II

Toutefois, ce ne fut pas par manque de zèle que cette seconde mission,

malgré la lettre du roi, fut encore moins heureuse que la première; ce

fut par une autre très-bonne raison: savoir, que n'importe ce que MM.

de Chauvelin et Talleyrand pouvaient dire et faire à Londres, le tour

que les affaires prenaient de plus en plus décidément à Paris était

tel qu'il ne pouvait manquer de détruire le crédit de tous les agents

du gouvernement français.

L'Assemblée législative avait été formée principalement pour placer le

pouvoir dans les mains des classes moyennes, et elle était destinée à

être hostile en même temps aux nobles et à la populace.

Mais la classe moyenne, le plus puissant auxiliaire que puisse avoir

un gouvernement, est rarement capable de diriger un gouvernement.

Vergniaud et Roland, qui, en cette occasion, étaient ses organes,

perdaient leur prestige de semaine en semaine; la canaille, qui

envahit le palais le 20 juin, commençait de jour en jour à être plus

convaincue de sa puissance. Quelle autorité restait aux représentants

d'un souverain dont la demeure n'était pas sûre et dont la personne

était insultée?

Au milieu de ces événements, la Révolution perdit en Angleterre la

plus grande partie de ses premiers partisans. Fox, Sheridan, et

quelques membres de leur coterie, demeurèrent les seuls amis de

l'ambassade française, et Dumont, que je cite encore ici comme un

témoin digne de foi, nous raconte une scène au Ranelagh qui témoigne

de l'impopularité attachée alors en Angleterre à tout Français

occupant une position officielle. «A notre arrivée, nous entendîmes un

murmure de voix disant: Voici l'ambassade française! Des regards

curieux, mais non amis, furent de suite dirigés vers notre bataillon,

car nous étions huit ou dix, et nous acquîmes bientôt la certitude que

nous ne manquerions pas de place pour notre promenade, car chacun à

notre approche se retirait à droite et à gauche, comme si l'on

craignait que l'air même que nous respirions ne fût contagieux.» M. de

Talleyrand, voyant que dans de telles circonstances toute tentative de

négociation était vaine, retourna à Paris juste à la veille du 10

août, et il y était quand le faible et malheureux Louis XVI perdit sa

couronne par suite d'une ligue entre les girondins et les jacobins:

les premiers désirant avoir l'apparence d'une victoire, les derniers

visant à la réalité. M. de Talleyrand avait été l'objet d'attaques

quand les républicains coalisés réunissaient leurs forces pour le

combat, et il ne se sentit nullement en sûreté après leur triomphe. Le

mouvement populaire avait alors réellement balayé toutes les idées et

tous les individus avec lesquels il avait commencé; ses excès à venir

allaient probablement être plus terribles encore que ses excès passés,

et le rusé diplomate pensa que la meilleure chose qu'il pouvait faire

était de retourner en Angleterre aussi vite que possible.

Essai sur Talleyrand · 第 33 / 89 题