VI

On voit par la communication qui précède que l'on parlait de M. de

Talleyrand avec quelque respect, et que l'accueil qui lui avait été

fait aux États-Unis avait été assez flatteur. Mais le nom français

avait généralement perdu sa popularité; car la Fayette était exilé

dans les prisons d'Olmütz, et la violence sanguinaire de la Convention

ainsi que les intrigues de ses agents n'étaient nullement sympathiques

aux sentiments des Américains. Toutefois, c'était une époque où

l'excitation était à son comble; les hommes capables qui, jusqu'alors,

s'étaient ralliés autour de leur vénérable président pour former un

gouvernement uni, se divisaient en partis opposés; le traité avec

l'Angleterre était remis en question; et M. de Talleyrand, lié avec

Jefferson, se remuait, dit-on, pour augmenter l'agitation qui

commençait à se faire jour, et s'efforçait de contre-carrer la

politique du gouvernement qui venait de le bannir de ses rivages. Mais

ses efforts furent infructueux; et fatigué au delà de toute mesure de

son nouveau lieu d'exil, il employa le capital qu'il avait pu sauver

de sa carrière si traversée à armer un navire, sur lequel il se

disposa à faire voile pour les Indes orientales, accompagné de M. de

Beaumetz, comme lui ancien membre de l'Assemblée nationale.

Mais pendant les années qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait

quitté Paris, les événements qui s'étaient précipités avec une

rapidité démoniaque à travers presque toutes les horreurs et tous les

crimes, en étaient arrivés à une nouvelle crise. Chaque phase de cette

terrible histoire était marquée par le meurtre en masse de tout un

parti et la domination momentanée d'un autre.

La Gironde, que j'ai laissée tremblante et triomphante le 10 août,

avait bientôt après été étranglée par l'étreinte de Danton, ce géant.

Danton, trop indolent et trop plein de confiance en lui-même pour ne

pas finir par succomber devant son ancien associé, plus calme et plus

ambitieux, avait courbé sa tête altière sous le couteau de la

guillotine, à laquelle il avait livré tant de victimes beaucoup plus

innocentes; et, enfin, Robespierre lui-même venait de périr par les

mains d'hommes que la crainte avait rendus hardis, et que l'expérience

ramenait dans une certaine mesure à la raison, puisqu'ils sentaient

enfin la nécessité de rétablir quelques-unes de ces lois par

lesquelles seules la société peut être préservée ou maintenue.

M. de Talleyrand, en apprenant ces circonstances, se décida à

abandonner son entreprise commerciale et à s'aventurer encore une fois

à la recherche du pouvoir et de la fortune au milieu des scènes

changeantes des affaires publiques.

Et dans ce cas, comme souvent, la fortune le favorisa; car le vaisseau

sur lequel il devait s'embarquer, ayant fait voile avec son ami, ne

fut jamais revu, et on n'en entendit plus jamais parler. Tous les

efforts de M. de Talleyrand se concentrèrent maintenant vers un seul

but: rentrer dans son pays natal, où beaucoup d'amis se remuaient en

sa faveur. Parmi les personnes les plus influentes qui s'occupaient

ainsi de lui, était une femme remarquable, des talents de qui nous

n'avons qu'une faible idée d'après ses ouvrages; ces ouvrages, tout en

témoignant d'une imagination ardente et d'une puissante intelligence,

donnent à peine une idée de cette éloquence naturelle et surprenante

qui brillait dans sa conversation. La fille de Necker (c'est d'elle

que je parle), se réveillant alors des horreurs d'un cauchemar qui

avait absorbé tout autre sentiment que la crainte, était à cette

époque le centre d'un cercle dans lequel figuraient les femmes les

plus séduisantes et les hommes les plus distingués; on se hâtait, dans

le transport d'une joie qui tenait du délire, de ressaisir ces

plaisirs de la société qui, pendant les dernières années, avaient été

bannis de partout, excepté peut-être des prisons, dans lesquelles

seules, pendant ce que l'on a appelé pompeusement le «règne de la

Terreur,» semble s'être conservé quelque reflet de la gaieté

nationale.

Parmi les familiers de la maison de madame de Staël se trouvait celui

des Chénier qui vivait encore, Joseph-Marie Chénier, qui, le 18

fructidor, au moment où le retour de M. de Montesquiou venait d'être

autorisé, parla ainsi à la Convention en ces termes qui méritent

d'être remarqués:

«J'ai une autorisation semblable à demander pour l'un des

membres les plus distingués de l'Assemblée constituante, M. de

Talleyrand-Périgord, le fameux évêque d'Autun. Nos différents

ministres à Paris rendent témoignage de ses services. J'ai en main un

mémoire dont le double existe dans les papiers de Danton; ce mémoire

est daté du 25 novembre 1792, et il prouve que M. de Talleyrand

s'occupait des affaires de la république au moment même où il fut

banni par elle.

«Persécuté ainsi par Marat et Robespierre, il fut aussi banni

d'Angleterre par Pitt; mais il choisit pour son lieu d'exil la patrie

de Franklin, ce pays où, en contemplant le spectacle imposant d'un

peuple libre, il pourrait attendre le temps où la France aurait des

juges et non plus des meurtriers; une république, et non l'anarchie

couronnée du beau nom de lois!»

Comment concilier cette déclaration avec les solennelles protestations

de M. de Talleyrand à lord Grenville?

Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des mémoires à Danton, et

cependant être venu en Angleterre, «simplement dans le dessein d'y

chercher le repos?»

Il est certain que le passe-port sur lequel nous avons attiré

l'attention justifiait l'affirmation de M. Chénier, et qu'il portait

ces mots: «Allant à Londres par nos ordres;» car M. Talleyrand

confirma ensuite ce fait dans un pamphlet que nous aurons bientôt à

remarquer. Mais du mémoire nous ne pouvons rien apprendre de plus. Les

amis de M. de Talleyrand disent qu'il n'a probablement jamais existé,

ou que, s'il a existé, ce n'était qu'un papier de peu d'importance, et

auquel le gouvernement anglais ne pouvait rien trouver à redire. Ils

ajoutent que la forme donnée au passe-port était la seule que Danton

aurait pu se hasarder à adopter sans avoir à redouter le gouvernement

provisoire; que le gouvernement anglais devait le savoir; et que M. de

Talleyrand ne s'en servit et ne prétendit que cela le plaçait dans la

position d'un agent français, que lorsque cela devint nécessaire pour

se procurer la permission de rentrer en France ou pour se défendre

contre le reproche d'émigration.

A son autobiographie le soin d'éclaircir ce qui est obscur dans cette

transaction; mais actuellement tout ce que nous savons semble donner

raison à la dame française qui, un jour où la conversation roulait sur

les bonnes qualités de l'abbé de Périgord, avoua qu'il serait

difficile de lui refuser ses faveurs, mais impossible de lui donner sa

confiance.

Essai sur Talleyrand · 第 39 / 89 题