VII

En tout cas, le plaidoyer de Chénier fut couronné de succès. La

permission de rentrer fut accordée; en conséquence, M. de Talleyrand

traversa de nouveau l'Atlantique, et, ayant été chassé par la tempête

sur les côtes d'Angleterre, il arriva au mois de juillet 1795 à

Hambourg, alors le lieu de refuge de la plupart des émigrés, surtout

des orléanistes, ainsi que des mécontents irlandais: madame de Genlis,

madame de Flahaut, lord Édouard Fitz-Gerald, etc.

On peut résumer la situation de l'Europe à cette époque en disant que

les armes françaises avaient été généralement heureuses.

La Belgique était prise; l'expédition commandée par le duc d'York

défaite et repoussée; la Hollande était devenue une république alliée

et soumise; le drapeau tricolore flottait sur la plupart des villes du

Rhin; l'Espagne avait recherché la paix et l'avait obtenue; la Prusse

était neutre. L'expédition de Quiberon avait complétement échoué; et

quoique les généraux français, Pichegru et Jourdan, eussent commencé à

essuyer quelques revers, le Directoire était assez puissant, à la fois

à l'extérieur et à l'intérieur, pour qu'il n'y eût pas imprudence à

lui offrir son appui et son concours.

En conséquence, M. de Talleyrand n'avait aucune objection à le servir.

Mais, avant de paraître à Paris, il jugea convenable de faire un

court séjour à Berlin, puisque, cette ville étant alors le point

central d'observation, cela rendrait son arrivée en France plus

intéressante. Après cette courte préparation il fit son apparition

dans la capitale de la France, et trouva son nom l'un des plus

populaires dans les salons de cette capricieuse cité: quant à la

popularité des rues, il n'y aspira et ne l'eut jamais. Les dames

autrefois à la mode se souvenaient de son esprit et de sa

conversation; celles dont la vogue était plus récente s'en

entretenaient par curiosité: la grande masse de la Convention était

bien disposée à avoir un «_grand seigneur_» à sa suite; les «_grands

seigneurs_» qui restaient encore en France désiraient voir au pouvoir

quelqu'un des leurs; tous les chefs politiques reconnaissaient ses

talents, et désiraient savoir à quel groupe politique il se

rattacherait. Il avait un parti même parmi les _savants_, car, quoique

absent, il avait été nommé membre de l'Institut, qui s'était récemment

fondé sur les bases que lui-même avait posées. Par-dessus tout, il

était bien connu comme libéral, et comme un libéral pur des orgies

sanglantes de la liberté. Ce fut dans ces circonstances qu'il reparut

sur la scène du plaisir et des affaires.

Essai sur Talleyrand · 第 40 / 89 题