La société de Paris ne fut jamais plus _piquante_ qu'alors. Personne
n'était riche. Le luxe et la cérémonie étaient proscrits; peu de
maisons particulières s'ouvraient; un grand désir d'amusement avait
survécu à tout; personne ne prétendait au rang, car qui aurait osé se
vanter de sa naissance? Il n'y avait pas moyen de se rassembler en
coteries et dans des salons fermés, car cela aurait été considéré
comme une conspiration. On se confondait dans les fêtes publiques,
dans les jardins publics, dans les théâtres, dans les bals de
souscription, comme ceux de Marbeuf, où la femme de l'épicier et celle
du grand seigneur dansaient dans le même quadrille, chacune d'elles
étant tout simplement appelée «_citoyenne_». La seule distinction
réelle était celle des manières. Au milieu de cet assemblage confus
de tous les ordres, un homme du monde populaire, actif, habile,
décidé à s'amuser, avait un libre champ pour déployer ses qualités
sociales et politiques. Mais ce n'est pas tout; avec le goût du
plaisir avait reparu aussi le goût des lettres. Dans cette sphère
encore, M. de Talleyrand trouva le moyen d'exciter l'attention. J'ai
dit que, pendant son séjour à l'étranger, il avait été élu membre de
l'_Institut national_, qui devait son origine, ainsi que je l'ai fait
remarquer, aux propositions qu'il avait déposées sur le bureau de
l'Assemblée constituante un peu avant sa dissolution. Il avait aussi
été choisi pour secrétaire d'une des sections de l'Institut, et ce fut
en cette qualité qu'il adressa alors à la classe des sciences morales
et politiques, à laquelle il appartenait, deux mémoires: l'un sur les
relations commerciales entre l'Angleterre et les États-Unis, et
l'autre, sur les colonies en général. Peu d'écrits de ce genre
contiennent autant d'idées justes dans un cadre aussi limité. Dans le
premier, l'auteur donne une description générale de l'état de la
société américaine, du caractère calme, des habitudes variées et
originales, des lois saxonnes, et des sentiments religieux de cette
communauté naissante. Il montre ensuite, ce qui alors était peu
compris, que l'Angleterre avait gagné plus qu'elle n'avait perdu à la
séparation; et que les besoins des Américains les rattachaient aux
intérêts anglais, tandis que leur langue, leur éducation, leur
histoire et leurs lois leur inspiraient des sentiments qui, bien
dirigés, seraient et resteraient anglais.
Mais le mémoire sur la colonisation est même supérieur au précédent;
l'auteur montre, car il entrevoyait alors ce qui depuis a eu lieu par
degrés, l'impossibilité de continuer longtemps le travail au moyen des
esclaves, ou de conserver les colonies qui en avaient besoin. Il
prévoyait que de telles colonies avaient contre elles des sentiments
qui, dans quelques années, à tort ou à raison, les balayeraient. Il
cherchait d'autres établissements pour tenir lieu de ceux qui devaient
disparaître; et l'Égypte et la côte africaine sont les endroits vers
lesquels, avec une singulière prescience, il dirigeait l'attention de
son pays. Les habitants de sa patrie, il les décrit comme ayant, dans
le sentiment de lassitude qu'ils éprouvaient alors, dans leur besoin
d'excitation, et, en beaucoup de cas, dans leurs déceptions et leurs
désappointements, toute sorte de raisons de s'élancer vers des terres
où ils trouveraient à la fois le repos, l'action aventureuse et le
changement.
«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier de la science
du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est à
coup sûr le plus difficile; et présenter à leur imagination des
lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et
leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté
sociale.»
Environ trois semaines après la lecture de ce mémoire, M. de
Talleyrand accepta le poste de ministre des affaires étrangères.
X
Voici ce qu'il racontait lui-même de la cause immédiate qui l'avait
fait nommer à ce poste en remplacement de Charles Delacroix:
«J'avais été dîner chez un ami sur les bords de la Seine, avec madame
de Staël, Barras et quelques amis qui se réunissaient souvent. Un
jeune ami de Barras, qui était avec nous, alla se baigner avant le
dîner, et se noya. Le membre du Directoire, qui lui était tendrement
attaché, en fut fort affligé. Je le consolai,--dans ma jeunesse
j'avais souvent rempli l'office de consolateur,--et je retournai à
Paris avec lui dans sa voiture. Le ministère des affaires étrangères
devint vacant peu après; Barras savait que je le désirais, et, grâce à
lui, ce portefeuille me fut donné.»
Mais ce n'avait pas été là la seule raison de ce choix. L'état des
affaires était alors critique; la réaction, qu'avaient provoquée les
violences des démocrates, devenait de jour en jour plus forte sous un
gouvernement indulgent.
A mesure que les relations ordinaires de la société se renouaient, le
ressentiment devenait de plus en plus amer contre ceux qui les avaient
troublées et même détruites pour un temps. A la fin, la haine contre
les partisans de Robespierre ressemblait fort à un penchant pour les
royalistes; et Pichegru, président de l'Assemblée des Cinq-cents, et
alors général de grande réputation, était déjà en correspondance avec
Louis XVIII.
Le Directoire lui-même était divisé. Carnot, homme d'un génie peu
pratique et républicain passionné, se rangeait avec l'opposition par
aversion personnelle pour ses collègues et à cause de la conviction où
il était que toute nouvelle convulsion finirait par le triomphe de ses
principes. Il entraîna avec lui Barthélemy, successeur de Letourneur;
ce dernier avait perdu sa place dans le Directoire par l'arrêt du
sort, qui devait périodiquement éliminer un de ses membres. Rewbell et
Laréveillère-Lepaux se rangèrent du côté de Barras, qui, satisfait de
sa position, et ayant à la défendre contre les deux partis extrêmes,
fut content d'adjoindre au ministère, comme lui étant personnellement
attaché, un homme d'une capacité et d'une résolution bien connues.
En outre, la négociation avec la Grande-Bretagne à Lille, négociation
qui avait assez naturellement suivi la défaite de tous ses alliés du
continent, rendait désirable la nomination d'un diplomate plus
distingué que M. Delacroix, qui était alors à la tête du département
auquel fut nommé M. de Talleyrand. Le nouveau ministre justifia
bientôt le choix qu'on avait fait de lui. Son regard embrassa d'un
seul coup la situation dans laquelle se trouvait Barras, situation
singulièrement semblable à une autre de notre temps. La majorité du
corps exécutif était d'un côté, et la majorité des corps législatifs
de l'autre.
L'Assemblée se demanda si elle ne prendrait pas l'initiative, et si,
foulant aux pieds la constitution, elle ne s'emparerait pas du pouvoir
exécutif par un moyen quel qu'il fût. Le général Pichegru hésita,
comme après lui le général Changarnier.
Talleyrand conseilla à Barras de ne pas hésiter. Celui-ci n'hésita
pas, et prenant le commandement des troupes en vertu de son mandat, il
s'empara des hommes importants parmi ses adversaires, à quelque parti
qu'ils appartinssent. Carnot, Barthélemy et Pichegru furent du nombre,
et Carnot ayant pris la fuite, M. de Talleyrand fut ainsi débarrassé
d'un ennemi, et les républicains ardents perdirent leur chef.