VIII

Il est intéressant de considérer les vues et la conduite de M. de

Talleyrand dans ce moment critique. Des contemporains nous ont dit que

lui et Sieyès croyaient que la révolution aurait meilleure chance de

réussir avec une monarchie limitée sous un nouveau chef, élu par la

nation, que sous l'ancien monarque, qui réclamait son trône en vertu

du droit héréditaire, et il est facile de comprendre cette manière de

raisonner.

Un roi qui avait succédé à un trône du haut duquel ses ancêtres

avaient pendant des siècles gouverné leurs peuples d'une manière

absolue, ne pouvait être qu'à demi satisfait de posséder par tolérance

un débris de l'ancienne autorité de ses ancêtres; et il était

impossible, d'un autre côté, que le peuple eût jamais une entière

confiance en un prince qui avait à oublier les idées qui lui avaient

été transmises avec le sceptre avant de pouvoir respecter celles qui

en restreignaient l'usage. Louis XVI, de plus, avait essayé de

s'échapper de son palais, comme un prisonnier s'échappe de sa prison,

et, c'était comme un captif qui tente de s'évader qu'il avait été pris

et ramené à son lieu de réclusion.

D'un roi réduit à cette condition, il était difficile de faire autre

chose qu'une poupée, destinée à être pendant quelque temps

l'instrument, et bientôt la victime des partis en lutte.

M. de Talleyrand avait toujours eu un penchant pour la branche

d'Orléans de la maison de Bourbon; et, d'ailleurs, il ne pensait pas

autant de mal du personnage important qui était alors le représentant

de la famille d'Orléans, que les contemporains d'après lesquels la

postérité a tracé son portrait.

Il dit un jour de ce prince, avec une de ces expressions énergiques

qui lui étaient familières: «Le duc d'Orléans est le vase dans lequel

on a jeté toutes les ordures de la Révolution;» et ce n'était pas

inexact. Philippe d'Orléans, en effet, qui a été connu dans l'histoire

sous le sobriquet d'«Égalité,» n'était propre ni pour le rôle d'un

grand souverain en des temps agités, ni pour celui d'un tranquille et

obscur citoyen dans une époque plus calme. Néanmoins, il n'était pas

aussi mauvais qu'on a bien voulu le dire; car tous, les légitimistes

comme les républicains, ont été obligés de noircir son caractère afin

d'excuser leur conduite envers lui.

Son caractère a, de plus, été mal jugé et exagéré, parce que nous

l'avons envisagé à la clarté lugubre de ce vote monstrueux qui ramène

toujours la dernière période de sa vie d'une manière horrible devant

nous. Cependant, en réalité, c'était un homme faible, conduit aux

mauvaises actions par manque de principes, plutôt qu'un homme d'une

nature violente et dépravée qui ne recule pas devant les crimes quand

ils semblent devoir servir son ambition. Sa seule passion violente

était le désir qu'on parlât de lui.

Le roi, en s'y prenant habilement, aurait peut-être pu faire servir au

profit de sa monarchie cette passion dominante de son plus puissant

sujet, car le jeune duc de Chartres désira à une certaine époque

briller comme aspirant à la célébrité militaire. Mais le gouvernement

repoussa sa requête d'être employé comme il convenait à son rang; et

lorsque, en dépit de ce refus, il figura comme volontaire dans un

combat naval, la cour, d'une manière injuste et impolitique, fit

courir des bruits mettant en doute son courage. Risquer sa vie dans un

ballon, se plonger dans toutes les extravagances de la débauche,

professer les opinions républicaines tout en étant le premier prince

du sang royal, c'étaient autant de révélations du caractère qui aurait

pu faire de lui un vaillant soldat, un bigot exalté, un royaliste

zélé, même un assez bon monarque constitutionnel.

Quant aux histoires variées de ses conspirations incessantes et de ses

manœuvres compliquées pour exciter la populace, débaucher les

soldats, et s'emparer de la couronne, elles sont, à mon avis, aussi

peu dignes de crédit que les histoires ayant cours à la même époque

sur l'ivrognerie de Louis XVI et les désordres de Marie-Antoinette. Il

appartenait à cette classe d'hommes décrite par Tacite comme «aimant

l'oisiveté--tout en détestant le tranquillité;» il était de ceux qui

cherchent la popularité plutôt que le pouvoir, et dont le caractère

est aisément façonné et modifié par les circonstances. Si M. de

Talleyrand pensa à lui donner ce qui fut appelé dans la suite une

«couronne de citoyen,» ce plan était peut-être encore le meilleur qui

pût être adopté. Il faut se rappeler que Philippe d'Orléans n'avait

pas encore été déshonoré et souillé par les folies ou les crimes

auxquels il se laissa entraîner dans la suite. Mais à ce projet il y

avait un grand et insurmontable obstacle.

Le général la Fayette commandait la garde nationale de Paris, et

quoique sa popularité fût déjà sur le déclin, il était encore,

Mirabeau mort, le plus puissant citoyen qu'eût suscité la révolution.

Il ne désirait ni courir de nouveaux risques, ni acquérir plus de

puissance, ni voir sur le trône un souverain qui possédât plus de

popularité ou d'autorité que le roi qui s'était sauvé.

Courageux plutôt qu'audacieux, plus avide de popularité que de

pouvoir, chevalier errant, aimable enthousiaste plutôt que grand

capitaine ou politique pratique, le rôle qui lui convenait était de se

faire passer aux yeux du peuple comme le gardien de la constitution,

et aux yeux du souverain comme l'idole de la nation. C'était là le

rôle auquel il voulait se borner; et Louis XVI était le monarque sous

lequel il pouvait jouer le plus facilement ce rôle. Mais ce n'était

pas tout. Les hommes ambitieux consentent quelquefois à partager les

attributs du pouvoir; les hommes vains ne consentent jamais à partager

le plaisir des applaudissements: et l'on dit que la Fayette n'oublia

jamais que, dans la journée mémorable qui suivit la destruction de la

Bastille, un autre buste, celui du duc d'Orléans, fut porté en

triomphe avec le sien dans les rues de Paris. Par conséquent, il était

décidément opposé à l'idée de faire le duc d'Orléans roi de France.

Essai sur Talleyrand · 第 31 / 89 题