Le grand mal de toute constitution improvisée, qui n'est pas l'œuvre
du temps et le résultat d'une adaptation graduelle des lois aux
besoins et aux mœurs des diverses époques, est qu'elle ne se
préoccupe que d'un seul côté des choses et qu'elle vieillit
très-rapidement. La constitution du Directoire, composée après une
époque de grande violence populaire et de despotisme individuel, était
fondée sur le principe de si bien réprimer toute action dans l'État,
qu'il n'y eût aucun moyen honnête pour personne de parvenir au pouvoir
et à la distinction. Mais lorsque, dans un gouvernement, l'influence
des individus est trop rigoureusement tenue en échec, l'influence du
gouvernement s'affaiblit, et devient incapable de restreindre
l'agitation d'une société plus ardente et plus ambitieuse que lui.
Ainsi, pendant quatre ans, la Constitution de l'an III fut maintenue
de nom par une série de violations faites à cette loi. Tantôt, le
Directoire maîtrisait les conseils en déportant l'opposition; tantôt,
l'opposition triomphait du Directoire en forçant un directeur
impopulaire à abandonner ses fonctions; et quelquefois l'absence de
toutes lois contre la licence de la presse était compensée par ceci:
on déclarait les journalistes hostiles ennemis de l'État, et on
punissait un article habile comme une insurrection.
Et ce n'était pas tout: là où le talent civil ne peut guère créer une
grande carrière, il ne peut non plus frapper les imaginations et
exciter grand enthousiasme. Les hommes qui occupaient les emplois
civils voyaient leur prestige limité par les mêmes manœuvres qui
limitaient leur pouvoir; la nation était fatiguée des parleurs, car
parler n'amenait aucun résultat: un général seul pouvait frapper son
imagination, car seul un général était en position de pouvoir faire
quelque chose de remarquable. Tous les partis s'en aperçurent: les
patriotes ou démocrates, représentés dans le Directoire par
Laréveillère et Gohier devenu Directeur à la place de Treillard;
Barras, n'ayant aucune opinion particulière, mais représentant en
général tous ceux qui intriguaient pour des places; et Sieyès, le plus
capable des membres du pouvoir exécutif, à la tête d'un groupe modéré
voulant encore maintenir la république et établir l'ordre, quoique
sous quelque nouvelle forme. Sieyès avait avec lui une majorité dans
le conseil des Anciens, une puissante minorité dans le conseil des
Cinq-cents, et quelques-uns des hommes les plus éminents et les plus
capables de France, parmi lesquels M. de Talleyrand.
Comme les autres, il cherchait alors un général; mais le choix n'était
pas si aisé à faire. Hoche n'était plus; Joubert venait de périr;
Moreau était irrésolu; Masséna, quoique illustré par la victoire de
Zurich, tenait trop du soldat; Augereau était un jacobin; il était
impossible de se fier à Bernadotte. En ce moment (le 9 octobre 1799),
Bonaparte débarquait revenant d'Égypte. Il foula aux pieds les lois de
la quarantaine, il avait abandonné son armée; mais le pays sentait
qu'il avait besoin de lui; et dans sa marche vers Paris, aussi bien
qu'à son arrivée dans cette ville, il fut salué par les acclamations.
Son objet alors, si toutefois il en avait un bien défini, était le
Directoire, pour lequel, toutefois, il lui fallait une dispense d'âge.
Mais il découvrit bientôt que la majorité du Directoire ne voulait pas
entendre parler de cette dispense. Il fallait donc essayer d'un autre
moyen, et pour cela s'entendre avec Barras ou Sieyès. Bonaparte
détestait Barras, car Barras avait été son protecteur, sans être son
ami. Quant à Sieyès, M. Thiers a dit, non sans raison, que deux
Français supérieurs sont des ennemis naturels, jusqu'à ce qu'ils aient
eu l'occasion de se flatter mutuellement. De plus, Bonaparte et Sieyès
s'étaient rencontrés chez Gohier sans échanger un mot, et s'étaient
séparés en se détestant plus que jamais. M. de Talleyrand entreprit de
réconcilier ces deux hommes, chez lesquels l'intérêt devait triompher
de leur rivalité,--et il réussit. Mais, avec Sieyès, un renversement
complet de l'état de choses existant alors était une chose qui allait
de soi, parce que la seule ambition qu'il eût jamais nourrie était
celle d'inventer des institutions, ce qu'il faisait avec une rare
intelligence en tant qu'il ne se serait agi que de combiner des idées;
il oubliait que les sociétés ont besoin de quelque chose de plus que
les idées.
On se décida donc pour une révolution; elle devait être provoquée par
une déclaration des Anciens, dont Sieyès était sûr; ils décideraient
que les chambres, étant en danger à Paris, se réuniraient à
Saint-Cloud; on devait confier la sûreté de ces assemblées à la garde
de Bonaparte, et effectuer la dissolution du Directoire par la
démission d'une majorité de ses membres. Après cela, on supposait que
la majorité des Cinq-cents, effrayée par un appareil militaire
imposant, contrecarrée par l'autre branche de la législature, et
n'ayant aucun gouvernement pour la soutenir, serait, d'une manière ou
d'une autre, vaincue. En conséquence, les deux premières mesures
furent prises le 18 brumaire, mais la troisième restait. Sieyès et
Ducos, qui agissaient de concert, donnèrent leur démission; mais
Gohier et Moulins ne voulurent pas abdiquer; Barras avait donc le vote
décisif; et ce fut encore M. de Talleyrand qui, avec le général Bruix,
fut chargé de lui persuader d'abdiquer. Le résultat de l'entrevue fut
que Barras, de son bain où on l'avait trouvé, sauta dans sa voiture,
et ainsi le Directoire n'existant plus, une charge de grenadiers dans
l'Orangerie de Saint-Cloud décida l'affaire le lendemain.