VIII

Ainsi que je l'ai dit, le premier mouvement de tous les partis, après

la mort de Robespierre, avait été de s'opposer à la continuation du

système meurtrier lié au nom de ce personnage; mais il était difficile

d'unir dans un même gouvernement et dans une même politique les

différents partis qui étaient triomphants; c'est-à-dire, les

démocrates violents, qui s'étaient soulevés contre leur chef;--les

républicains plus modérés qui avaient été spectateurs plutôt

qu'acteurs pendant la domination de la Convention;--et les

constitutionnels des Assemblées nationale et législative. La réaction,

une fois commencée, s'étendit par degrés, jusqu'à ce qu'elle provoqua

des conflits entre les extrêmes; et ce ne fut qu'après une série de

luttes, tantôt contre les jacobins, et tantôt contre les royalistes

déguisés, qu'une sorte de parti moyen établit la Constitution de l'an

III, qui était fondée sur le principe de la tolérance universelle,

mais qui assurait, toutefois, une suprématie aux conventionnels, en

exigeant que les deux tiers des nouvelles assemblées fussent choisis

parmi eux. Ces nouvelles assemblées étaient de deux sortes, toutes les

deux élues: l'une appelée _les Anciens_, sorte de sénat qui avait le

pouvoir de refuser les lois; la seconde, les Cinq-cents, qui avait

l'initiative des lois. Le pouvoir exécutif fut confié à un Directoire,

qui, afin de préserver le pays du joug d'un despote, était composé de

cinq membres: Carnot, pour la sévérité républicaine duquel M. de

Talleyrand avait peu de sympathie; Laréveillère-Lepaux, dont il avait

tourné en ridicule les rêveries religieuses en baptisant les

«théophilanthropes,» secte de déistes que Laréveillère protégeait,

_les filoux en troupe_; Letourneur, officier du génie, ayant peu ou

point d'influence; Rewbell, jurisconsulte, homme de réputation et de

talent, assez bien disposé pour lui; et Barras. Ce dernier, le membre

le plus puissant du Directoire à l'époque dont je m'occupe, était un

de ces hommes qui, souvent, dans les commotions sociales, s'élèvent

plus haut que ne semble le comporter leur mérite apparent. Habile sans

grands talents; intrigant sans grande adresse; hardi et résolu dans

toutes les occasions critiques, mais incapable d'une énergie soutenue;

de naissance noble, quoique non d'une grande famille historique, il

avait acquis son influence par deux ou trois actes de courage et de

décision; on lui pardonnait le crime d'être noble, à cause du titre de

régicide dont il pouvait se prévaloir. Ayant été choisi par ses

collègues, comme l'homme qui connaissait le mieux le monde, pour

représenter le gouvernement auprès de la société, il se montrait à la

hauteur de cette position par des manières aisées et une sorte de cour

dont il savait s'entourer; cette cour contenait tous les survivants de

l'ancienne société que l'on pouvait encore trouver se mêlant aux

affaires.

Dans le midi et dans l'est de l'Europe, plusieurs aventuriers de cette

espèce sont parvenus à des positions élevées et ont su les conserver.

Dans le nord, et, cela est étrange à dire, surtout au milieu du

capricieux et brillant peuple de France, des qualités plus solides, et

un caractère plus fixe et plus égal, semblent essentiellement

nécessaires à celui qui veut commander. Richelieu, Mazarin, Louis XI,

Louis XIV, Robespierre même, différant l'un de l'autre en toute autre

chose, furent tous remarquables par une espèce d'énergie résolue et

quotidienne, par un esprit d'ordre et de système qui manquait à

l'épicurien du Luxembourg. Son salon, toutefois, était un théâtre où

le gentilhomme accompli de l'ancien temps pouvait encore briller, et

ses préjugés, quoiqu'il affectât des principes démocratiques afin de

se mettre à l'abri de l'accusation d'être né aristocrate, étaient tous

en faveur des anciens nobles. M. de Talleyrand s'attacha donc à

Barras.

Essai sur Talleyrand · 第 41 / 89 题