On voit par la communication qui précède que l'on parlait de M. de
Talleyrand avec quelque respect, et que l'accueil qui lui avait été
fait aux États-Unis avait été assez flatteur. Mais le nom français
avait généralement perdu sa popularité; car la Fayette était exilé
dans les prisons d'Olmütz, et la violence sanguinaire de la Convention
ainsi que les intrigues de ses agents n'étaient nullement sympathiques
aux sentiments des Américains. Toutefois, c'était une époque où
l'excitation était à son comble; les hommes capables qui, jusqu'alors,
s'étaient ralliés autour de leur vénérable président pour former un
gouvernement uni, se divisaient en partis opposés; le traité avec
l'Angleterre était remis en question; et M. de Talleyrand, lié avec
Jefferson, se remuait, dit-on, pour augmenter l'agitation qui
commençait à se faire jour, et s'efforçait de contre-carrer la
politique du gouvernement qui venait de le bannir de ses rivages. Mais
ses efforts furent infructueux; et fatigué au delà de toute mesure de
son nouveau lieu d'exil, il employa le capital qu'il avait pu sauver
de sa carrière si traversée à armer un navire, sur lequel il se
disposa à faire voile pour les Indes orientales, accompagné de M. de
Beaumetz, comme lui ancien membre de l'Assemblée nationale.
Mais pendant les années qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait
quitté Paris, les événements qui s'étaient précipités avec une
rapidité démoniaque à travers presque toutes les horreurs et tous les
crimes, en étaient arrivés à une nouvelle crise. Chaque phase de cette
terrible histoire était marquée par le meurtre en masse de tout un
parti et la domination momentanée d'un autre.
La Gironde, que j'ai laissée tremblante et triomphante le 10 août,
avait bientôt après été étranglée par l'étreinte de Danton, ce géant.
Danton, trop indolent et trop plein de confiance en lui-même pour ne
pas finir par succomber devant son ancien associé, plus calme et plus
ambitieux, avait courbé sa tête altière sous le couteau de la
guillotine, à laquelle il avait livré tant de victimes beaucoup plus
innocentes; et, enfin, Robespierre lui-même venait de périr par les
mains d'hommes que la crainte avait rendus hardis, et que l'expérience
ramenait dans une certaine mesure à la raison, puisqu'ils sentaient
enfin la nécessité de rétablir quelques-unes de ces lois par
lesquelles seules la société peut être préservée ou maintenue.
M. de Talleyrand, en apprenant ces circonstances, se décida à
abandonner son entreprise commerciale et à s'aventurer encore une fois
à la recherche du pouvoir et de la fortune au milieu des scènes
changeantes des affaires publiques.
Et dans ce cas, comme souvent, la fortune le favorisa; car le vaisseau
sur lequel il devait s'embarquer, ayant fait voile avec son ami, ne
fut jamais revu, et on n'en entendit plus jamais parler. Tous les
efforts de M. de Talleyrand se concentrèrent maintenant vers un seul
but: rentrer dans son pays natal, où beaucoup d'amis se remuaient en
sa faveur. Parmi les personnes les plus influentes qui s'occupaient
ainsi de lui, était une femme remarquable, des talents de qui nous
n'avons qu'une faible idée d'après ses ouvrages; ces ouvrages, tout en
témoignant d'une imagination ardente et d'une puissante intelligence,
donnent à peine une idée de cette éloquence naturelle et surprenante
qui brillait dans sa conversation. La fille de Necker (c'est d'elle
que je parle), se réveillant alors des horreurs d'un cauchemar qui
avait absorbé tout autre sentiment que la crainte, était à cette
époque le centre d'un cercle dans lequel figuraient les femmes les
plus séduisantes et les hommes les plus distingués; on se hâtait, dans
le transport d'une joie qui tenait du délire, de ressaisir ces
plaisirs de la société qui, pendant les dernières années, avaient été
bannis de partout, excepté peut-être des prisons, dans lesquelles
seules, pendant ce que l'on a appelé pompeusement le «règne de la
Terreur,» semble s'être conservé quelque reflet de la gaieté
nationale.
Parmi les familiers de la maison de madame de Staël se trouvait celui
des Chénier qui vivait encore, Joseph-Marie Chénier, qui, le 18
fructidor, au moment où le retour de M. de Montesquiou venait d'être
autorisé, parla ainsi à la Convention en ces termes qui méritent
d'être remarqués:
«J'ai une autorisation semblable à demander pour l'un des
membres les plus distingués de l'Assemblée constituante, M. de
Talleyrand-Périgord, le fameux évêque d'Autun. Nos différents
ministres à Paris rendent témoignage de ses services. J'ai en main un
mémoire dont le double existe dans les papiers de Danton; ce mémoire
est daté du 25 novembre 1792, et il prouve que M. de Talleyrand
s'occupait des affaires de la république au moment même où il fut
banni par elle.
«Persécuté ainsi par Marat et Robespierre, il fut aussi banni
d'Angleterre par Pitt; mais il choisit pour son lieu d'exil la patrie
de Franklin, ce pays où, en contemplant le spectacle imposant d'un
peuple libre, il pourrait attendre le temps où la France aurait des
juges et non plus des meurtriers; une république, et non l'anarchie
couronnée du beau nom de lois!»
Comment concilier cette déclaration avec les solennelles protestations
de M. de Talleyrand à lord Grenville?
Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des mémoires à Danton, et
cependant être venu en Angleterre, «simplement dans le dessein d'y
chercher le repos?»
Il est certain que le passe-port sur lequel nous avons attiré
l'attention justifiait l'affirmation de M. Chénier, et qu'il portait
ces mots: «Allant à Londres par nos ordres;» car M. Talleyrand
confirma ensuite ce fait dans un pamphlet que nous aurons bientôt à
remarquer. Mais du mémoire nous ne pouvons rien apprendre de plus. Les
amis de M. de Talleyrand disent qu'il n'a probablement jamais existé,
ou que, s'il a existé, ce n'était qu'un papier de peu d'importance, et
auquel le gouvernement anglais ne pouvait rien trouver à redire. Ils
ajoutent que la forme donnée au passe-port était la seule que Danton
aurait pu se hasarder à adopter sans avoir à redouter le gouvernement
provisoire; que le gouvernement anglais devait le savoir; et que M. de
Talleyrand ne s'en servit et ne prétendit que cela le plaçait dans la
position d'un agent français, que lorsque cela devint nécessaire pour
se procurer la permission de rentrer en France ou pour se défendre
contre le reproche d'émigration.
A son autobiographie le soin d'éclaircir ce qui est obscur dans cette
transaction; mais actuellement tout ce que nous savons semble donner
raison à la dame française qui, un jour où la conversation roulait sur
les bonnes qualités de l'abbé de Périgord, avoua qu'il serait
difficile de lui refuser ses faveurs, mais impossible de lui donner sa
confiance.