XI

Le plus mauvais effet de ce _coup d'État_ fut l'interruption des

négociations de Lille, et des arrangements que M. Maret était sur le

point de conclure, arrangements que Talleyrand lui-même avait

favorisés, mais qui devenaient impossibles pour un gouvernement

contraint alors de rechercher la popularité pour mettre à couvert son

usurpation.

L'idée de la paix avec l'Angleterre étant ainsi abandonnée, M. de

Talleyrand adressa à ses agents une circulaire qui, si l'on considère

le temps où elle a été écrite et la position occupée alors par celui

qui l'écrivait, est un modèle de tact et de talent.

Il représente l'Angleterre comme le seul ennemi de la France. Il fait

remonter son pouvoir et son prestige au temps de Cromwell et au

courage et à l'énergie que la liberté inspire. Il fonde sur cette même

liberté la puissance et le prestige que la France devait alors

posséder, et invoque les victoires qu'elle vient de remporter. Il

décrit d'une façon qui servait ses desseins la manière dont la

Grande-Bretagne avait acquis son influence, et l'accuse d'en avoir

abusé. Il montre à ses agents l'immense importance d'une diplomatie

intelligente. Il leur recommande de ne jamais choquer les habitudes ni

les idées de la nation auprès de laquelle ils sont accrédités; il leur

dit d'être actifs sans jamais devenir des agitateurs. Il tâche de les

persuader de la grandeur de la France et de la nécessité de faire

reconnaître et accepter cette grandeur. Il leur conseille d'éviter les

petites machinations et de montrer assez de confiance dans la force et

la durée de la république, pour en bien persuader les autres. 11

indique comment tous les malheurs et tous les changements du

gouvernement en France ont été causés par la position faible,

apathique, honteuse, que ce pays avait à l'étranger sous le règne des

derniers princes de la maison de Bourbon; et, en terminant, il les

assure de son secours, et ajoute qu'il apprécie hautement les services

que leurs talents peuvent rendre à leur pays.

C'est de cette manière que les grands ministres forment des agents

capables.

Pendant ce temps, le traité de Campo-Formio avait établi la paix en

Italie et en Allemagne à des conditions avantageuses pour la France,

quoique, par la cession de Venise à l'Autriche, elle abdiquât la cause

pour laquelle jusqu'alors elle avait prétendu combattre.

Bonaparte, à qui l'on devait cette paix, visita alors Paris, et vit

beaucoup M. de Talleyrand, qui lui fit une cour assidue, comme s'il

prévoyait ce que le sort lui réservait. Mais le temps d'une alliance

plus intime n'était pas encore arrivé: Napoléon lui-même, en effet,

n'était pas encore mûr pour la sérieuse méditation du dessein qu'il

mit plus tard à exécution. De vagues images de conquête et de grandeur

flottaient souvent devant ses yeux, et les empires gigantesques que le

courage et le génie ont fréquemment fondés en Orient, se présentaient

probablement plus souvent à sa pensée qu'une tyrannie à établir dans

son pays (mai 1798).

Il partit alors pour l'Égypte, où il pensait réaliser ses rêves

magnifiques, et où le Directoire, suivant une politique

traditionnelle, pensait porter un coup décisif à l'ancien ennemi et

rival avec lequel seul la France avait alors à lutter.

Avec son départ, la fortune de son pays sembla décliner. Une nouvelle

coalition européenne éclata, commençant par le meurtre des

plénipotentiaires français à Rastadt, et des divisions de toute sorte

se manifestèrent en France. Les victoires des alliés sur le Haut-Rhin

et en Italie augmentèrent ces divisions et ajoutèrent à la force du

parti démocratique, auquel, contrairement aux intentions de Barras

qui aurait désiré suivre une ligne de conduite modérée, le

renversement de Pichegru et de ses collègues avait déjà donné une

certaine impulsion. La perte de Rewbell, dont les démocrates

redoutaient l'énergie, et dont le siége au sein du Directoire devint

légalement vacant, donna une nouvelle force à leurs désirs, d'autant

plus que Sieyès, qui remplaça Rewbell, entrait au pouvoir exécutif

avec sa manie habituelle de proposer quelque constitution nouvelle.

M. de Talleyrand, attaqué comme noble et comme _émigré_, donna sa

démission, et publia une apologie de sa conduite, apologie

remarquable, et dont nous donnerons ici un résumé, avec quelques-uns

des passages les plus saillants[24]:

Voici le début:

«Pourquoi donc faut-il que j'occupe le public de moi? pourquoi, au

milieu de tant d'événements qui agitent en plus d'un sens la

république, mon nom, prononcé par la haine, et par une haine d'autant

plus implacable qu'elle n'a jamais été provoquée, doit-il, même un

moment, fixer l'attention générale? Ah! si tous ceux qui, dans ce

débordement de pamphlets et de journaux, m'ont choisi depuis quelques

jours pour être l'objet privilégié de leurs injures, savaient bien, je

ne dis pas avec quelle résignation, mais avec quel bonheur, je suis

prêt à voir passer dans d'autres mains ce ministère tant jalousé, tant

recherché par eux ou leurs amis; peut-être rougiraient-ils alors de

leurs fureurs.»

* * * * *

[24] Cette apologie forme une brochure in-8 de 35 pages,

très-rare aujourd'hui. Elle a pour titre: _Éclaircissements

donnés par le citoyen Talleyrand à ses concitoyens_. Paris, chez

Laran, libraire, Palais-Égalité, an VII.

L'auteur, avant d'aborder les reproches qui lui ont été faits, revient

sur ses antécédents politiques:

«Il doit sans doute être encourageant pour moi de pouvoir rappeler, en

commençant cette étrange justification, avec quel empressement, avec

quelle joie j'allai me ranger, en 1789, parmi les premiers et les plus

sincères amis de la liberté. Ce souvenir me remplit d'une satisfaction

que l'injustice actuelle ne pourra elle-même me ravir. Il est vrai que

je serais indigne d'avoir servi une si belle cause, si j'osais

regarder comme sacrifice ce que je fis alors pour son triomphe. Mais

que du moins il soit permis de s'étonner qu'après avoir mérité, à de

si justes titres, les plus implacables haines de la part du ci-devant

clergé, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mêmes haines de

la part de ceux qui se disent si ardents ennemis de la noblesse et du

clergé, et qui, pourtant, en répétant leurs fureurs contre moi,

semblent vouloir venger leurs priviléges détruits et leurs prétentions

renversées. Que l'étonnement redouble, lorsqu'on vient à découvrir que

ces hommes si exaspérés, ces fabricateurs infatigables des calomnies

que se plaît surtout à faire circuler le journal intitulé des Hommes

libres de tous les pays, sont presque tous eux-mêmes ou ex-prêtres ou

ex-nobles, ou même encore princes!»

* * * * *

«Que disent-ils donc, ces hommes non Français, ou ceux d'entre les

Français dont ils ont su tromper la bonne foi? Que j'ai été de

l'Assemblée constituante? Ah! je savais bien qu'au fond de leur âme

ils ne pardonneraient jamais à ceux dont les noms brillent parmi les

fondateurs de la liberté. Je savais bien que les hommes qui n'ont pas

éprouvé ces premiers élans du peuple français en 1789, que ceux qu'on

voyait alors s'associer honteusement aux froides railleries par

lesquelles on insultait à ce sublime enthousiasme de la nation;

que ceux enfin qu'on n'a vu se montrer dans la révolution qu'aux

époques où ils ont espéré que, n'ayant pu la prévenir, ils

parviendraient du moins à la rendre odieuse, s'indignaient en secret

contre l'assemblée qui, la première, proclama la déclaration des droits

de l'homme; qu'ils accordaient surtout bien plus de faveur au côté

antirévolutionnaire de cette assemblée qu'à celui qui fut le berceau

de la révolution; mais j'ignorais que, publiquement, et sans même

déguiser ce qu'un tel reproche a d'ouvertement aristocratique, ils

oseraient imputer à un citoyen d'avoir été membre de l'Assemblée

constituante, et c'est pourtant ce que je lis parmi les nombreuses

injures de leur journal favori.»

* * * * *

Talleyrand répond ensuite à ceux qui le traitent d'émigré:

«Je ne m'attendais pas, je l'avoue, qu'on me réduirait à prouver, en

l'an VII de la république, que je ne suis pas un émigré. Quoi! la

première autorité de la république, la Convention nationale, a

déclaré, à la parfaite unanimité, dans le temps de sa plus grande

indépendance et de sa plus grande force, puisque c'est peu de jours

avant son triomphe de vendémiaire, que mon nom serait rayé de toute

liste d'émigrés; elle a rapporté en même temps un décret d'accusation

contre moi, qui était tellement une surprise, que, pendant plus de

deux ans, le comité chargé d'en rédiger l'acte n'avait pu trouver une

seule pièce, une seule ligne, sur laquelle il lui fût possible de

faire une rédaction quelconque; et c'est moi qui suis tenu de faire

connaître ces faits si publics! et c'est moi à qui l'on semble en

quelque sorte demander raison de ce décret! L'auteur ignoré d'un

pamphlet et le journaliste si connu qui le copie prétendent au reste

que rien n'est plus facile que d'échapper à une telle autorité, et de

me constituer émigré, en dépit même de la Convention; que le Corps

législatif n'a qu'à rapporter le décret qui a prononcé ma radiation,

et qu'il faudra bien alors que je me retrouve frappé d'émigration.

Quel raisonnement! et quel homme est celui qui a pu croire que ce

raisonnement serait accueilli par la représentation nationale! Sans

doute, le Corps législatif peut rapporter une loi dont il sent

l'insuffisance ou les inconvénients; c'est même là un de ses devoirs;

mais ne voit-on pas que le décret qui me concerne n'est pas une loi,

mais un jugement? qu'un jugement ne peut être cassé que par un pouvoir

supérieur à celui qui l'a rendu, et chargé de revoir les jugements du

premier? Enfin, qu'il est évidemment faux que l'effet d'un jugement

prononcé par un tribunal souverain puisse être de couvrir, de voiler

en quelque sorte une accusation qu'on dévoilerait ensuite à volonté,

mais qu'il est incontestable, au contraire, que l'accusation est

entièrement détruite par un tel jugement? L'énoncé de principes aussi

évidents dispense de tout développement, et la conséquence est

frappante.

«Mais quels sont, demandent encore ces hommes, les motifs qui ont

déterminé la Convention nationale à rayer Talleyrand? Ici la question

change; toutefois, la réponse est simple et assurément bien décisive.

Ces motifs, les voici: Je fus envoyé à Londres, pour la deuxième fois,

le 7 septembre 1792, par le Conseil exécutif provisoire. J'ai, en

original, le passe-port qui me fut délivré par le Conseil, et qui est

signé des six membres: Lebrun, Danton, Servan, Clavière, Roland et

Monge. Il a été mis sous les yeux de la Convention, au moment où elle

daigna s'occuper de moi, et je le montrerai à quiconque désirera le

voir. Ce passe-port est conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch.

Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres._» J'étais donc

bien autorisé à rester hors de France jusqu'à ce que ces ordres

eussent été révoqués: or, ils ne l'ont jamais été; je n'ai donc pu

être en contravention par mon absence. Cependant, ne voulant pas la

prolonger, qu'ai-je fait? ce que tout citoyen aurait fait à ma place.

J'ai attendu l'époque mémorable où la Convention recouvra son

indépendance; je lui ai fait connaître aussitôt pourquoi j'étais

parti, pourquoi je n'étais pas rentré; et je lui ai demandé qu'elle

levât les obstacles qui s'opposaient à mon retour dans ma patrie, soit

en rapportant le décret dont j'avais été frappé, soit en m'indiquant

un tribunal pour y être jugé. Je lui ai demandé surtout qu'elle ne

regardât pas comme émigré celui qui présentait un titre d'absence

aussi légitime. Ma double demande fut parfaitement accueillie. Ainsi,

j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu

même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce

départ. J'y suis resté à l'instant où cela m'a été permis, où cela m'a

été possible. Y a-t-il là trace quelconque d'émigration? Le décret de

la Convention nationale, rendu en ma faveur, n'est-il pas pleinement

justifié? et un tribunal quelconque, fût-il supérieur à la Convention

nationale, trouverait-il un motif ou même un prétexte pour

l'attaquer?»

* * * * *

Après avoir ainsi déblayé le terrain de tout ce qui se rapportait au

passé, il en vient à défendre la politique qu'il a suivie comme

ministre:

«Une vaste ligue de rois s'est formée naguère contre la république

française; et l'on ose me demander compte de cet événement, comme si,

sous un rapport quelconque, il pouvait m'être imputé! Eh comment donc

pourrais-je être chargé d'une imputation aussi horrible? La réflexion

la plus simple, la plus à la portée de tout le monde, va sans doute la

repousser bien loin de moi. Si, pendant le cours de mon ministère, je

me suis fait connaître par quelque opinion hautement prononcée, c'est

certainement par un désir ardent d'une honorable paix, et par

l'espérance que j'ai nourrie sans cesse d'arriver enfin à ce grand

résultat qui doit consolider à jamais la république, et dans lequel je

plaçais toutes mes idées de bonheur et de gloire. Or, si ce fait est

bien constant; s'il n'est peut-être personne en France qui le révoque

en doute; n'est-il pas évident, sans autre examen, que ce n'est pas

moi qui ai cherché à accroître le nombre de nos ennemis, à exaspérer

nos amis, à hâter la rupture des traités, à indisposer les neutres, à

menacer enfin toutes les puissances de l'irruption de nos principes?

Et lorsqu'on pense que ceux qui osent me faire cet inconcevable

reproche, sont ceux-là même qui sans cesse attisaient le feu de la

discorde, qui appelaient à grands cris toutes les fureurs de la

guerre, qui étaient impatients de mouvements révolutionnaires dans

toutes les parties du monde, qui adressaient inconsidérément à toutes

les puissances les injures les plus absurdes et les plus impolitiques,

qui ne semblaient s'occuper qu'à entraver toute négociation, qui se

plaisaient à répandre sans cesse dans les feuilles publiques cette

assertion si funeste au repos de l'Europe, que les républiques et les

rois sont essentiellement en guerre. Lorsqu'on songe que moi, j'étais

constamment occupé à réparer tant de disconvenances, tant de folies; à

calmer les envoyés des puissances neutres et amies, toujours prêts à

en tirer des motifs d'alarmes; quand on s'arrête un instant à ces

réflexions, on est frappé d'étonnement de voir que ces hommes veulent

m'accuser, moi, d'avoir coopéré à l'existence de la coalition, et

qu'ils paraissent ignorer, eux, à combien de titres cette imputation

pourrait leur être faite.

Au surplus, dans un exposé connu récemment du Corps législatif, j'ai

indiqué les causes principales et les plus immédiates de cette

coalition. Lorsque je suis attaqué avec tant d'acharnement et

d'injustice, il doit m'être permis, je pense, de rappeler ici que mes

observations ont été accueillies par la représentation nationale avec

cet intérêt général qu'elle n'accorde qu'à la justesse reconnue et à

la vérité bien sentie.»

* * * * *

Vient ensuite l'examen de différents points de détail, de différentes

négociations qu'il passe en revue. Montrant comme il avait souvent été

contrecarré, il s'adresse à ceux qui lui reprochent de n'avoir pas,

dans ces circonstances, donné sa démission, et il leur répond: «Je

l'avouerai, j'étais retenu par ce désir, par cette espérance

infatigable de la paix dont rien ne pouvait me détacher.» A propos de

la négociation avec l'Angleterre, il prouve qu'il n'est pour rien dans

les accidents et les fausses mesures qui l'ont fait échouer. Voici

comment il termine:

«Après de tels raisonnements, de quoi pourra-t-on être surpris?

Paraîtra-t-il étonnant que ces mêmes hommes m'imputent, à moi, toutes

les opérations du gouvernement, celles du ministre de la guerre,

celles du ministre des finances, celles du ministre de la police, la

destitution des généraux, la nomination des commissaires, la

nomination des fournisseurs, etc., en un mot, tout ce qui a été fait

ou n'a point été fait dans la république et hors de la république,

depuis que je suis ministre; qu'ils me demandent, à moi, pourquoi le

grand-duc de Toscane n'a pas été gardé en otage, comme si, moi, je

donnais des instructions aux généraux; qu'aguerris contre la crainte

de tout reproche, par la multitude même de leurs mensonges et de leurs

contradictions, lorsqu'ils m'accusent, et si injustement, du

refroidissement d'une puissance neutre, ils fassent, eux,

d'incroyables efforts pour nous brouiller avec l'Espagne et la Prusse;

que, fermant les yeux à toute évidence, ils osent affirmer que c'est

moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent si bien

qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des

négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent

ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à

raison du langage plein de déférence, de modération, et, j'ose dire

aussi, de dignité, que je leur ai adressé au nom du gouvernement

français, tandis que ceux qui m'attaquent aujourd'hui ne voulaient

alors leur faire parvenir que des paroles dures et irritantes? Est-il

étonnant qu'ils veuillent me faire rendre compte de la cession du

duché de Bénévent au roi de Naples, lorsque le duché de Bénévent n'a

jamais été cédé au roi de Naples? qu'ils confondent tout, qu'ils

altèrent tout, qu'ils ignorent tout; qu'ils placent les ports du

Portugal dans la Méditerranée; qu'ils prennent le citoyen Eymar,

ex-ambassadeur dans le Piémont, pour un abbé Daymar, du côté droit de

l'Assemblée constituante; qu'ils me supposent des relations intimes

avec tel homme qu'ils nomment, et avec qui je n'ai même jamais eu une

communication depuis que je suis ministre; qu'ils prétendent que c'est

moi qui ai provoqué contre le citoyen Truguet un genre de rigueur qui

m'a constamment paru sans excuse; tandis que mille voix s'élèveraient

au besoin, même la sienne, pour repousser de moi une aussi absurde

calomnie.

«Et qu'ai-je donc fait pour qu'un tel soupçon ait pu s'adresser à moi?

Ma vie tout entière permet-elle de me supposer une action de ce genre?

Ai-je jamais été vindicatif, persécuteur? Dans tout le cours de mon

ministère, peut-on me reprocher même un acte sévère? Ai-je blessé

quelqu'un, même par un propos? Les citoyens associés à mes travaux

ont-ils jamais reçu de moi autre chose que des témoignages de

confiance et d'amitié? Ont-ils redouté un caprice de ma part? Ont-ils

été inquiets un seul instant sur leur sort?--On a, l'année dernière,

couvert les murs d'injures contre moi, dictées par la fureur: avais-je

fait précédemment, ai-je fait depuis le moindre mal au jeune homme

égaré qui me les adressait? Enfin, ai-je dénoncé? ai-je fait

destituer? ai-je fait supprimer? Non, certainement; non; et je suis

loin sans doute de m'en faire un mérite. Quiconque me connaît, sait

très-bien qu'il n'était pas plus dans mes principes que dans mon

caractère d'agir autrement. J'ai fini: je suis certain d'avoir répondu

victorieusement à tous les reproches; je laisse les injures. Je les

méprisais dès le commencement de la révolution; je ne changerai

point.»

Nous voyons, par les citations ci-dessus, que l'ex-ministre ne se

faisait aucun scrupule de transformer son apologie en attaque, et de

traiter avec sarcasme et dédain le parti par lequel il avait été

expulsé; mais qu'en même temps qu'il dénonce les folies des

républicains exagérés, il se déclare formellement pour une république:

et justifiant ce qu'il avait fait, tournant en ridicule les reproches

qu'on lui adressait pour ce qu'il n'avait pas fait, il se plaît à

rejeter adroitement sur ces Directeurs encore au pouvoir le blâme de

beaucoup de ce qui avait été fait contre son opinion.

Ce qu'il dit quant aux négociations de Lille montre suffisamment les

difficultés d'une paix avec l'Angleterre après le 18 fructidor; et

l'un des passages que je viens de citer, et auquel j'avais déjà fait

allusion, confirme ce qui avait été dit par Chénier quant au fameux

passe-port. Toutefois, dans ces _Éclaircissements_, l'ex-ministre visa

à se mettre dans une bonne position pour les événements à venir plutôt

qu'à se reporter aux choses passées. Certes, il aurait à peine osé

mettre sa signature au bas d'une publication si hardie si ses ennemis

eussent été fermes à leur place; mais le Directoire chancelait déjà et

s'en allait tomber.

Essai sur Talleyrand · 第 43 / 89 题