Ainsi que je l'ai dit, le premier mouvement de tous les partis, après
la mort de Robespierre, avait été de s'opposer à la continuation du
système meurtrier lié au nom de ce personnage; mais il était difficile
d'unir dans un même gouvernement et dans une même politique les
différents partis qui étaient triomphants; c'est-à-dire, les
démocrates violents, qui s'étaient soulevés contre leur chef;--les
républicains plus modérés qui avaient été spectateurs plutôt
qu'acteurs pendant la domination de la Convention;--et les
constitutionnels des Assemblées nationale et législative. La réaction,
une fois commencée, s'étendit par degrés, jusqu'à ce qu'elle provoqua
des conflits entre les extrêmes; et ce ne fut qu'après une série de
luttes, tantôt contre les jacobins, et tantôt contre les royalistes
déguisés, qu'une sorte de parti moyen établit la Constitution de l'an
III, qui était fondée sur le principe de la tolérance universelle,
mais qui assurait, toutefois, une suprématie aux conventionnels, en
exigeant que les deux tiers des nouvelles assemblées fussent choisis
parmi eux. Ces nouvelles assemblées étaient de deux sortes, toutes les
deux élues: l'une appelée _les Anciens_, sorte de sénat qui avait le
pouvoir de refuser les lois; la seconde, les Cinq-cents, qui avait
l'initiative des lois. Le pouvoir exécutif fut confié à un Directoire,
qui, afin de préserver le pays du joug d'un despote, était composé de
cinq membres: Carnot, pour la sévérité républicaine duquel M. de
Talleyrand avait peu de sympathie; Laréveillère-Lepaux, dont il avait
tourné en ridicule les rêveries religieuses en baptisant les
«théophilanthropes,» secte de déistes que Laréveillère protégeait,
_les filoux en troupe_; Letourneur, officier du génie, ayant peu ou
point d'influence; Rewbell, jurisconsulte, homme de réputation et de
talent, assez bien disposé pour lui; et Barras. Ce dernier, le membre
le plus puissant du Directoire à l'époque dont je m'occupe, était un
de ces hommes qui, souvent, dans les commotions sociales, s'élèvent
plus haut que ne semble le comporter leur mérite apparent. Habile sans
grands talents; intrigant sans grande adresse; hardi et résolu dans
toutes les occasions critiques, mais incapable d'une énergie soutenue;
de naissance noble, quoique non d'une grande famille historique, il
avait acquis son influence par deux ou trois actes de courage et de
décision; on lui pardonnait le crime d'être noble, à cause du titre de
régicide dont il pouvait se prévaloir. Ayant été choisi par ses
collègues, comme l'homme qui connaissait le mieux le monde, pour
représenter le gouvernement auprès de la société, il se montrait à la
hauteur de cette position par des manières aisées et une sorte de cour
dont il savait s'entourer; cette cour contenait tous les survivants de
l'ancienne société que l'on pouvait encore trouver se mêlant aux
affaires.
Dans le midi et dans l'est de l'Europe, plusieurs aventuriers de cette
espèce sont parvenus à des positions élevées et ont su les conserver.
Dans le nord, et, cela est étrange à dire, surtout au milieu du
capricieux et brillant peuple de France, des qualités plus solides, et
un caractère plus fixe et plus égal, semblent essentiellement
nécessaires à celui qui veut commander. Richelieu, Mazarin, Louis XI,
Louis XIV, Robespierre même, différant l'un de l'autre en toute autre
chose, furent tous remarquables par une espèce d'énergie résolue et
quotidienne, par un esprit d'ordre et de système qui manquait à
l'épicurien du Luxembourg. Son salon, toutefois, était un théâtre où
le gentilhomme accompli de l'ancien temps pouvait encore briller, et
ses préjugés, quoiqu'il affectât des principes démocratiques afin de
se mettre à l'abri de l'accusation d'être né aristocrate, étaient tous
en faveur des anciens nobles. M. de Talleyrand s'attacha donc à
Barras.