XII

Le grand mal de toute constitution improvisée, qui n'est pas l'œuvre

du temps et le résultat d'une adaptation graduelle des lois aux

besoins et aux mœurs des diverses époques, est qu'elle ne se

préoccupe que d'un seul côté des choses et qu'elle vieillit

très-rapidement. La constitution du Directoire, composée après une

époque de grande violence populaire et de despotisme individuel, était

fondée sur le principe de si bien réprimer toute action dans l'État,

qu'il n'y eût aucun moyen honnête pour personne de parvenir au pouvoir

et à la distinction. Mais lorsque, dans un gouvernement, l'influence

des individus est trop rigoureusement tenue en échec, l'influence du

gouvernement s'affaiblit, et devient incapable de restreindre

l'agitation d'une société plus ardente et plus ambitieuse que lui.

Ainsi, pendant quatre ans, la Constitution de l'an III fut maintenue

de nom par une série de violations faites à cette loi. Tantôt, le

Directoire maîtrisait les conseils en déportant l'opposition; tantôt,

l'opposition triomphait du Directoire en forçant un directeur

impopulaire à abandonner ses fonctions; et quelquefois l'absence de

toutes lois contre la licence de la presse était compensée par ceci:

on déclarait les journalistes hostiles ennemis de l'État, et on

punissait un article habile comme une insurrection.

Et ce n'était pas tout: là où le talent civil ne peut guère créer une

grande carrière, il ne peut non plus frapper les imaginations et

exciter grand enthousiasme. Les hommes qui occupaient les emplois

civils voyaient leur prestige limité par les mêmes manœuvres qui

limitaient leur pouvoir; la nation était fatiguée des parleurs, car

parler n'amenait aucun résultat: un général seul pouvait frapper son

imagination, car seul un général était en position de pouvoir faire

quelque chose de remarquable. Tous les partis s'en aperçurent: les

patriotes ou démocrates, représentés dans le Directoire par

Laréveillère et Gohier devenu Directeur à la place de Treillard;

Barras, n'ayant aucune opinion particulière, mais représentant en

général tous ceux qui intriguaient pour des places; et Sieyès, le plus

capable des membres du pouvoir exécutif, à la tête d'un groupe modéré

voulant encore maintenir la république et établir l'ordre, quoique

sous quelque nouvelle forme. Sieyès avait avec lui une majorité dans

le conseil des Anciens, une puissante minorité dans le conseil des

Cinq-cents, et quelques-uns des hommes les plus éminents et les plus

capables de France, parmi lesquels M. de Talleyrand.

Comme les autres, il cherchait alors un général; mais le choix n'était

pas si aisé à faire. Hoche n'était plus; Joubert venait de périr;

Moreau était irrésolu; Masséna, quoique illustré par la victoire de

Zurich, tenait trop du soldat; Augereau était un jacobin; il était

impossible de se fier à Bernadotte. En ce moment (le 9 octobre 1799),

Bonaparte débarquait revenant d'Égypte. Il foula aux pieds les lois de

la quarantaine, il avait abandonné son armée; mais le pays sentait

qu'il avait besoin de lui; et dans sa marche vers Paris, aussi bien

qu'à son arrivée dans cette ville, il fut salué par les acclamations.

Son objet alors, si toutefois il en avait un bien défini, était le

Directoire, pour lequel, toutefois, il lui fallait une dispense d'âge.

Mais il découvrit bientôt que la majorité du Directoire ne voulait pas

entendre parler de cette dispense. Il fallait donc essayer d'un autre

moyen, et pour cela s'entendre avec Barras ou Sieyès. Bonaparte

détestait Barras, car Barras avait été son protecteur, sans être son

ami. Quant à Sieyès, M. Thiers a dit, non sans raison, que deux

Français supérieurs sont des ennemis naturels, jusqu'à ce qu'ils aient

eu l'occasion de se flatter mutuellement. De plus, Bonaparte et Sieyès

s'étaient rencontrés chez Gohier sans échanger un mot, et s'étaient

séparés en se détestant plus que jamais. M. de Talleyrand entreprit de

réconcilier ces deux hommes, chez lesquels l'intérêt devait triompher

de leur rivalité,--et il réussit. Mais, avec Sieyès, un renversement

complet de l'état de choses existant alors était une chose qui allait

de soi, parce que la seule ambition qu'il eût jamais nourrie était

celle d'inventer des institutions, ce qu'il faisait avec une rare

intelligence en tant qu'il ne se serait agi que de combiner des idées;

il oubliait que les sociétés ont besoin de quelque chose de plus que

les idées.

On se décida donc pour une révolution; elle devait être provoquée par

une déclaration des Anciens, dont Sieyès était sûr; ils décideraient

que les chambres, étant en danger à Paris, se réuniraient à

Saint-Cloud; on devait confier la sûreté de ces assemblées à la garde

de Bonaparte, et effectuer la dissolution du Directoire par la

démission d'une majorité de ses membres. Après cela, on supposait que

la majorité des Cinq-cents, effrayée par un appareil militaire

imposant, contrecarrée par l'autre branche de la législature, et

n'ayant aucun gouvernement pour la soutenir, serait, d'une manière ou

d'une autre, vaincue. En conséquence, les deux premières mesures

furent prises le 18 brumaire, mais la troisième restait. Sieyès et

Ducos, qui agissaient de concert, donnèrent leur démission; mais

Gohier et Moulins ne voulurent pas abdiquer; Barras avait donc le vote

décisif; et ce fut encore M. de Talleyrand qui, avec le général Bruix,

fut chargé de lui persuader d'abdiquer. Le résultat de l'entrevue fut

que Barras, de son bain où on l'avait trouvé, sauta dans sa voiture,

et ainsi le Directoire n'existant plus, une charge de grenadiers dans

l'Orangerie de Saint-Cloud décida l'affaire le lendemain.

Essai sur Talleyrand · 第 44 / 89 题