II

Le ministre des affaires étrangères, en conseillant ainsi à celui qui

l'écoutait et qui n'était que trop disposé à suivre ses conseils de

s'emparer de toutes les affaires importantes, n'était, il faut

l'avouer, que l'écho du sentiment général; car les différents partis

alors en présence ne voyaient le nouveau dictateur qu'à travers le

prisme de leurs propres illusions. Les royalistes s'imaginaient que le

général Bonaparte deviendrait un général Monk; les républicains

modérés le prenaient pour un nouveau général Washington! M. de

Talleyrand savait que Bonaparte n'était ni un Monk ni un Washington,

et qu'il n'offrirait pas à la dynastie exilée le pouvoir qu'il avait

acquis, pas plus qu'il ne le déposerait aux pieds du peuple français.

Il savait, au contraire, qu'il le garderait aussi longtemps qu'il le

pourrait, et il ne demandait pas mieux qu'il le gardât avec un système

qui aurait à sa tête les hommes de la révolution sans exclure les

hommes de l'ancien régime qui seraient disposés à accepter les

principes fondés par la révolution. C'était précisément alors la

manière de voir de Napoléon lui-même; et la nomination du régicide

Fouché au ministère de la police, et la permission de rentrer en

France accordée aux _émigrés_ royalistes et aux prêtres proscrits,

donna la mesure exacte de la politique qui allait désormais être

suivie.

Mais personne mieux que le Premier consul ne savait qu'ayant conquis

le pouvoir par la guerre il devait montrer qu'il désirait le

consolider par la paix. En conséquence, il adressa à Georges III[29]

cette lettre fameuse dont il attendait un résultat tout différent,

ainsi que son ministre des affaires étrangères. Mais ce fut toujours

quelque chose aux yeux de la nation que d'avoir montré combien il

désirait pour sa part un intervalle de repos, et de s'être placé sur

le même niveau que les rois lorsqu'il leur parlait en sa qualité de

chef populaire du peuple français. Le refus de l'Angleterre de traiter

fut le signal d'une nouvelle coalition, et la reprise d'une guerre

générale, guerre au commencement de laquelle Bonaparte, par un trait

de génie, défit les Autrichiens en Italie alors qu'ils se croyaient

sur le point d'entrer en France sans opposition. Mais quoique les

espérances du cabinet de Vienne fussent abattues par la bataille de

Marengo, il ne s'abandonna pas encore au désespoir, même lorsque

l'empereur Paul, flatté des attentions du Premier consul, qui lui

avait renvoyé ses prisonniers habillés de neuf, se fut retiré de la

coalition. La politique de la France, dans ces circonstances, fut de

créer la division entre les alliés restés fidèles à la coalition

(l'Autriche et l'Angleterre), en entamant des négociations tour à tour

avec chacune de ces puissances. Cette manœuvre fut tentée par M. de

Talleyrand auprès du cabinet de Vienne par l'entremise du comte

St-Julien qui, envoyé pour arrêter quelques points particuliers

relatifs à la convention qui avait eu lieu après la guerre d'Italie,

signa un traité que son gouvernement désavoua; et auprès du cabinet de

Saint-James, par l'intermédiaire d'un agent employé à l'échange des

prisonniers, mais dont les efforts comme négociateur échouèrent.

Toutefois Moreau, en Allemagne, fut enfin assez heureux pour obtenir

le traité de Lunéville, et bientôt après M. Otto conclut à Londres les

préliminaires d'un traité analogue qui fut reçu avec une joie égale

par la nation française et la nation anglaise.

[29] Voyez la lettre de Napoléon au roi George III, avant

Marengo.

On rendit généralement justice à l'habileté avec laquelle ces affaires

furent conduites; mais M. de Talleyrand n'en eut pas moins à subir la

mortification de voir Joseph Bonaparte nommé négociateur à sa place

avec lord Cornwallis. Toutefois, il accepta de bonne grâce cet

arrangement, car il possédait cet avantage sur la plupart des hommes,

que sa vanité pliait aisément devant son intérêt ou son ambition; et

comprenant combien il serait impolitique d'entrer en rivalité avec le

frère aîné du Premier consul, il vit d'autre part que, puisqu'il avait

déjà obtenu la signature des préliminaires d'un traité, il aurait

auprès du public tout le mérite de ce traité s'il se faisait, tandis

que Joseph Bonaparte en aurait tout le blâme, s'il survenait quelque

faute ou quelque échec dans les négociations ultérieures.

Pendant ce temps, les mers s'ouvraient tout de suite à la France, et

le gouvernement anglais, ayant fait cette concession immédiate,

s'était presque engagé à céder dans toutes les discussions suivantes;

car avoir cédé, pour obtenir la paix, ce que la France désirait le

plus, puis ne pas l'obtenir à la fin, aurait été ridicule. Ainsi, un

traité définitif fut peu de temps après signé à Amiens, et Paris

rouvrit ses portes à la curiosité excitée et inquiète des voyageurs

anglais.

Essai sur Talleyrand · 第 46 / 89 题