XIII

En jetant un coup d'œil en arrière sur le récit de ces événements,

nous verrons que si, ce qui est douteux, on eût pu obtenir le même

résultat par d'autres moyens, en tout cas, les choses ne se seraient

pas passées de cette manière paisible et facile, sans le secours de M.

de Talleyrand. La partie légale du nouveau changement fut effectuée

par Sieyès qu'il avait uni à Bonaparte, et achevée au moyen de Barras,

dont il se procura l'abdication obtenue si difficilement. Le temps de

récompenser ces services était arrivé, et lorsque Napoléon devint

premier consul, M. de Talleyrand fut nommé ministre des affaires

étrangères.

Si nous jetons un coup d'œil en arrière et si nous le suivons à

travers la période qui s'écoula entre le 10 août 1792 et le 18

brumaire, nous le trouvons fugitif en Angleterre sous des auspices

douteux, exilé en Amérique où il tâche de se mêler de politique,

projetant des entreprises commerciales, et, par-dessus tout, attendant

des événements qui pourraient lui devenir favorables.

Après avoir quitté la France comme le partisan d'une monarchie

constitutionnelle, il y rentre quand les passions et les opinions

fiévreuses qui l'avaient si longtemps agitée, avaient enfin abouti à

une république trop forte pour être renversée par les royalistes, trop

faible pour pouvoir se promettre une longue existence.

Il accepte de l'emploi dans le gouvernement qu'il trouve établi,

gouvernement qui, en comparaison de ceux qui l'avaient immédiatement

précédé, garantissait d'une manière remarquable la sécurité des

propriétés et de la vie.

Au milieu des conflits qui durent encore, il prend parti avec ceux qui

sont pour une ligne de conduite modérée, entre le retour des Bourbons

avec tous leurs préjugés et le rétablissement des partisans de

Robespierre avec toutes leurs horreurs. Dans ces luttes politiques, il

déploie de la modération et de la résolution; dans la haute position

qu'il occupe, il montre du tact et de la capacité. Ses deux mémoires,

lus devant l'Institut, se font remarquer par l'élégance de leur style

et l'étendue de leurs vues[25]. Se défendant contre deux partis qui

l'attaquent, l'un pour être trop, l'autre trop peu républicain, il

emploie un langage à la fois résolu, digne et modéré, et la seule

chose que l'on puisse mettre en doute est sa sincérité.

[25] Voyez l'Appendice.

Enfin, il jette un gouvernement à la fois faible, dissolu, divisé, et

ayant la conscience de sa propre incapacité, aux mains d'un homme de

grand génie, par qui il espérait être récompensé, et qui, à tout

prendre, semblait le mieux fait pour affermir la direction, avancer la

prospérité, et élever les destinées de son pays.

QUATRIÈME PARTIE

LE CONSULAT ET L'EMPIRE.

I

Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier

consul, puissance qui a pris pour point de départ un principe de

tolérance et d'oubli du passé.--Napoléon tente de faire la paix

avec l'Angleterre; il échoue.--Bataille de Marengo.--Traité de

Lunéville et paix d'Amiens.--De la société à Paris pendant la

paix.--Rupture.--M. de Talleyrand appuie le consulat à vie, la

création de la Légion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du

pape la permission de porter l'habit séculier et d'administrer

les affaires civiles.--Il se marie.--Exécution du duc

d'Enghien.--Nouvelle coalition.--Bataille d'Austerlitz.--Traité

de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une

paix.--La Prusse se déclare contre la France et est vaincue à

Iéna.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce au ministère

des affaires étrangères.--Différends sur la politique en

Espagne.--Talleyrand et Fouché alors à la tête d'une opposition

modérée.--Campagne de Russie; idée d'employer M. de

Talleyrand.--Les défaites de Napoléon commencent.--Après la

bataille de Leipzig, il offre à M. de Talleyrand le ministère des

affaires étrangères, mais à des conditions

inacceptables.--Pendant la série continue de désastres qui

s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la

paix.--Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas quitter

Paris.--Il hésite entre une régence avec elle, et les

Bourbons.--Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité

constituée, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de

résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand quel

gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des

Bourbons.»--Efforts pour obtenir une constitution avec la

Restauration.--Napoléon arrive à Fontainebleau.--Il négocie, mais

finit par abandonner le trône de France, et accepte pour lieu de

retraite l'île d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.

L'un des mots les plus frappants de M. de Talleyrand, mot que j'ai

déjà cité était celui-ci: «_la Révolution a désossé la France!_» En

effet, dans ce pays, il y avait cessé d'y avoir de grands principes,

acceptés de tous, qui servissent comme de ciment et de lien, et qui,

héréditairement et presque instinctivement appliqués, missent de la

suite dans les affaires et maintinssent les choses en ordre. M. de

Talleyrand dit alors: «Ce que les principes ne peuvent faire, il faut

qu'un homme le fasse. Lorsque la société ne peut créer un

gouvernement, il faut qu'un gouvernement crée la société.» Ce fut avec

cette idée qu'il consentit à concentrer dans les mains de Napoléon

toute la puissance que demandait le génie extraordinaire de cet homme

extraordinaire. Mais, en retour, il lui fallait deux choses: l'une,

qu'il pût lui-même tirer profit du pouvoir qu'il avait contribué à

établir; l'autre, que ce pouvoir, en somme, s'exerçât pour le plus

grand bien du peuple français. Comptant, pour le moment, que ces

conditions seraient remplies, il se mit au service d'une dictature qui

devait tranquillement et graduellement absorber les institutions

antérieures et rallier des hommes de toutes les opinions.

Sieyès, dont l'intelligence était moins clairvoyante quoique plus

profonde, s'imaginait qu'après avoir, lui, philosophe politique, fait

passer l'État aux mains d'un homme du monde audacieux et sans

scrupules, il pourrait gouverner cet homme. Mais M. de Talleyrand

avait un certain dédain pour Sieyès qu'il n'estimait certainement pas

à sa valeur, et qu'il regardait comme un tailleur faisant des habits

qui ne vont jamais--un habile inventeur de théories, mais n'ayant pas

la moindre idée de ce qu'il faut pour les appliquer; et lorsque

quelqu'un, à propos de la nouvelle constitution, que Sieyès avait

entrepris de fabriquer, dit: «Après tout, ce Sieyès a un esprit _bien

profond_,» il répondit: «Profond! Hem! Vous voulez dire peut-être

creux.»

La conduite de Bonaparte donna raison à ce trait d'esprit; car lorsque

le premier projet de la constitution à laquelle l'on vient de faire

allusion, lui fut présenté, il le tourna en ridicule, se servant de

cette phrase bien connue: «Ce serait un homme peu honorable ou peu

intelligent que celui qui consentirait à être un cochon à l'engrais,

avec tant de millions par an.»

En effet, le héros du 18 Brumaire n'était pas homme à accepter les

dehors sans la réalité du pouvoir; et ayant pris du plan proposé à son

acceptation ce qui était en rapport avec ses vues, et laissé de côté

tout le reste, il s'arrogea autant d'autorité qu'il pensait qu'on lui

en laisserait prendre; car quoique la France fût fatiguée de

déchirements et de changements perpétuels, elle n'était pas alors

prête à y mettre un terme en se soumettant à une nouvelle monarchie.

Il est vrai de dire qu'une des causes qui facilitèrent les premiers

pas de Napoléon vers le grand objet de son ambition, fut que personne

ne croyait alors qu'il pût jamais l'atteindre.

M. de Talleyrand lui-même, selon toute probabilité, ne croyait pas

créer un empire militaire, lorsqu'il visait à concentrer l'autorité

dans les mains du chef de la république; mais il pensait qu'il était

de toute nécessité d'affermir un État qui, depuis si longtemps, avait

perdu son équilibre; et un contemporain[26] raconte que, peu de temps

après la formation du nouveau gouvernement, alors que le rôle que

devait jouer le Premier consul n'avait pas encore été arrêté, dans une

entrevue particulière que M. de Talleyrand eut avec le Premier consul,

il tint le langage suivant:--«Citoyen Consul, vous m'avez confié le

ministère des relations extérieures, et je justifierai votre

confiance; mais je dois vous déclarer dès à présent que je ne veux

travailler qu'avec vous. Il n'y a point là de vaine fierté de ma part;

je vous parle seulement dans l'intérêt de la France. Pour qu'elle soit

bien gouvernée, pour qu'il y ait unité d'action, il faut que vous

soyez le Premier consul, et que le Premier consul ait dans sa main

tout ce qui tient directement à la politique, c'est-à-dire les

ministères de l'intérieur et de la police, pour les affaires du

dedans, et mon ministère pour celles du dehors; ensuite les deux

grands moyens d'exécution, la guerre et la marine. Il serait donc de

toute convenance que les ministres de ces cinq départements

travaillassent avec vous seul. L'administration de la justice et le

bon ordre dans les finances tiennent sans doute à la politique par une

foule de liens; mais ces liens sont moins sacrés. Si vous me permettez

de le dire, Général, j'ajouterai qu'il conviendrait de donner au

deuxième consul, très-habile jurisconsulte, la haute main sur la

justice, et au troisième consul, également bien versé dans la

connaissance des lois financières, la haute main sur les finances[27].

Cela les occupera, les amusera; et vous, Général, ayant à votre

disposition les parties vitales du gouvernement, vous arriverez au

noble but que vous vous proposez--la régénération de la France[28].»

[26] Bourrienne, _Mémoires_, vol. III, p. 324, 325.

[27] «Qui ne reconnaît là, ajoute Bourrienne, le premier germe de

l'archichancellerie et de l'architrésorerie de l'empire?»

[28] Quand Roger Ducos et Sieyès portaient le titre de consuls,

les trois membres de la commission consulaire étaient égaux,

sinon de fait, du moins en droit. Cambacérès et Lebrun les ayant

remplacés, M. de Talleyrand, appelé dans le même moment à

succéder à M. Reinhard au ministère des relations extérieures,

fut reçu en audience particulière dans le cabinet du Premier

consul, et lui adressa les paroles que nous venons de citer.

Essai sur Talleyrand · 第 45 / 89 题