IX

La société de Paris ne fut jamais plus _piquante_ qu'alors. Personne

n'était riche. Le luxe et la cérémonie étaient proscrits; peu de

maisons particulières s'ouvraient; un grand désir d'amusement avait

survécu à tout; personne ne prétendait au rang, car qui aurait osé se

vanter de sa naissance? Il n'y avait pas moyen de se rassembler en

coteries et dans des salons fermés, car cela aurait été considéré

comme une conspiration. On se confondait dans les fêtes publiques,

dans les jardins publics, dans les théâtres, dans les bals de

souscription, comme ceux de Marbeuf, où la femme de l'épicier et celle

du grand seigneur dansaient dans le même quadrille, chacune d'elles

étant tout simplement appelée «_citoyenne_». La seule distinction

réelle était celle des manières. Au milieu de cet assemblage confus

de tous les ordres, un homme du monde populaire, actif, habile,

décidé à s'amuser, avait un libre champ pour déployer ses qualités

sociales et politiques. Mais ce n'est pas tout; avec le goût du

plaisir avait reparu aussi le goût des lettres. Dans cette sphère

encore, M. de Talleyrand trouva le moyen d'exciter l'attention. J'ai

dit que, pendant son séjour à l'étranger, il avait été élu membre de

l'_Institut national_, qui devait son origine, ainsi que je l'ai fait

remarquer, aux propositions qu'il avait déposées sur le bureau de

l'Assemblée constituante un peu avant sa dissolution. Il avait aussi

été choisi pour secrétaire d'une des sections de l'Institut, et ce fut

en cette qualité qu'il adressa alors à la classe des sciences morales

et politiques, à laquelle il appartenait, deux mémoires: l'un sur les

relations commerciales entre l'Angleterre et les États-Unis, et

l'autre, sur les colonies en général. Peu d'écrits de ce genre

contiennent autant d'idées justes dans un cadre aussi limité. Dans le

premier, l'auteur donne une description générale de l'état de la

société américaine, du caractère calme, des habitudes variées et

originales, des lois saxonnes, et des sentiments religieux de cette

communauté naissante. Il montre ensuite, ce qui alors était peu

compris, que l'Angleterre avait gagné plus qu'elle n'avait perdu à la

séparation; et que les besoins des Américains les rattachaient aux

intérêts anglais, tandis que leur langue, leur éducation, leur

histoire et leurs lois leur inspiraient des sentiments qui, bien

dirigés, seraient et resteraient anglais.

Mais le mémoire sur la colonisation est même supérieur au précédent;

l'auteur montre, car il entrevoyait alors ce qui depuis a eu lieu par

degrés, l'impossibilité de continuer longtemps le travail au moyen des

esclaves, ou de conserver les colonies qui en avaient besoin. Il

prévoyait que de telles colonies avaient contre elles des sentiments

qui, dans quelques années, à tort ou à raison, les balayeraient. Il

cherchait d'autres établissements pour tenir lieu de ceux qui devaient

disparaître; et l'Égypte et la côte africaine sont les endroits vers

lesquels, avec une singulière prescience, il dirigeait l'attention de

son pays. Les habitants de sa patrie, il les décrit comme ayant, dans

le sentiment de lassitude qu'ils éprouvaient alors, dans leur besoin

d'excitation, et, en beaucoup de cas, dans leurs déceptions et leurs

désappointements, toute sorte de raisons de s'élancer vers des terres

où ils trouveraient à la fois le repos, l'action aventureuse et le

changement.

«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier de la science

du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est à

coup sûr le plus difficile; et présenter à leur imagination des

lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et

leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté

sociale.»

Environ trois semaines après la lecture de ce mémoire, M. de

Talleyrand accepta le poste de ministre des affaires étrangères.

X

Voici ce qu'il racontait lui-même de la cause immédiate qui l'avait

fait nommer à ce poste en remplacement de Charles Delacroix:

«J'avais été dîner chez un ami sur les bords de la Seine, avec madame

de Staël, Barras et quelques amis qui se réunissaient souvent. Un

jeune ami de Barras, qui était avec nous, alla se baigner avant le

dîner, et se noya. Le membre du Directoire, qui lui était tendrement

attaché, en fut fort affligé. Je le consolai,--dans ma jeunesse

j'avais souvent rempli l'office de consolateur,--et je retournai à

Paris avec lui dans sa voiture. Le ministère des affaires étrangères

devint vacant peu après; Barras savait que je le désirais, et, grâce à

lui, ce portefeuille me fut donné.»

Mais ce n'avait pas été là la seule raison de ce choix. L'état des

affaires était alors critique; la réaction, qu'avaient provoquée les

violences des démocrates, devenait de jour en jour plus forte sous un

gouvernement indulgent.

A mesure que les relations ordinaires de la société se renouaient, le

ressentiment devenait de plus en plus amer contre ceux qui les avaient

troublées et même détruites pour un temps. A la fin, la haine contre

les partisans de Robespierre ressemblait fort à un penchant pour les

royalistes; et Pichegru, président de l'Assemblée des Cinq-cents, et

alors général de grande réputation, était déjà en correspondance avec

Louis XVIII.

Le Directoire lui-même était divisé. Carnot, homme d'un génie peu

pratique et républicain passionné, se rangeait avec l'opposition par

aversion personnelle pour ses collègues et à cause de la conviction où

il était que toute nouvelle convulsion finirait par le triomphe de ses

principes. Il entraîna avec lui Barthélemy, successeur de Letourneur;

ce dernier avait perdu sa place dans le Directoire par l'arrêt du

sort, qui devait périodiquement éliminer un de ses membres. Rewbell et

Laréveillère-Lepaux se rangèrent du côté de Barras, qui, satisfait de

sa position, et ayant à la défendre contre les deux partis extrêmes,

fut content d'adjoindre au ministère, comme lui étant personnellement

attaché, un homme d'une capacité et d'une résolution bien connues.

En outre, la négociation avec la Grande-Bretagne à Lille, négociation

qui avait assez naturellement suivi la défaite de tous ses alliés du

continent, rendait désirable la nomination d'un diplomate plus

distingué que M. Delacroix, qui était alors à la tête du département

auquel fut nommé M. de Talleyrand. Le nouveau ministre justifia

bientôt le choix qu'on avait fait de lui. Son regard embrassa d'un

seul coup la situation dans laquelle se trouvait Barras, situation

singulièrement semblable à une autre de notre temps. La majorité du

corps exécutif était d'un côté, et la majorité des corps législatifs

de l'autre.

L'Assemblée se demanda si elle ne prendrait pas l'initiative, et si,

foulant aux pieds la constitution, elle ne s'emparerait pas du pouvoir

exécutif par un moyen quel qu'il fût. Le général Pichegru hésita,

comme après lui le général Changarnier.

Talleyrand conseilla à Barras de ne pas hésiter. Celui-ci n'hésita

pas, et prenant le commandement des troupes en vertu de son mandat, il

s'empara des hommes importants parmi ses adversaires, à quelque parti

qu'ils appartinssent. Carnot, Barthélemy et Pichegru furent du nombre,

et Carnot ayant pris la fuite, M. de Talleyrand fut ainsi débarrassé

d'un ennemi, et les républicains ardents perdirent leur chef.

Essai sur Talleyrand · 第 42 / 89 题