En jetant un coup d'œil en arrière sur le récit de ces événements,
nous verrons que si, ce qui est douteux, on eût pu obtenir le même
résultat par d'autres moyens, en tout cas, les choses ne se seraient
pas passées de cette manière paisible et facile, sans le secours de M.
de Talleyrand. La partie légale du nouveau changement fut effectuée
par Sieyès qu'il avait uni à Bonaparte, et achevée au moyen de Barras,
dont il se procura l'abdication obtenue si difficilement. Le temps de
récompenser ces services était arrivé, et lorsque Napoléon devint
premier consul, M. de Talleyrand fut nommé ministre des affaires
étrangères.
Si nous jetons un coup d'œil en arrière et si nous le suivons à
travers la période qui s'écoula entre le 10 août 1792 et le 18
brumaire, nous le trouvons fugitif en Angleterre sous des auspices
douteux, exilé en Amérique où il tâche de se mêler de politique,
projetant des entreprises commerciales, et, par-dessus tout, attendant
des événements qui pourraient lui devenir favorables.
Après avoir quitté la France comme le partisan d'une monarchie
constitutionnelle, il y rentre quand les passions et les opinions
fiévreuses qui l'avaient si longtemps agitée, avaient enfin abouti à
une république trop forte pour être renversée par les royalistes, trop
faible pour pouvoir se promettre une longue existence.
Il accepte de l'emploi dans le gouvernement qu'il trouve établi,
gouvernement qui, en comparaison de ceux qui l'avaient immédiatement
précédé, garantissait d'une manière remarquable la sécurité des
propriétés et de la vie.
Au milieu des conflits qui durent encore, il prend parti avec ceux qui
sont pour une ligne de conduite modérée, entre le retour des Bourbons
avec tous leurs préjugés et le rétablissement des partisans de
Robespierre avec toutes leurs horreurs. Dans ces luttes politiques, il
déploie de la modération et de la résolution; dans la haute position
qu'il occupe, il montre du tact et de la capacité. Ses deux mémoires,
lus devant l'Institut, se font remarquer par l'élégance de leur style
et l'étendue de leurs vues[25]. Se défendant contre deux partis qui
l'attaquent, l'un pour être trop, l'autre trop peu républicain, il
emploie un langage à la fois résolu, digne et modéré, et la seule
chose que l'on puisse mettre en doute est sa sincérité.
[25] Voyez l'Appendice.
Enfin, il jette un gouvernement à la fois faible, dissolu, divisé, et
ayant la conscience de sa propre incapacité, aux mains d'un homme de
grand génie, par qui il espérait être récompensé, et qui, à tout
prendre, semblait le mieux fait pour affermir la direction, avancer la
prospérité, et élever les destinées de son pays.
QUATRIÈME PARTIE
LE CONSULAT ET L'EMPIRE.
I
Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier
consul, puissance qui a pris pour point de départ un principe de
tolérance et d'oubli du passé.--Napoléon tente de faire la paix
avec l'Angleterre; il échoue.--Bataille de Marengo.--Traité de
Lunéville et paix d'Amiens.--De la société à Paris pendant la
paix.--Rupture.--M. de Talleyrand appuie le consulat à vie, la
création de la Légion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du
pape la permission de porter l'habit séculier et d'administrer
les affaires civiles.--Il se marie.--Exécution du duc
d'Enghien.--Nouvelle coalition.--Bataille d'Austerlitz.--Traité
de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une
paix.--La Prusse se déclare contre la France et est vaincue à
Iéna.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce au ministère
des affaires étrangères.--Différends sur la politique en
Espagne.--Talleyrand et Fouché alors à la tête d'une opposition
modérée.--Campagne de Russie; idée d'employer M. de
Talleyrand.--Les défaites de Napoléon commencent.--Après la
bataille de Leipzig, il offre à M. de Talleyrand le ministère des
affaires étrangères, mais à des conditions
inacceptables.--Pendant la série continue de désastres qui
s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la
paix.--Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas quitter
Paris.--Il hésite entre une régence avec elle, et les
Bourbons.--Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité
constituée, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de
résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand quel
gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des
Bourbons.»--Efforts pour obtenir une constitution avec la
Restauration.--Napoléon arrive à Fontainebleau.--Il négocie, mais
finit par abandonner le trône de France, et accepte pour lieu de
retraite l'île d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.
L'un des mots les plus frappants de M. de Talleyrand, mot que j'ai
déjà cité était celui-ci: «_la Révolution a désossé la France!_» En
effet, dans ce pays, il y avait cessé d'y avoir de grands principes,
acceptés de tous, qui servissent comme de ciment et de lien, et qui,
héréditairement et presque instinctivement appliqués, missent de la
suite dans les affaires et maintinssent les choses en ordre. M. de
Talleyrand dit alors: «Ce que les principes ne peuvent faire, il faut
qu'un homme le fasse. Lorsque la société ne peut créer un
gouvernement, il faut qu'un gouvernement crée la société.» Ce fut avec
cette idée qu'il consentit à concentrer dans les mains de Napoléon
toute la puissance que demandait le génie extraordinaire de cet homme
extraordinaire. Mais, en retour, il lui fallait deux choses: l'une,
qu'il pût lui-même tirer profit du pouvoir qu'il avait contribué à
établir; l'autre, que ce pouvoir, en somme, s'exerçât pour le plus
grand bien du peuple français. Comptant, pour le moment, que ces
conditions seraient remplies, il se mit au service d'une dictature qui
devait tranquillement et graduellement absorber les institutions
antérieures et rallier des hommes de toutes les opinions.
Sieyès, dont l'intelligence était moins clairvoyante quoique plus
profonde, s'imaginait qu'après avoir, lui, philosophe politique, fait
passer l'État aux mains d'un homme du monde audacieux et sans
scrupules, il pourrait gouverner cet homme. Mais M. de Talleyrand
avait un certain dédain pour Sieyès qu'il n'estimait certainement pas
à sa valeur, et qu'il regardait comme un tailleur faisant des habits
qui ne vont jamais--un habile inventeur de théories, mais n'ayant pas
la moindre idée de ce qu'il faut pour les appliquer; et lorsque
quelqu'un, à propos de la nouvelle constitution, que Sieyès avait
entrepris de fabriquer, dit: «Après tout, ce Sieyès a un esprit _bien
profond_,» il répondit: «Profond! Hem! Vous voulez dire peut-être
creux.»
La conduite de Bonaparte donna raison à ce trait d'esprit; car lorsque
le premier projet de la constitution à laquelle l'on vient de faire
allusion, lui fut présenté, il le tourna en ridicule, se servant de
cette phrase bien connue: «Ce serait un homme peu honorable ou peu
intelligent que celui qui consentirait à être un cochon à l'engrais,
avec tant de millions par an.»
En effet, le héros du 18 Brumaire n'était pas homme à accepter les
dehors sans la réalité du pouvoir; et ayant pris du plan proposé à son
acceptation ce qui était en rapport avec ses vues, et laissé de côté
tout le reste, il s'arrogea autant d'autorité qu'il pensait qu'on lui
en laisserait prendre; car quoique la France fût fatiguée de
déchirements et de changements perpétuels, elle n'était pas alors
prête à y mettre un terme en se soumettant à une nouvelle monarchie.
Il est vrai de dire qu'une des causes qui facilitèrent les premiers
pas de Napoléon vers le grand objet de son ambition, fut que personne
ne croyait alors qu'il pût jamais l'atteindre.
M. de Talleyrand lui-même, selon toute probabilité, ne croyait pas
créer un empire militaire, lorsqu'il visait à concentrer l'autorité
dans les mains du chef de la république; mais il pensait qu'il était
de toute nécessité d'affermir un État qui, depuis si longtemps, avait
perdu son équilibre; et un contemporain[26] raconte que, peu de temps
après la formation du nouveau gouvernement, alors que le rôle que
devait jouer le Premier consul n'avait pas encore été arrêté, dans une
entrevue particulière que M. de Talleyrand eut avec le Premier consul,
il tint le langage suivant:--«Citoyen Consul, vous m'avez confié le
ministère des relations extérieures, et je justifierai votre
confiance; mais je dois vous déclarer dès à présent que je ne veux
travailler qu'avec vous. Il n'y a point là de vaine fierté de ma part;
je vous parle seulement dans l'intérêt de la France. Pour qu'elle soit
bien gouvernée, pour qu'il y ait unité d'action, il faut que vous
soyez le Premier consul, et que le Premier consul ait dans sa main
tout ce qui tient directement à la politique, c'est-à-dire les
ministères de l'intérieur et de la police, pour les affaires du
dedans, et mon ministère pour celles du dehors; ensuite les deux
grands moyens d'exécution, la guerre et la marine. Il serait donc de
toute convenance que les ministres de ces cinq départements
travaillassent avec vous seul. L'administration de la justice et le
bon ordre dans les finances tiennent sans doute à la politique par une
foule de liens; mais ces liens sont moins sacrés. Si vous me permettez
de le dire, Général, j'ajouterai qu'il conviendrait de donner au
deuxième consul, très-habile jurisconsulte, la haute main sur la
justice, et au troisième consul, également bien versé dans la
connaissance des lois financières, la haute main sur les finances[27].
Cela les occupera, les amusera; et vous, Général, ayant à votre
disposition les parties vitales du gouvernement, vous arriverez au
noble but que vous vous proposez--la régénération de la France[28].»
[26] Bourrienne, _Mémoires_, vol. III, p. 324, 325.
[27] «Qui ne reconnaît là, ajoute Bourrienne, le premier germe de
l'archichancellerie et de l'architrésorerie de l'empire?»
[28] Quand Roger Ducos et Sieyès portaient le titre de consuls,
les trois membres de la commission consulaire étaient égaux,
sinon de fait, du moins en droit. Cambacérès et Lebrun les ayant
remplacés, M. de Talleyrand, appelé dans le même moment à
succéder à M. Reinhard au ministère des relations extérieures,
fut reçu en audience particulière dans le cabinet du Premier
consul, et lui adressa les paroles que nous venons de citer.