes de pensée sans
lesquelles aucune réunion d'hommes ne peut subsister longtemps, avait
disparu. Aucune notion reçue sur les sujets essentiels n'existait plus
nulle part; et une nation qui n'a pas ces notions ne peut avoir non
plus cette sorte de moralité publique qui est, à la position et à
l'honorabilité d'un État, ce que la moralité privée est à
l'honorabilité et à la position d'un individu. La première chose
essentielle pour une société est l'ordre, car sous le règne de l'ordre
certaines notions généralement acceptées s'assoient et s'établissent.
L'ordre uni à la liberté est le plus haut degré de l'ordre. Mais
l'ordre sans la liberté est préférable au désordre et à la licence.
Le gouvernement intérieur de Napoléon, avec tous ses défauts, était la
personnification de l'ordre, comme celui de la Convention avait été
celle du désordre; et quelle en fut la conséquence? Un esprit de
liberté se développa au milieu du despotisme du dernier, comme une
soumission à la tyrannie avait été engendrée par la sauvage violence
du premier. Cette phrase, que Bonaparte «_refaisait le lit des
Bourbons_,» était une critique de sa politique, mais elle aurait pu
être un éloge de celle de ses successeurs.