III

Pendant cette période la maison de M. de Talleyrand devint

nécessairement l'un des rendez-vous principaux des visiteurs

étrangers. Il demeurait à l'hôtel Galifet, alors résidence officielle

du ministre des affaires étrangères; c'était un grand hôtel de la rue

Saint-Dominique Saint-Germain qui avait été bâti par un riche colon de

Saint-Domingue. Pour tout programme, le propriétaire avait ordonné à

son architecte de lui construire un hôtel avec quatre-vingt-dix-neuf

colonnes; on peut voir encore debout ce monument de l'habileté du

constructeur et de l'originalité du propriétaire.

Les principaux _habitués_ du ministère étaient M. de Montrond, le duc

de Laval, M. de Saint-Foix, le général Duroc, le colonel Beauharnais

(plus tard le prince Eugène), Fox, Erskine, etc., etc.

Quelques personnes se rappellent encore la nonchalance gracieuse avec

laquelle, à demi couché sur son sofa à côté du feu, le ministre des

affaires étrangères accueillait ceux qu'il désirait mettre à l'aise

chez lui, la civilité excessive et formaliste qui distinguait

l'accueil qu'il faisait à ses collègues et aux sénateurs avec lesquels

il n'était pas lié, et la familiarité insouciante et charmante avec

laquelle il traitait les officiers favoris du Premier consul, ainsi

que les dames et les diplomates pour lesquels il avait une préférence.

L'inimitié qui, pendant les dernières années, avait été si violente

entre le peuple anglais et le peuple français, commençait à

disparaître de leurs rapports; mais malheureusement pour eux et pour

le monde, la paix, ou plutôt l'armistice qu'ils avaient conclu ne

pouvait être maintenu qu'en acceptant une infériorité blessante en

face du despote français, qui, on n'en pouvait douter, s'imaginait

qu'en cessant la lutte que nous avions si longtemps soutenue sans

déshonneur, nous n'avions voulu que lui fournir le moyen de délivrer

Saint-Domingue, d'établir sa domination sur l'Italie, et d'envahir la

Suisse, circonstances qui autorisaient l'Angleterre à garder Malte,

quand même elle se serait engagée d'une manière sotte et inconsidérée

à y renoncer.

Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la conduite de

Napoléon pendant tout le cours de cette affaire eut quelque chose

d'impérieux et de hautain, mais que celle de son ministre des affaires

étrangères fut tout opposée; je devrais ajouter que ce ministre eut le

crédit, juste comme lord Whitworth partait, d'obtenir la permission du

Premier consul de proposer un arrangement qui nous aurait laissé Malte

moyennant une compensation qui, vu l'ensemble des circonstances,

aurait peut-être pu être acceptée. Mais ce compromis étant rejeté avec

hauteur, la guerre recommença brusquement.

Cependant le répit qu'on s'était ainsi ménagé, avait servi les

desseins de Napoléon, et lui avait permis, grâce à la popularité

qu'il lui avait procurée, de jeter les premières assises de

l'empire,--savoir: la Légion d'honneur d'où sortit la noblesse de

l'empire; le consulat à vie, qui était un acheminement vers le rang

héréditaire qu'il s'arrogea bientôt; et le concordat, qui fut le

prélude de son couronnement par le pape.

Il n'est pas à présumer que cette déviation marquée des principes qui

avaient si longtemps été dominants, ait pu avoir lieu sans soulever

des protestations. Naturellement tous les ardents républicains

combattirent ces innovations, désignant le tyran qui les proposait

comme un second César qui semblait provoquer la patriotique

intervention d'un second Brutus. Mais un parti plus sérieux les

attaqua aussi dans le corps législatif, et ce ne fut pas sans un acte

illégal d'autorité que ce parti fut vaincu.

Par le fait, les mesures en question n'étaient pas populaires, et le

concordat, à un certain moment, menaça presque d'amener une

insurrection dans l'armée.

Néanmoins, M. de Talleyrand soutint chaudement ces mesures, et, avec

le secours de Cambacérès, parvint à calmer et à concilier beaucoup de

leurs adversaires.

«Nous avons,» répétait-il constamment, à consolider un gouvernement et

à réorganiser une société. Les gouvernements ne se consolident qu'au

moyen d'une politique continue, et il n'est pas seulement nécessaire

que cette politique soit continue,--il faut encore que le peuple ait

la conviction que cela sera ainsi.

«J'envisage le consulat à vie comme l'unique moyen d'inspirer cette

conviction.»

Il disait aussi, par rapport à la Légion d'honneur et au concordat:

«Si l'on veut réorganiser une société humaine quelconque, il faut lui

donner les éléments que l'on trouve dans toutes les sociétés humaines.

«Où avez-vous jamais vu une société florissante sans les honneurs ou

la religion? Notre siècle a enfanté beaucoup de choses nouvelles, mais

il n'a pas créé une nouvelle espèce humaine; et si vous voulez faire

une législation pratique à l'usage des hommes, il faut traiter les

hommes suivant ce qu'ils ont toujours été et sont toujours.» Il avait

une raison particulière pour plaider en faveur du concordat; personne

n'y gagna autant que lui: car il entra alors légitimement dans la vie

civile avec le consentement et l'autorisation de son maître spirituel,

et en vertu d'un bref que je cite ici:

«A NOTRE TRÈS-CHER FILS, CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND.

«Nous avons été touché de joie quand nous avons appris l'ardent désir

que vous avez de vous réconcilier avec nous et avec l'Église

catholique. Dilatant donc à votre égard les entrailles de notre

charité paternelle, nous vous dégageons par la plénitude de notre

puissance du lien de toutes les excommunications. Nous vous imposons,

par suite de votre réconciliation avec nous et avec l'Église, des

distributions d'aumônes, pour le soulagement surtout des pauvres de

l'Église d'Autun que vous avez gouvernée. Nous vous accordons le

pouvoir de porter l'habit séculier, et de gérer toutes les affaires

civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous

exercez maintenant, soit que vous passiez à d'autres auxquelles votre

gouvernement pourrait vous appeler.»

Ce bref fut regardé par M. de Talleyrand comme une permission de

devenir laïque, et même de se marier. La dame qu'il épousa, née dans

les Indes orientales, et séparée par un divorce d'un certain M. Grand,

était remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit. Tout

le monde a entendu l'anecdote à propos de Sir George Robinson auquel

elle demandait des nouvelles de son domestique «Friday.» Mais M. de

Talleyrand défendait son choix en disant: «Une femme d'esprit

compromet souvent son mari, une femme stupide ne compromet

qu'elle-même.»

Essai sur Talleyrand · 第 47 / 89 题