Le plus mauvais effet de ce _coup d'État_ fut l'interruption des
négociations de Lille, et des arrangements que M. Maret était sur le
point de conclure, arrangements que Talleyrand lui-même avait
favorisés, mais qui devenaient impossibles pour un gouvernement
contraint alors de rechercher la popularité pour mettre à couvert son
usurpation.
L'idée de la paix avec l'Angleterre étant ainsi abandonnée, M. de
Talleyrand adressa à ses agents une circulaire qui, si l'on considère
le temps où elle a été écrite et la position occupée alors par celui
qui l'écrivait, est un modèle de tact et de talent.
Il représente l'Angleterre comme le seul ennemi de la France. Il fait
remonter son pouvoir et son prestige au temps de Cromwell et au
courage et à l'énergie que la liberté inspire. Il fonde sur cette même
liberté la puissance et le prestige que la France devait alors
posséder, et invoque les victoires qu'elle vient de remporter. Il
décrit d'une façon qui servait ses desseins la manière dont la
Grande-Bretagne avait acquis son influence, et l'accuse d'en avoir
abusé. Il montre à ses agents l'immense importance d'une diplomatie
intelligente. Il leur recommande de ne jamais choquer les habitudes ni
les idées de la nation auprès de laquelle ils sont accrédités; il leur
dit d'être actifs sans jamais devenir des agitateurs. Il tâche de les
persuader de la grandeur de la France et de la nécessité de faire
reconnaître et accepter cette grandeur. Il leur conseille d'éviter les
petites machinations et de montrer assez de confiance dans la force et
la durée de la république, pour en bien persuader les autres. 11
indique comment tous les malheurs et tous les changements du
gouvernement en France ont été causés par la position faible,
apathique, honteuse, que ce pays avait à l'étranger sous le règne des
derniers princes de la maison de Bourbon; et, en terminant, il les
assure de son secours, et ajoute qu'il apprécie hautement les services
que leurs talents peuvent rendre à leur pays.
C'est de cette manière que les grands ministres forment des agents
capables.
Pendant ce temps, le traité de Campo-Formio avait établi la paix en
Italie et en Allemagne à des conditions avantageuses pour la France,
quoique, par la cession de Venise à l'Autriche, elle abdiquât la cause
pour laquelle jusqu'alors elle avait prétendu combattre.
Bonaparte, à qui l'on devait cette paix, visita alors Paris, et vit
beaucoup M. de Talleyrand, qui lui fit une cour assidue, comme s'il
prévoyait ce que le sort lui réservait. Mais le temps d'une alliance
plus intime n'était pas encore arrivé: Napoléon lui-même, en effet,
n'était pas encore mûr pour la sérieuse méditation du dessein qu'il
mit plus tard à exécution. De vagues images de conquête et de grandeur
flottaient souvent devant ses yeux, et les empires gigantesques que le
courage et le génie ont fréquemment fondés en Orient, se présentaient
probablement plus souvent à sa pensée qu'une tyrannie à établir dans
son pays (mai 1798).
Il partit alors pour l'Égypte, où il pensait réaliser ses rêves
magnifiques, et où le Directoire, suivant une politique
traditionnelle, pensait porter un coup décisif à l'ancien ennemi et
rival avec lequel seul la France avait alors à lutter.
Avec son départ, la fortune de son pays sembla décliner. Une nouvelle
coalition européenne éclata, commençant par le meurtre des
plénipotentiaires français à Rastadt, et des divisions de toute sorte
se manifestèrent en France. Les victoires des alliés sur le Haut-Rhin
et en Italie augmentèrent ces divisions et ajoutèrent à la force du
parti démocratique, auquel, contrairement aux intentions de Barras
qui aurait désiré suivre une ligne de conduite modérée, le
renversement de Pichegru et de ses collègues avait déjà donné une
certaine impulsion. La perte de Rewbell, dont les démocrates
redoutaient l'énergie, et dont le siége au sein du Directoire devint
légalement vacant, donna une nouvelle force à leurs désirs, d'autant
plus que Sieyès, qui remplaça Rewbell, entrait au pouvoir exécutif
avec sa manie habituelle de proposer quelque constitution nouvelle.
M. de Talleyrand, attaqué comme noble et comme _émigré_, donna sa
démission, et publia une apologie de sa conduite, apologie
remarquable, et dont nous donnerons ici un résumé, avec quelques-uns
des passages les plus saillants[24]:
Voici le début:
«Pourquoi donc faut-il que j'occupe le public de moi? pourquoi, au
milieu de tant d'événements qui agitent en plus d'un sens la
république, mon nom, prononcé par la haine, et par une haine d'autant
plus implacable qu'elle n'a jamais été provoquée, doit-il, même un
moment, fixer l'attention générale? Ah! si tous ceux qui, dans ce
débordement de pamphlets et de journaux, m'ont choisi depuis quelques
jours pour être l'objet privilégié de leurs injures, savaient bien, je
ne dis pas avec quelle résignation, mais avec quel bonheur, je suis
prêt à voir passer dans d'autres mains ce ministère tant jalousé, tant
recherché par eux ou leurs amis; peut-être rougiraient-ils alors de
leurs fureurs.»
* * * * *
[24] Cette apologie forme une brochure in-8 de 35 pages,
très-rare aujourd'hui. Elle a pour titre: _Éclaircissements
donnés par le citoyen Talleyrand à ses concitoyens_. Paris, chez
Laran, libraire, Palais-Égalité, an VII.
L'auteur, avant d'aborder les reproches qui lui ont été faits, revient
sur ses antécédents politiques:
«Il doit sans doute être encourageant pour moi de pouvoir rappeler, en
commençant cette étrange justification, avec quel empressement, avec
quelle joie j'allai me ranger, en 1789, parmi les premiers et les plus
sincères amis de la liberté. Ce souvenir me remplit d'une satisfaction
que l'injustice actuelle ne pourra elle-même me ravir. Il est vrai que
je serais indigne d'avoir servi une si belle cause, si j'osais
regarder comme sacrifice ce que je fis alors pour son triomphe. Mais
que du moins il soit permis de s'étonner qu'après avoir mérité, à de
si justes titres, les plus implacables haines de la part du ci-devant
clergé, de la ci-devant noblesse, j'attire sur moi ces mêmes haines de
la part de ceux qui se disent si ardents ennemis de la noblesse et du
clergé, et qui, pourtant, en répétant leurs fureurs contre moi,
semblent vouloir venger leurs priviléges détruits et leurs prétentions
renversées. Que l'étonnement redouble, lorsqu'on vient à découvrir que
ces hommes si exaspérés, ces fabricateurs infatigables des calomnies
que se plaît surtout à faire circuler le journal intitulé des Hommes
libres de tous les pays, sont presque tous eux-mêmes ou ex-prêtres ou
ex-nobles, ou même encore princes!»
* * * * *
«Que disent-ils donc, ces hommes non Français, ou ceux d'entre les
Français dont ils ont su tromper la bonne foi? Que j'ai été de
l'Assemblée constituante? Ah! je savais bien qu'au fond de leur âme
ils ne pardonneraient jamais à ceux dont les noms brillent parmi les
fondateurs de la liberté. Je savais bien que les hommes qui n'ont pas
éprouvé ces premiers élans du peuple français en 1789, que ceux qu'on
voyait alors s'associer honteusement aux froides railleries par
lesquelles on insultait à ce sublime enthousiasme de la nation;
que ceux enfin qu'on n'a vu se montrer dans la révolution qu'aux
époques où ils ont espéré que, n'ayant pu la prévenir, ils
parviendraient du moins à la rendre odieuse, s'indignaient en secret
contre l'assemblée qui, la première, proclama la déclaration des droits
de l'homme; qu'ils accordaient surtout bien plus de faveur au côté
antirévolutionnaire de cette assemblée qu'à celui qui fut le berceau
de la révolution; mais j'ignorais que, publiquement, et sans même
déguiser ce qu'un tel reproche a d'ouvertement aristocratique, ils
oseraient imputer à un citoyen d'avoir été membre de l'Assemblée
constituante, et c'est pourtant ce que je lis parmi les nombreuses
injures de leur journal favori.»
* * * * *
Talleyrand répond ensuite à ceux qui le traitent d'émigré:
«Je ne m'attendais pas, je l'avoue, qu'on me réduirait à prouver, en
l'an VII de la république, que je ne suis pas un émigré. Quoi! la
première autorité de la république, la Convention nationale, a
déclaré, à la parfaite unanimité, dans le temps de sa plus grande
indépendance et de sa plus grande force, puisque c'est peu de jours
avant son triomphe de vendémiaire, que mon nom serait rayé de toute
liste d'émigrés; elle a rapporté en même temps un décret d'accusation
contre moi, qui était tellement une surprise, que, pendant plus de
deux ans, le comité chargé d'en rédiger l'acte n'avait pu trouver une
seule pièce, une seule ligne, sur laquelle il lui fût possible de
faire une rédaction quelconque; et c'est moi qui suis tenu de faire
connaître ces faits si publics! et c'est moi à qui l'on semble en
quelque sorte demander raison de ce décret! L'auteur ignoré d'un
pamphlet et le journaliste si connu qui le copie prétendent au reste
que rien n'est plus facile que d'échapper à une telle autorité, et de
me constituer émigré, en dépit même de la Convention; que le Corps
législatif n'a qu'à rapporter le décret qui a prononcé ma radiation,
et qu'il faudra bien alors que je me retrouve frappé d'émigration.
Quel raisonnement! et quel homme est celui qui a pu croire que ce
raisonnement serait accueilli par la représentation nationale! Sans
doute, le Corps législatif peut rapporter une loi dont il sent
l'insuffisance ou les inconvénients; c'est même là un de ses devoirs;
mais ne voit-on pas que le décret qui me concerne n'est pas une loi,
mais un jugement? qu'un jugement ne peut être cassé que par un pouvoir
supérieur à celui qui l'a rendu, et chargé de revoir les jugements du
premier? Enfin, qu'il est évidemment faux que l'effet d'un jugement
prononcé par un tribunal souverain puisse être de couvrir, de voiler
en quelque sorte une accusation qu'on dévoilerait ensuite à volonté,
mais qu'il est incontestable, au contraire, que l'accusation est
entièrement détruite par un tel jugement? L'énoncé de principes aussi
évidents dispense de tout développement, et la conséquence est
frappante.
«Mais quels sont, demandent encore ces hommes, les motifs qui ont
déterminé la Convention nationale à rayer Talleyrand? Ici la question
change; toutefois, la réponse est simple et assurément bien décisive.
Ces motifs, les voici: Je fus envoyé à Londres, pour la deuxième fois,
le 7 septembre 1792, par le Conseil exécutif provisoire. J'ai, en
original, le passe-port qui me fut délivré par le Conseil, et qui est
signé des six membres: Lebrun, Danton, Servan, Clavière, Roland et
Monge. Il a été mis sous les yeux de la Convention, au moment où elle
daigna s'occuper de moi, et je le montrerai à quiconque désirera le
voir. Ce passe-port est conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch.
Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres._» J'étais donc
bien autorisé à rester hors de France jusqu'à ce que ces ordres
eussent été révoqués: or, ils ne l'ont jamais été; je n'ai donc pu
être en contravention par mon absence. Cependant, ne voulant pas la
prolonger, qu'ai-je fait? ce que tout citoyen aurait fait à ma place.
J'ai attendu l'époque mémorable où la Convention recouvra son
indépendance; je lui ai fait connaître aussitôt pourquoi j'étais
parti, pourquoi je n'étais pas rentré; et je lui ai demandé qu'elle
levât les obstacles qui s'opposaient à mon retour dans ma patrie, soit
en rapportant le décret dont j'avais été frappé, soit en m'indiquant
un tribunal pour y être jugé. Je lui ai demandé surtout qu'elle ne
regardât pas comme émigré celui qui présentait un titre d'absence
aussi légitime. Ma double demande fut parfaitement accueillie. Ainsi,
j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu
même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce
départ. J'y suis resté à l'instant où cela m'a été permis, où cela m'a
été possible. Y a-t-il là trace quelconque d'émigration? Le décret de
la Convention nationale, rendu en ma faveur, n'est-il pas pleinement
justifié? et un tribunal quelconque, fût-il supérieur à la Convention
nationale, trouverait-il un motif ou même un prétexte pour
l'attaquer?»
* * * * *
Après avoir ainsi déblayé le terrain de tout ce qui se rapportait au
passé, il en vient à défendre la politique qu'il a suivie comme
ministre:
«Une vaste ligue de rois s'est formée naguère contre la république
française; et l'on ose me demander compte de cet événement, comme si,
sous un rapport quelconque, il pouvait m'être imputé! Eh comment donc
pourrais-je être chargé d'une imputation aussi horrible? La réflexion
la plus simple, la plus à la portée de tout le monde, va sans doute la
repousser bien loin de moi. Si, pendant le cours de mon ministère, je
me suis fait connaître par quelque opinion hautement prononcée, c'est
certainement par un désir ardent d'une honorable paix, et par
l'espérance que j'ai nourrie sans cesse d'arriver enfin à ce grand
résultat qui doit consolider à jamais la république, et dans lequel je
plaçais toutes mes idées de bonheur et de gloire. Or, si ce fait est
bien constant; s'il n'est peut-être personne en France qui le révoque
en doute; n'est-il pas évident, sans autre examen, que ce n'est pas
moi qui ai cherché à accroître le nombre de nos ennemis, à exaspérer
nos amis, à hâter la rupture des traités, à indisposer les neutres, à
menacer enfin toutes les puissances de l'irruption de nos principes?
Et lorsqu'on pense que ceux qui osent me faire cet inconcevable
reproche, sont ceux-là même qui sans cesse attisaient le feu de la
discorde, qui appelaient à grands cris toutes les fureurs de la
guerre, qui étaient impatients de mouvements révolutionnaires dans
toutes les parties du monde, qui adressaient inconsidérément à toutes
les puissances les injures les plus absurdes et les plus impolitiques,
qui ne semblaient s'occuper qu'à entraver toute négociation, qui se
plaisaient à répandre sans cesse dans les feuilles publiques cette
assertion si funeste au repos de l'Europe, que les républiques et les
rois sont essentiellement en guerre. Lorsqu'on songe que moi, j'étais
constamment occupé à réparer tant de disconvenances, tant de folies; à
calmer les envoyés des puissances neutres et amies, toujours prêts à
en tirer des motifs d'alarmes; quand on s'arrête un instant à ces
réflexions, on est frappé d'étonnement de voir que ces hommes veulent
m'accuser, moi, d'avoir coopéré à l'existence de la coalition, et
qu'ils paraissent ignorer, eux, à combien de titres cette imputation
pourrait leur être faite.
Au surplus, dans un exposé connu récemment du Corps législatif, j'ai
indiqué les causes principales et les plus immédiates de cette
coalition. Lorsque je suis attaqué avec tant d'acharnement et
d'injustice, il doit m'être permis, je pense, de rappeler ici que mes
observations ont été accueillies par la représentation nationale avec
cet intérêt général qu'elle n'accorde qu'à la justesse reconnue et à
la vérité bien sentie.»
* * * * *
Vient ensuite l'examen de différents points de détail, de différentes
négociations qu'il passe en revue. Montrant comme il avait souvent été
contrecarré, il s'adresse à ceux qui lui reprochent de n'avoir pas,
dans ces circonstances, donné sa démission, et il leur répond: «Je
l'avouerai, j'étais retenu par ce désir, par cette espérance
infatigable de la paix dont rien ne pouvait me détacher.» A propos de
la négociation avec l'Angleterre, il prouve qu'il n'est pour rien dans
les accidents et les fausses mesures qui l'ont fait échouer. Voici
comment il termine:
«Après de tels raisonnements, de quoi pourra-t-on être surpris?
Paraîtra-t-il étonnant que ces mêmes hommes m'imputent, à moi, toutes
les opérations du gouvernement, celles du ministre de la guerre,
celles du ministre des finances, celles du ministre de la police, la
destitution des généraux, la nomination des commissaires, la
nomination des fournisseurs, etc., en un mot, tout ce qui a été fait
ou n'a point été fait dans la république et hors de la république,
depuis que je suis ministre; qu'ils me demandent, à moi, pourquoi le
grand-duc de Toscane n'a pas été gardé en otage, comme si, moi, je
donnais des instructions aux généraux; qu'aguerris contre la crainte
de tout reproche, par la multitude même de leurs mensonges et de leurs
contradictions, lorsqu'ils m'accusent, et si injustement, du
refroidissement d'une puissance neutre, ils fassent, eux,
d'incroyables efforts pour nous brouiller avec l'Espagne et la Prusse;
que, fermant les yeux à toute évidence, ils osent affirmer que c'est
moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent si bien
qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des
négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent
ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à
raison du langage plein de déférence, de modération, et, j'ose dire
aussi, de dignité, que je leur ai adressé au nom du gouvernement
français, tandis que ceux qui m'attaquent aujourd'hui ne voulaient
alors leur faire parvenir que des paroles dures et irritantes? Est-il
étonnant qu'ils veuillent me faire rendre compte de la cession du
duché de Bénévent au roi de Naples, lorsque le duché de Bénévent n'a
jamais été cédé au roi de Naples? qu'ils confondent tout, qu'ils
altèrent tout, qu'ils ignorent tout; qu'ils placent les ports du
Portugal dans la Méditerranée; qu'ils prennent le citoyen Eymar,
ex-ambassadeur dans le Piémont, pour un abbé Daymar, du côté droit de
l'Assemblée constituante; qu'ils me supposent des relations intimes
avec tel homme qu'ils nomment, et avec qui je n'ai même jamais eu une
communication depuis que je suis ministre; qu'ils prétendent que c'est
moi qui ai provoqué contre le citoyen Truguet un genre de rigueur qui
m'a constamment paru sans excuse; tandis que mille voix s'élèveraient
au besoin, même la sienne, pour repousser de moi une aussi absurde
calomnie.
«Et qu'ai-je donc fait pour qu'un tel soupçon ait pu s'adresser à moi?
Ma vie tout entière permet-elle de me supposer une action de ce genre?
Ai-je jamais été vindicatif, persécuteur? Dans tout le cours de mon
ministère, peut-on me reprocher même un acte sévère? Ai-je blessé
quelqu'un, même par un propos? Les citoyens associés à mes travaux
ont-ils jamais reçu de moi autre chose que des témoignages de
confiance et d'amitié? Ont-ils redouté un caprice de ma part? Ont-ils
été inquiets un seul instant sur leur sort?--On a, l'année dernière,
couvert les murs d'injures contre moi, dictées par la fureur: avais-je
fait précédemment, ai-je fait depuis le moindre mal au jeune homme
égaré qui me les adressait? Enfin, ai-je dénoncé? ai-je fait
destituer? ai-je fait supprimer? Non, certainement; non; et je suis
loin sans doute de m'en faire un mérite. Quiconque me connaît, sait
très-bien qu'il n'était pas plus dans mes principes que dans mon
caractère d'agir autrement. J'ai fini: je suis certain d'avoir répondu
victorieusement à tous les reproches; je laisse les injures. Je les
méprisais dès le commencement de la révolution; je ne changerai
point.»
Nous voyons, par les citations ci-dessus, que l'ex-ministre ne se
faisait aucun scrupule de transformer son apologie en attaque, et de
traiter avec sarcasme et dédain le parti par lequel il avait été
expulsé; mais qu'en même temps qu'il dénonce les folies des
républicains exagérés, il se déclare formellement pour une république:
et justifiant ce qu'il avait fait, tournant en ridicule les reproches
qu'on lui adressait pour ce qu'il n'avait pas fait, il se plaît à
rejeter adroitement sur ces Directeurs encore au pouvoir le blâme de
beaucoup de ce qui avait été fait contre son opinion.
Ce qu'il dit quant aux négociations de Lille montre suffisamment les
difficultés d'une paix avec l'Angleterre après le 18 fructidor; et
l'un des passages que je viens de citer, et auquel j'avais déjà fait
allusion, confirme ce qui avait été dit par Chénier quant au fameux
passe-port. Toutefois, dans ces _Éclaircissements_, l'ex-ministre visa
à se mettre dans une bonne position pour les événements à venir plutôt
qu'à se reporter aux choses passées. Certes, il aurait à peine osé
mettre sa signature au bas d'une publication si hardie si ses ennemis
eussent été fermes à leur place; mais le Directoire chancelait déjà et
s'en allait tomber.