Pendant cette période la maison de M. de Talleyrand devint
nécessairement l'un des rendez-vous principaux des visiteurs
étrangers. Il demeurait à l'hôtel Galifet, alors résidence officielle
du ministre des affaires étrangères; c'était un grand hôtel de la rue
Saint-Dominique Saint-Germain qui avait été bâti par un riche colon de
Saint-Domingue. Pour tout programme, le propriétaire avait ordonné à
son architecte de lui construire un hôtel avec quatre-vingt-dix-neuf
colonnes; on peut voir encore debout ce monument de l'habileté du
constructeur et de l'originalité du propriétaire.
Les principaux _habitués_ du ministère étaient M. de Montrond, le duc
de Laval, M. de Saint-Foix, le général Duroc, le colonel Beauharnais
(plus tard le prince Eugène), Fox, Erskine, etc., etc.
Quelques personnes se rappellent encore la nonchalance gracieuse avec
laquelle, à demi couché sur son sofa à côté du feu, le ministre des
affaires étrangères accueillait ceux qu'il désirait mettre à l'aise
chez lui, la civilité excessive et formaliste qui distinguait
l'accueil qu'il faisait à ses collègues et aux sénateurs avec lesquels
il n'était pas lié, et la familiarité insouciante et charmante avec
laquelle il traitait les officiers favoris du Premier consul, ainsi
que les dames et les diplomates pour lesquels il avait une préférence.
L'inimitié qui, pendant les dernières années, avait été si violente
entre le peuple anglais et le peuple français, commençait à
disparaître de leurs rapports; mais malheureusement pour eux et pour
le monde, la paix, ou plutôt l'armistice qu'ils avaient conclu ne
pouvait être maintenu qu'en acceptant une infériorité blessante en
face du despote français, qui, on n'en pouvait douter, s'imaginait
qu'en cessant la lutte que nous avions si longtemps soutenue sans
déshonneur, nous n'avions voulu que lui fournir le moyen de délivrer
Saint-Domingue, d'établir sa domination sur l'Italie, et d'envahir la
Suisse, circonstances qui autorisaient l'Angleterre à garder Malte,
quand même elle se serait engagée d'une manière sotte et inconsidérée
à y renoncer.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la conduite de
Napoléon pendant tout le cours de cette affaire eut quelque chose
d'impérieux et de hautain, mais que celle de son ministre des affaires
étrangères fut tout opposée; je devrais ajouter que ce ministre eut le
crédit, juste comme lord Whitworth partait, d'obtenir la permission du
Premier consul de proposer un arrangement qui nous aurait laissé Malte
moyennant une compensation qui, vu l'ensemble des circonstances,
aurait peut-être pu être acceptée. Mais ce compromis étant rejeté avec
hauteur, la guerre recommença brusquement.
Cependant le répit qu'on s'était ainsi ménagé, avait servi les
desseins de Napoléon, et lui avait permis, grâce à la popularité
qu'il lui avait procurée, de jeter les premières assises de
l'empire,--savoir: la Légion d'honneur d'où sortit la noblesse de
l'empire; le consulat à vie, qui était un acheminement vers le rang
héréditaire qu'il s'arrogea bientôt; et le concordat, qui fut le
prélude de son couronnement par le pape.
Il n'est pas à présumer que cette déviation marquée des principes qui
avaient si longtemps été dominants, ait pu avoir lieu sans soulever
des protestations. Naturellement tous les ardents républicains
combattirent ces innovations, désignant le tyran qui les proposait
comme un second César qui semblait provoquer la patriotique
intervention d'un second Brutus. Mais un parti plus sérieux les
attaqua aussi dans le corps législatif, et ce ne fut pas sans un acte
illégal d'autorité que ce parti fut vaincu.
Par le fait, les mesures en question n'étaient pas populaires, et le
concordat, à un certain moment, menaça presque d'amener une
insurrection dans l'armée.
Néanmoins, M. de Talleyrand soutint chaudement ces mesures, et, avec
le secours de Cambacérès, parvint à calmer et à concilier beaucoup de
leurs adversaires.
«Nous avons,» répétait-il constamment, à consolider un gouvernement et
à réorganiser une société. Les gouvernements ne se consolident qu'au
moyen d'une politique continue, et il n'est pas seulement nécessaire
que cette politique soit continue,--il faut encore que le peuple ait
la conviction que cela sera ainsi.
«J'envisage le consulat à vie comme l'unique moyen d'inspirer cette
conviction.»
Il disait aussi, par rapport à la Légion d'honneur et au concordat:
«Si l'on veut réorganiser une société humaine quelconque, il faut lui
donner les éléments que l'on trouve dans toutes les sociétés humaines.
«Où avez-vous jamais vu une société florissante sans les honneurs ou
la religion? Notre siècle a enfanté beaucoup de choses nouvelles, mais
il n'a pas créé une nouvelle espèce humaine; et si vous voulez faire
une législation pratique à l'usage des hommes, il faut traiter les
hommes suivant ce qu'ils ont toujours été et sont toujours.» Il avait
une raison particulière pour plaider en faveur du concordat; personne
n'y gagna autant que lui: car il entra alors légitimement dans la vie
civile avec le consentement et l'autorisation de son maître spirituel,
et en vertu d'un bref que je cite ici:
«A NOTRE TRÈS-CHER FILS, CHARLES-MAURICE DE TALLEYRAND.
«Nous avons été touché de joie quand nous avons appris l'ardent désir
que vous avez de vous réconcilier avec nous et avec l'Église
catholique. Dilatant donc à votre égard les entrailles de notre
charité paternelle, nous vous dégageons par la plénitude de notre
puissance du lien de toutes les excommunications. Nous vous imposons,
par suite de votre réconciliation avec nous et avec l'Église, des
distributions d'aumônes, pour le soulagement surtout des pauvres de
l'Église d'Autun que vous avez gouvernée. Nous vous accordons le
pouvoir de porter l'habit séculier, et de gérer toutes les affaires
civiles, soit qu'il vous plaise de demeurer dans la charge que vous
exercez maintenant, soit que vous passiez à d'autres auxquelles votre
gouvernement pourrait vous appeler.»
Ce bref fut regardé par M. de Talleyrand comme une permission de
devenir laïque, et même de se marier. La dame qu'il épousa, née dans
les Indes orientales, et séparée par un divorce d'un certain M. Grand,
était remarquable par sa beauté autant que par son peu d'esprit. Tout
le monde a entendu l'anecdote à propos de Sir George Robinson auquel
elle demandait des nouvelles de son domestique «Friday.» Mais M. de
Talleyrand défendait son choix en disant: «Une femme d'esprit
compromet souvent son mari, une femme stupide ne compromet
qu'elle-même.»