Il est intéressant de considérer les vues et la conduite de M. de
Talleyrand dans ce moment critique. Des contemporains nous ont dit que
lui et Sieyès croyaient que la révolution aurait meilleure chance de
réussir avec une monarchie limitée sous un nouveau chef, élu par la
nation, que sous l'ancien monarque, qui réclamait son trône en vertu
du droit héréditaire, et il est facile de comprendre cette manière de
raisonner.
Un roi qui avait succédé à un trône du haut duquel ses ancêtres
avaient pendant des siècles gouverné leurs peuples d'une manière
absolue, ne pouvait être qu'à demi satisfait de posséder par tolérance
un débris de l'ancienne autorité de ses ancêtres; et il était
impossible, d'un autre côté, que le peuple eût jamais une entière
confiance en un prince qui avait à oublier les idées qui lui avaient
été transmises avec le sceptre avant de pouvoir respecter celles qui
en restreignaient l'usage. Louis XVI, de plus, avait essayé de
s'échapper de son palais, comme un prisonnier s'échappe de sa prison,
et, c'était comme un captif qui tente de s'évader qu'il avait été pris
et ramené à son lieu de réclusion.
D'un roi réduit à cette condition, il était difficile de faire autre
chose qu'une poupée, destinée à être pendant quelque temps
l'instrument, et bientôt la victime des partis en lutte.
M. de Talleyrand avait toujours eu un penchant pour la branche
d'Orléans de la maison de Bourbon; et, d'ailleurs, il ne pensait pas
autant de mal du personnage important qui était alors le représentant
de la famille d'Orléans, que les contemporains d'après lesquels la
postérité a tracé son portrait.
Il dit un jour de ce prince, avec une de ces expressions énergiques
qui lui étaient familières: «Le duc d'Orléans est le vase dans lequel
on a jeté toutes les ordures de la Révolution;» et ce n'était pas
inexact. Philippe d'Orléans, en effet, qui a été connu dans l'histoire
sous le sobriquet d'«Égalité,» n'était propre ni pour le rôle d'un
grand souverain en des temps agités, ni pour celui d'un tranquille et
obscur citoyen dans une époque plus calme. Néanmoins, il n'était pas
aussi mauvais qu'on a bien voulu le dire; car tous, les légitimistes
comme les républicains, ont été obligés de noircir son caractère afin
d'excuser leur conduite envers lui.
Son caractère a, de plus, été mal jugé et exagéré, parce que nous
l'avons envisagé à la clarté lugubre de ce vote monstrueux qui ramène
toujours la dernière période de sa vie d'une manière horrible devant
nous. Cependant, en réalité, c'était un homme faible, conduit aux
mauvaises actions par manque de principes, plutôt qu'un homme d'une
nature violente et dépravée qui ne recule pas devant les crimes quand
ils semblent devoir servir son ambition. Sa seule passion violente
était le désir qu'on parlât de lui.
Le roi, en s'y prenant habilement, aurait peut-être pu faire servir au
profit de sa monarchie cette passion dominante de son plus puissant
sujet, car le jeune duc de Chartres désira à une certaine époque
briller comme aspirant à la célébrité militaire. Mais le gouvernement
repoussa sa requête d'être employé comme il convenait à son rang; et
lorsque, en dépit de ce refus, il figura comme volontaire dans un
combat naval, la cour, d'une manière injuste et impolitique, fit
courir des bruits mettant en doute son courage. Risquer sa vie dans un
ballon, se plonger dans toutes les extravagances de la débauche,
professer les opinions républicaines tout en étant le premier prince
du sang royal, c'étaient autant de révélations du caractère qui aurait
pu faire de lui un vaillant soldat, un bigot exalté, un royaliste
zélé, même un assez bon monarque constitutionnel.
Quant aux histoires variées de ses conspirations incessantes et de ses
manœuvres compliquées pour exciter la populace, débaucher les
soldats, et s'emparer de la couronne, elles sont, à mon avis, aussi
peu dignes de crédit que les histoires ayant cours à la même époque
sur l'ivrognerie de Louis XVI et les désordres de Marie-Antoinette. Il
appartenait à cette classe d'hommes décrite par Tacite comme «aimant
l'oisiveté--tout en détestant le tranquillité;» il était de ceux qui
cherchent la popularité plutôt que le pouvoir, et dont le caractère
est aisément façonné et modifié par les circonstances. Si M. de
Talleyrand pensa à lui donner ce qui fut appelé dans la suite une
«couronne de citoyen,» ce plan était peut-être encore le meilleur qui
pût être adopté. Il faut se rappeler que Philippe d'Orléans n'avait
pas encore été déshonoré et souillé par les folies ou les crimes
auxquels il se laissa entraîner dans la suite. Mais à ce projet il y
avait un grand et insurmontable obstacle.
Le général la Fayette commandait la garde nationale de Paris, et
quoique sa popularité fût déjà sur le déclin, il était encore,
Mirabeau mort, le plus puissant citoyen qu'eût suscité la révolution.
Il ne désirait ni courir de nouveaux risques, ni acquérir plus de
puissance, ni voir sur le trône un souverain qui possédât plus de
popularité ou d'autorité que le roi qui s'était sauvé.
Courageux plutôt qu'audacieux, plus avide de popularité que de
pouvoir, chevalier errant, aimable enthousiaste plutôt que grand
capitaine ou politique pratique, le rôle qui lui convenait était de se
faire passer aux yeux du peuple comme le gardien de la constitution,
et aux yeux du souverain comme l'idole de la nation. C'était là le
rôle auquel il voulait se borner; et Louis XVI était le monarque sous
lequel il pouvait jouer le plus facilement ce rôle. Mais ce n'était
pas tout. Les hommes ambitieux consentent quelquefois à partager les
attributs du pouvoir; les hommes vains ne consentent jamais à partager
le plaisir des applaudissements: et l'on dit que la Fayette n'oublia
jamais que, dans la journée mémorable qui suivit la destruction de la
Bastille, un autre buste, celui du duc d'Orléans, fut porté en
triomphe avec le sien dans les rues de Paris. Par conséquent, il était
décidément opposé à l'idée de faire le duc d'Orléans roi de France.