IX

Ainsi, après avoir fait, en faveur de la branche cadette des Bourbons,

un effort de nature à le laisser libre de soutenir la branche aînée,

si cet effort venait à échouer, M. de Talleyrand finit par se déclarer

pour Louis XVI, comme le seul qui pût être souverain, si la monarchie

était maintenue; et il était aussi d'avis qu'on donnât à ce prince une

position qu'il pût honorablement accepter et des fonctions qui lui

conférassent une part réelle de pouvoir.

Il faut ajouter que le roi lui-même était alors dans de meilleures

dispositions qu'auparavant pour accepter franchement les conditions de

la nouvelle existence qui devait lui être proposée.

Héros, ou plutôt saint, quand sa force d'âme avait à affronter le

danger ou à supporter la souffrance, sa nature était une de celles qui

reculent devant l'effort, et aiment mieux beaucoup endurer que lutter

pour la victoire ou la délivrance.

Il s'était décidé avec peine à tenter sa récente expédition; il avait

été dégoûté par ses difficultés et plus qu'effrayé de ses périls. La

mort elle-même lui semblait préférable à un autre effort de ce genre.

Il avait compris aussi, d'après le sentiment des provinces et même

d'après l'infidélité des troupes, qui, envoyées pour l'escorter,

auraient pu essayer de le sauver; mais qui, lorsqu'on leur avait dit

de crier: «_Vive le roi_»! avaient crié: «_Vive la nation_»! que, même

s'il avait atteint le camp de M. de Bouillé, ce général, malgré sa

fermeté de caractère et ses talents militaires, n'aurait pu qu'avec la

plus grande difficulté placer le roi de France sur le territoire

français dans une position où il lui eût été possible de dicter des

lois au peuple français, ou même seulement de traiter avec ce peuple.

Par conséquent, quitter Paris une seconde fois était évidemment

s'unir, en s'y subordonnant, à ce parti des _émigrés_ qui avaient

toujours préféré son frère cadet, dont la présomption était devenue

une insulte à son autorité et une offense à la fierté de

Marie-Antoinette. D'un autre côté, beaucoup de personnes influentes de

l'Assemblée, qui avaient jusqu'alors employé leurs talents et leur

autorité à affaiblir le pouvoir monarchique, étaient dans ces

circonstances disposées à le fortifier.

Parmi les commissaires envoyés pour ramener Louis XVI de Varennes à

Paris était Barnave, jeune et éloquent jurisconsulte, qui, poussé par

le désir de se distinguer dans une glorieuse rivalité avec Mirabeau,

avait adopté au sein de l'Assemblée ce parti qui, tout en se déclarant

contre une république, plaidait dans toutes les discussions, et en

particulier dans la fameuse discussion sur le _veto_, pour la

diminution et même la destruction de l'autorité royale. Touché des

malheurs de Marie-Antoinette,--la beauté ne paraissant jamais aussi

charmante à un cœur généreux qu'à l'heure de la détresse,--et

convaincu, peut-être, par ses propres observations que Louis XVI

avait, sous beaucoup de rapports, été grossièrement calomnié, Barnave

avait enfin adopté les vues conçues autrefois par son grand rival,

dont les cendres reposaient alors au Panthéon.

Les deux Lameth aussi, officiers de noble origine, possédant quelque

talent et encore plus d'énergie, s'apercevant que, par la ligne de

conduite qu'ils avaient jusqu'alors suivie, ils s'étaient donné à

chaque pas dans les plus basses classes de la société des rivaux plus

formidables que ceux qu'ils auraient autrement eu à rencontrer parmi

les chefs de la noblesse ou les favoris de la cour, étaient alors

aussi désireux de mettre un frein à la démocratie qu'ils détestaient,

que Barnave l'était de venir en aide à la reine qu'il aimait; tandis

que des personnes de tous les rangs, désirant consciencieusement la

liberté, mais en même temps justement alarmées de l'anarchie,

commençant à regarder comme plus important de réprimer la licence de

la populace et des clubs que de combattre les projets du roi et du

gouvernement, étaient d'avis de se rallier autour du trône chancelant

et d'essayer de lui donner quelque sûr fondement.

X

Pour toutes ces raisons, il y avait donc une réunion de désirs,

d'intérêts et de talents qui conspiraient pour faire à Louis XVI une

place honorable dans une constitution qui, tout en n'étant pas la

meilleure possible, aurait été la meilleure possible alors; il ne

pouvait alors être question d'aucun autre projet qu'avouât la raison;

M. de Talleyrand entra donc, ainsi que je l'ai dit, dans celui-là,

quoiqu'il crût moins au succès que la plupart de ses auxiliaires. En

ce moment, toutefois, certaines circonstances le favorisèrent. Un

attroupement, formé sous l'influence et d'après les exhortations du

plus violent des jacobins, dans le but de signer une pétition à

l'Assemblée contre la continuation de la monarchie, ayant donné, par

son caractère tumultueux et ses excès, un prétexte suffisant pour

justifier l'acte, fut dispersé par la Fayette à la tête de la garde

nationale, et avec l'autorité de Bailly, maire de Paris; c'est-à-dire

avec la force et l'autorité de la masse entière de la _bourgeoisie_,

ou classe moyenne.

Les républicains furent intimidés. De plus, une révision de la

constitution fut demandée; car la manière inconséquente et décousue

dont beaucoup des mesures de l'Assemblée avaient été votées, rendait

nécessaire de distinguer entre celles qui étaient d'un caractère

temporaire et celles qui devaient rester des lois fondamentales de

l'État. Cette révision offrait l'occasion d'introduire d'importants

changements dans la constitution elle-même, et parmi ces changements

la création d'une seconde chambre, d'une chambre haute ou sénat. La

Fayette lui-même consentit à cette addition, quoique son opinion fût

qu'une seconde chambre de cette espèce devait être élective comme aux

États-Unis (son modèle constant), et non héréditaire comme en

Angleterre, ce que voulait une autre catégorie d'hommes publics

désireux de maintenir une aristocratie aussi bien qu'une monarchie.

Le parti modéré, encore puissant dans les départements, à Paris, et

dans la garde nationale, aussi bien que dans l'armée, n'avait pas

néanmoins, par lui-même, une majorité dans l'Assemblée; et une simple

majorité n'aurait pu entreprendre d'exécuter un plan aussi vaste que

celui que l'on avait en vue. Avec l'aide des royalistes, cependant,

l'exécution de ce plan était facile. Mais les royalistes, au nombre de

deux cent quatre-vingt-dix membres, l'abbé Maury à leur tête (Cazalès,

l'autre chef du parti royaliste, ayant émigré vers ce moment), qui

conservaient leurs siéges dans l'Assemblée, refusèrent de prendre

aucune part à ses actes; et de cette manière le seul espoir de

sécurité qui restât au roi fut détruit par les personnes même qui

s'arrogeaient le titre «d'amis du roi:» il faut dire d'ailleurs que

cette conduite, quoique sotte et peu patriotique, était assez

naturelle.

Ce qu'un parti peut le moins supporter est le triomphe de ses

adversaires; or la consolidation d'un gouvernement constitutionnel

était le triomphe de ce parti qui, depuis le commencement de la

révolution, s'était fait l'avocat d'un tel gouvernement et l'avait

déclaré possible. Le triomphe du parti opposé, au contraire, était

qu'il y eût une monarchie absolue, ou pas de monarchie; un

gouvernement de _lettres de cachet_, ou pas de gouvernement. Ce parti

avait à prouver que diminuer le pouvoir du souverain, c'était le

conduire à l'échafaud; que, donner la liberté au peuple, c'était

renverser la société. Ainsi donc, s'ils ne désiraient pas que tout

tournât le plus mal possible, ils ne voulaient rien faire pour

s'assurer du mieux qui était praticable. Ce sont des conjonctures

comme celles-là qui confondent les calculs de ceux qui croient que les

hommes agiront suivant leurs intérêts. Laissés à eux-mêmes, les

constitutionnels n'eurent pas un pouvoir suffisant pour livrer

bataille aux démocrates dans l'Assemblée et aux clubs hors de

l'Assemblée. Ils votèrent au roi une garde du corps et une liste

civile, mesures mieux calculées pour exciter l'envie que pour arrêter

la licence de la populace; puis, trahis par le même désir de donner

une nouvelle preuve de ce désintéressement qui les avait fait

s'associer, en novembre 1789, à la stupide déclaration qu'aucun membre

de l'Assemblée ne serait ministre du Roi, ils commirent la folie plus

grande encore de déclarer qu'aucun membre de l'Assemblée nationale ne

siégerait dans la prochaine Assemblée législative, ou ne pourrait

occuper aucun emploi de la Couronne pendant sa durée; décret qui

décapita la France, en livrant une constitution non éprouvée aux mains

de législateurs sans expérience. Ce décret laissait l'avenir trop

obscur pour qu'un homme calme et réfléchi pût se flatter qu'il y eût

plus qu'une faible probabilité d'en fixer les destinées avant quelques

années; mais quelles que pussent être ces destinées, la réputation de

l'homme d'État dont les vues formaient l'esprit d'une génération

naissante devait survivre aux erreurs et aux passions de celle qui

passait.

Ce fut dans cette pensée que M. de Talleyrand, juste au moment où

l'Assemblée nationale ou constituante allait se séparer, soumit à son

attention un vaste plan d'éducation, sur lequel il était trop tard

pour décider alors, mais qui, imprimé et recommandé à l'attention de

la législature suivante, et ayant à une extrémité l'école communale et

à l'autre l'Institut, existe encore aujourd'hui avec très-peu de

modifications[20].

[20] Ce rapport fit une grande sensation au moment où il parut.

Voici en quels termes en parle le _Journal de Paris_ (12

septembre 1790): «M. de Talleyrand a repris la lecture de son

rapport ou plutôt de son livre sur l'instruction publique: elle a

duré encore plus de trois heures. Aujourd'hui MM. de Beaumez et

Le Chapelier lui ont prêté quelquefois le secours de leur voix.

Dans le succès que cet ouvrage a obtenu, il y a quelque chose de

très-remarquable et de très-flatteur pour l'auteur. Il était

impossible que les attentions ne fussent pas fatiguées après

avoir entendu pendant plusieurs heures sans relâche un ouvrage

fortement pensé et sur des matières profondes; et cependant c'est

dans les derniers moments et dans les derniers morceaux que les

applaudissements ont été les plus répétés et les plus universels.

Cet effet ne peut être produit que par les ouvrages qui rendent,

par le plaisir qu'ils donnent, les forces qu'ils épuisent par

l'attention qu'ils commandent. Le jugement de la nation, de

l'Europe et de la postérité, prononcera, nous le croyons, que

c'est le plus grand ouvrage qui ait été fait dans l'Assemblée

nationale.»

(Tr.)

L'Assemblée se sépara alors (le 13 septembre), au milieu de ce

déploiement accoutumé de feux d'artifice et de fêtes qui marquent

l'histoire de ce peuple animé et changeant qui, jamais satisfait et

jamais désespéré, montre la même joie quand il couronne ses héros ou

quand il brise ses idoles.

Telle fut la fin de cette grande Assemblée qui disparut rapidement de

cette société agitée, mais qui laissa sur le monde, pour bien des

générations, une empreinte qui n'a pas encore été effacée.

Dans cette Assemblée, M. de Talleyrand fut le personnage le plus

important après Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le régime

impérial, le personnage le plus remarquable après Napoléon; et je me

suis appesanti sur cette partie de sa carrière plus que je ne le ferai

probablement sur les autres, parce que c'est la moins connue, et par

conséquent la moins appréciée.

Toutefois, la réputation qu'il obtint, qu'il acquit à juste titre dans

ces temps violents et agités, ne fut pas d'un caractère violent ni

turbulent. Membre des deux clubs fameux de l'époque (les jacobins et

les feuillants), il les fréquentait de temps à autre, non pour prendre

part à leurs débats, mais pour faire la connaissance de ceux qui y

prenaient part, et pouvoir les influencer. Dans l'Assemblée nationale,

il avait toujours été avec les plus modérés qui pouvaient espérer le

pouvoir, et qui ne désavouaient pas la révolution.

Necker, Mounier, Mirabeau, eurent successivement son appui aussi

longtemps qu'ils prirent une part active aux affaires publiques. Quand

ils disparurent, il agit de la même manière avec Barnave et les deux

Lameth, et même avec la Fayette, quoique lui et ce personnage eussent

du mépris et de l'aversion l'un pour l'autre. Aucun sentiment

personnel ne troubla sa ligne de conduite; elle ne fut jamais marquée

par des préjugés personnels, sans que je puisse dire qu'elle ait non

plus jamais resplendi de l'éclat d'une éloquence extraordinaire. Son

influence vint de ce qu'il proposa des mesures importantes et

raisonnables au moment opportun, et cela dans un langage

singulièrement clair et élégant; ce qu'avait d'élevé sa situation

sociale ajoutait encore à l'effet de sa conduite et de son

intervention. Il n'affectait pas de se laisser guider par le sentiment

ou l'émotion; et la haine, le dévouement et la crainte, ne semblaient

jamais avoir la moindre influence sur ses actions.

Il avouait qu'il désirait une monarchie constitutionnelle, et qu'il

était disposé à faire tout ce qu'il pouvait pour en obtenir une. Mais

il ne dit jamais qu'il se sacrifierait à cette idée s'il devenait

évident qu'elle ne pouvait pas triompher.

Beaucoup ont attaqué son honneur, parce que, étant noble et

ecclésiastique, il prit parti contre les deux ordres auxquels il

appartenait; mais en réalité il désirait faire revivre les choses

anciennes au sein des idées nouvelles, plutôt que faire disparaître

ces choses anciennes. D'autres ont contesté sa sagacité, parce qu'il a

salué et favorisé une révolution qui l'a précipité, du faîte de la

richesse et du pouvoir, dans la pauvreté et l'exil. Mais, en dépit de

ce qui a été dit dans le sens contraire, je ne crois nullement que la

fin de la révolution de 1789 ait été la conséquence naturelle de son

commencement. Plus on examine l'histoire de cette époque, plus on est

frappé des folies incessantes et inexplicables de ceux qui voulurent

l'arrêter. Il ne manqua pas d'occasions, puisque le bon sens et le

courage le plus ordinaires, de la part du roi et de ses amis, auraient

donné à l'un tout le pouvoir qu'il était utile qu'il exerçât, et

maintenu les autres dans une position aussi influente que le

comportait l'abolition d'abus intolérables. Aucun homme ne peut

prévoir d'une manière exacte toutes les fautes qui peuvent être

commises par ses adversaires. Il est probable que M. de Talleyrand

n'entrevit pas la possibilité de l'entier renversement de la société

qu'il entreprit de réformer; mais il semble qu'à chaque crise il vit

d'avance les dangers qui s'approchaient, et conseilla les mesures qui

étaient le mieux faites pour les empêcher de nuire à l'avenir de son

pays et à ses propres chances d'avenir. Au moment dont nous parlons,

il comprit que la nouvelle législature serait un nouveau monde, qui

n'aurait pas les mêmes idées, n'appartiendrait pas à la même société,

et ne serait pas sujet aux mêmes influences que le dernier; et que la

chose la meilleure à faire était de disparaître de l'horizon de Paris

jusqu'à ce que les nuages qui l'obscurcissaient eussent disparu,

poussés de l'un ou de l'autre côté du ciel.

En Angleterre, il était assez près pour ne pas être oublié, et assez

loin pour ne pas être compromis. De plus, l'Angleterre était alors le

champ naturel d'observation pour un homme d'État français. Il se

rendit donc en Angleterre, accompagné de M. de Biron, et arriva à

Londres le 25 janvier 1792.

TROISIÈME PARTIE

DE LA FERMETURE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE

AU CONSULAT.

I

M. de Talleyrand à Londres.--Ses manières et son extérieur.--Ses

traits d'esprit.--Il visite l'Angleterre.--Lord Grenville refuse

de discuter affaires avec lui.--Il va à Paris et en revient avec

une lettre du roi.--L'état des affaires en France met obstacle au

succès de toute mission en Angleterre.--Il arrive à Paris juste

avant le 10 août.--Il s'échappe, et retourne en Angleterre, le 16

septembre 1792.--Il écrit à lord Grenville, pour lui déclarer

qu'il n'a aucune mission.--Il est expulsé le 28 janvier 1793.--Il

va en Amérique.--Il attend jusqu'à la mort de Robespierre.--Il

obtient alors la permission de retourner en France.--Chénier

déclare qu'il était employé par le gouvernement provisoire en

1792, quand il avait dit à lord Grenville qu'il ne l'était

pas.--Réception bienveillante.--Portrait du Directoire et de la

société à cette époque.--Il est nommé secrétaire de l'Institut,

et lit à cette assemblée deux mémoires remarquables.--Il est

nommé ministre des affaires étrangères.--Il prend le parti de

Barras contre les Assemblées.--Rupture des négociations de

Lille.--Adresse aux agents diplomatiques.--Paix de

Campo-Formio.--Bonaparte va en Égypte.--Les démocrates triomphent

dans le Directoire.--M. de Talleyrand quitte le ministère, et

publie une réponse aux accusations portées contre lui.--Paris

fatigué du Directoire.--Bonaparte revient d'Égypte.--Talleyrand

s'unit à Sieyès pour renverser le gouvernement, et remettre le

pouvoir aux mains de Bonaparte.

Lorsque M. de Talleyrand fit sa première apparition en Angleterre,

beaucoup de personnes dans ce pays continuaient encore à être bien

disposées pour la révolution française, et regardaient avec estime

ceux qui avaient cherché à détruire des abus criants plutôt qu'à

mettre en pratique de folles théories. Ainsi, quoique naturellement

précédé par les calomnies qui avaient certainement dû avoir cours à

propos d'un homme qui avait joué un rôle aussi remarquable sur une

scène aussi remplie d'événements que celle qu'il venait de quitter,

l'ex-évêque d'Autun fut, en somme, bien accueilli par une grande

partie de notre aristocratie, et devint l'un des familiers de

Lansdowne House. Le père du feu marquis m'a dit qu'il se rappelait l'y

avoir vu dîner fréquemment, et qu'il l'avait trouvé remarquablement

silencieux et remarquablement pâle. En effet, un contemporain décrit

M. de Talleyrand à cette époque comme visant à produire de l'effet par

son air d'extrême réserve: «Ses manières étaient froides, il parlait

peu; son visage, qui, dans sa première jeunesse, se distinguait par sa

grâce et sa délicatesse, était devenu quelque peu bouffi et rond, et

en une certaine mesure efféminé, ce qui contrastait d'une façon

singulière avec une voix sonore et sérieuse que personne ne

s'attendait à trouver avec une telle physionomie. Il évitait les

avances plutôt qu'il n'en faisait; il n'était ni indiscret, ni gai, ni

familier, mais sentencieux, cérémonieux et observateur; et les

Anglais savaient à peine ce qu'ils devaient faire d'un Français qui

représentait si peu le caractère national.» Mais cet extérieur n'était

qu'un masque, qu'il jetait loin de lui dans les cercles où il était à

son aise, parlant alors librement, prenant la plus grande peine pour

plaire, et se faisant remarquer par le choix de ses expressions et par

un certain esprit épigrammatique qui avait un singulier charme pour

ceux qui étaient habitués à sa société. C'est à lui que l'on doit le

mot cité par Chamfort, à propos de Rulhières[21]. Chamfort disait

qu'il ne savait pas pourquoi on accusait Rulhières d'être méchant, car

dans toute sa vie il n'avait jamais fait qu'une seule action méchante.

M. de Talleyrand répondit sèchement: «Et quand finira-t-elle?» Un

soir, que l'on jouait au whist, on vint à parler d'une vieille dame

qui s'était mariée avec son laquais; quelques personnes exprimaient

leur surprise, lorsque M. de Talleyrand, comptant ses points, dit

d'une voix lente, et en traînant sur les mots: «A neuf, on ne compte

pas les honneurs.»

[21] M. de Rulhières, l'ancien secrétaire du baron de Breteuil à

Saint-Pétersbourg, le confident du maréchal de Richelieu, le

poëte de la duchesse d'Egmont, narrateur fort redouté de

Catherine II, etc., etc.

«Une autre fois», dit l'écrivain auquel j'emprunte ces citations,

«nous parlions de l'infamie d'un collègue, lorsque je me mis à dire:

«Cet homme est capable d'assassiner n'importe qui!» «Assassiner, non!

mais empoisonner, oui!» dit froidement M. de Talleyrand.

«Sa manière de conter était pleine de grâce, il était un modèle de bon

goût pour la conversation. Indolent, voluptueux, né pour la richesse

et la grandeur, il s'accoutuma dans l'exil à une vie simple et pleine

de privations, partageant avec ses amis le produit de sa magnifique

bibliothèque, qu'il vendit très-mal, l'esprit de parti empêchant

beaucoup de gens de devenir ses acheteurs.»

Cette description, tirée de Dumont (p. 361, 362), est intéressante en

tant que croquis de M. de Talleyrand à l'une des époques les plus

critiques de sa vie; c'est-à-dire au commencement de sa carrière comme

diplomate. En effet, le voyage qu'il fit alors en Angleterre avait un

caractère officiel; la pensée de cette mission avait été suggérée

d'abord à Louis XVI par M. de Montmorin, et cette mission fut confiée

à M. de Talleyrand par le successeur de M. de Montmorin. C'est ce que

le monde politique de Londres soupçonna alors, sans en avoir la preuve

certaine. Lord Gower (ambassadeur d'Angleterre à Paris) en parle, en

effet, en janvier, comme d'une _mission_ pacifique. Lord Grenville,

dans une communication à lord Gower, en février, dit que M. de

Talleyrand lui a apporté une lettre de M. Delessart, alors ministre

des affaires étrangères, et en mars il écrit encore ceci[22]:

«J'ai vu M. de Talleyrand deux fois depuis son arrivée pour les

affaires de sa _mission_ dans ce pays.

[22] 9 mars. Lord Grenville à lord Gower.

«La première fois il m'expliqua très-longuement le désir du

gouvernement français ainsi que de la nation d'entrer dans l'union la

plus intime avec la Grande-Bretagne, et proposa que ceci fût fait par

une garantie mutuelle, ou de toute autre manière que le gouvernement

de ce pays proposerait. Ayant établi cela, il demanda instamment à ne

pas recevoir tout de suite une réponse, mais à me revoir à cet effet.

Je lui dis que, eu égard à sa requête, je le verrais de nouveau, ainsi

qu'il le désirait, quoiqu'il me parût loyal de lui dire que, selon

toute probabilité, ma réponse serait qu'il était absolument impossible

d'entrer dans aucune espèce de discussion ou négociation avec une

personne n'ayant aucune mission officielle pour traiter ces matières.

Quand je le revis, je le lui répétai, lui disant que c'était la seule

réponse que je pusse donner à toutes les propositions qu'il pourrait

me faire, quoique je n'eusse aucune peine à lui dire individuellement,

ainsi que je l'avais dit à tout Français avec lequel j'avais causé de

l'état actuel de la France, que le gouvernement de Sa Majesté n'avait

nulle envie de fomenter ou de prolonger des troubles dans ce pays,

afin d'en retirer du profit pour l'Angleterre.»

La réserve de lord Grenville à entrer alors en discussion politique

avec M. de Talleyrand pouvait être causée, jusqu'à un certain point,

par la position du ministère français; car, quoique M. de Talleyrand

eût, ainsi que je l'ai dit, été porteur d'une lettre de M. Delessart,

qui appartenait à la partie la plus modérée du ministère français, son

ami le plus intime au sein de ce ministère était le comte de Narbonne,

qui avait été nommé ministre de la guerre justement avant le départ

de M. de Talleyrand, et qui, étant le membre le plus jeune et le plus

ardent du gouvernement, voulait une guerre immédiate contre

l'Autriche, comme le seul moyen de sauver la France de l'agitation

intérieure qui la dévorait, et aussi de séparer définitivement le roi

des émigrés français et de la cour de Vienne, dont les conseils

faisaient qu'il était impossible de compter sur son concours.

M. de Talleyrand partageait ces idées. Toutefois, les collègues de M.

de Narbonne commencèrent bientôt à trouver les vues du jeune soldat

trop téméraires, quoique pendant un certain temps ils y eussent donné

un demi-assentiment; et la position de M. de Talleyrand, devenue de

plus en plus difficile, arriva à être impossible après sa

conversation, en mars, avec lord Grenville. En conséquence, il

retourna à Paris et, en arrivant aux portes de cette ville, il apprit

que M. de Narbonne n'était plus au pouvoir. Mais les constitutionnels

modérés qui avaient pensé gouverner sans M. de Narbonne arrivaient au

pouvoir lorsque leur parti avait déjà perdu son influence, et ils

furent incapables de lutter contre l'opposition à laquelle

l'éloignement de leur collègue populaire avait donné une nouvelle

impulsion. Ils cédèrent donc bientôt le pas à la célèbre Gironde,

groupe d'hommes qui, tout sévères que fussent les principes de la

plupart d'entre eux, était assez disposé à mettre à profit

l'assistance d'hommes capables moins scrupuleux; et le général

Dumouriez, aventurier habile et hardi, devint ministre des affaires

étrangères. Il avait précisément la même manière de voir que Narbonne

quant à une guerre avec l'Autriche, et il pensait qu'il était de la

plus grande importance de s'assurer de la neutralité de l'Angleterre.

Nous apprenons de lord Gower que M. de Talleyrand, au retour de sa

récente expédition, eut l'adresse de parler en termes favorables des

sentiments du gouvernement anglais et d'attribuer à l'irrégularité du

caractère dont il était revêtu, ce qui, dans le langage de ce

gouvernement, avait pu paraître peu amical. Il fut choisi encore une

fois pour négocier; et bien que, pas plus que la première fois, il ne

pût être nommé ambassadeur, tout ce que la loi autorisait fut mis en

jeu pour lui faire une situation qui eût de l'autorité et du poids;

Louis XVI lui remit une lettre pour Georges III, lettre dans laquelle

il exprimait sa confiance en celui qui en était porteur. En même

temps, M. de Chauvelin, gentilhomme à la mode, professant des

principes populaires, mais qui n'aurait jamais été élevé à un poste

aussi important si M. de Talleyrand n'eût été son conseiller, fut

nommé ministre plénipotentiaire.

M. Dumouriez annonce cette double nomination à lord Grenville le 21

avril, c'est-à-dire le lendemain de la déclaration de guerre à

l'Autriche, et il dit:

«Que M. de Talleyrand, dans son récent voyage à Londres, avait parlé à

lord Grenville du désir du gouvernement français de contracter les

relations les plus intimes avec la Grande-Bretagne; qu'il était

particulièrement désirable en ce moment où la France était à la veille

d'une guerre qu'elle n'avait pu éviter, de s'assurer l'amitié de ce

gouvernement qui pouvait le plus contribuer à amener une paix; que,

dans cette intention, on avait nommé ministre plénipotentiaire M. de

Chauvelin, gentilhomme choisi à cause de la connaissance qu'avait Sa

Majesté de sa personne, de ses sentiments et de ses talents; et que,

vu l'extrême importance de la négociation, on lui avait adjoint M. de

Talleyrand (dont les talents étaient bien connus de lord Grenville),

et M. de Roveray[23], autrefois procureur général à Genève,

gentilhomme connu en Suisse aussi bien qu'en France; et que le roi

espérait que les efforts de ces trois personnages, qui comprenaient la

situation de la France, et qui jouissaient de la confiance du peuple

français, ne seraient pas sans résultat.»

[23] En qualité de secrétaire de la mission.

Cette lettre était datée, ainsi que nous l'avons dit, du 20 avril;

mais l'ambassade n'atteignit pas sa destination avant le mois de mai.

M. de Chauvelin avait été tout d'abord mécontent de ce qu'on lui eût

adjoint M. de Talleyrand, et se montrait assez disposé à laisser ce

mécontentement se prolonger indéfiniment, jusqu'à ce que le ministre,

fatigué de ces querelles engagées à propos de bagatelles dans un

moment si critique, y eut coupé court en disant:

«M. de Talleyrand s'amuse, M. de Chauvelin fronde, M. de Roveray

marchande: si ces messieurs ne sont pas partis demain soir, ils seront

remplacés.»

Cette anecdote (racontée par Dumont) est digne d'attention, comme

témoignant de l'insouciante indolence que le ci-devant évêque

affectait souvent dans les affaires qu'il avait le plus à cœur,

indolence qu'il justifiait ensuite par la maxime bien connue: «Point

de zèle, monsieur!»

Essai sur Talleyrand · 第 32 / 89 题