VI

Lorsque M. de Talleyrand refusa l'archevêché de Paris, il est clair

qu'il n'attendait plus rien de l'Église; et à partir de ce moment il

conçut sans aucun doute l'idée de se libérer de ses entraves à la

première occasion convenable: cette occasion ne se fit pas longtemps

attendre, car le 26 avril, le lendemain du jour où il avait consacré

le curé Expelles, évêque nouvellement élu du Finistère, parut un bref

ainsi annoncé dans le Moniteur du 1er mai 1791:

«_Le bref du Pape est arrivé jeudi dernier. De Talleyrand

Périgord, ancien évêque d'Autun, y est suspendu de toutes

fonctions, et excommunié après quarante jours s'il ne vient pas à

résipiscence._»

Le moment était alors venu de prendre cette mesure décisive devant

laquelle l'ecclésiastique avait reculé, quoiqu'il sût qu'il faudrait

en venir là; car il avait trop de tact pour penser à rester

ecclésiastique quand pesait sur lui une interdiction prononcée par le

chef suprême de son Église, et il n'était nullement prêt à abandonner

sa carrière politique, et à se réconcilier avec Rome, du moment que

cette réconciliation entraînerait avec elle le renoncement à la

richesse et à l'ambition. Il ne lui restait donc d'autre alternative

que d'abandonner la profession qu'il avait été forcé d'embrasser.

C'est ce qu'il fit immédiatement, et sans hésiter; paraissant

désormais dans le monde (quoique désigné quelquefois dans les

documents publics comme l'abbé de Périgord, ou l'ancien évêque

d'Autun) sous le simple titre de M. de Talleyrand, titre que je lui ai

déjà souvent donné, et sous lequel, d'un consentement universel, il a

passé à la postérité, bien qu'il fût destiné à obtenir des titres bien

plus élevés.

L'acte était téméraire; mais, ainsi que la plupart des actes

téméraires accomplis dans des circonstances difficiles, il n'était pas

imprudent (j'en parle comme d'une affaire de calcul mondain); il

arracha un prêtre indifférent à une position qu'il ne pouvait occuper

avec décence qu'au moyen d'une constante hypocrisie; et il permit à un

habile homme d'État de se livrer tout entier à une carrière à laquelle

s'adaptaient merveilleusement ses talents. Le renoncement de M. de

Talleyrand à l'Église ne fut d'ailleurs pas alors un événement aussi

remarquable qu'il l'eût été dans tout autre temps; car la France, et

même l'Europe, étaient alors semées d'ex-ecclésiastiques de tous

grades, auxquels il n'était plus permis de se revêtir de leur costume,

ni de remplir leurs devoirs, et qui, dans beaucoup de cas, étaient

obligés de déguiser leur vocation réelle sous celle qui leur procurait

leur subsistance journalière. Néanmoins, le cas particulier de

l'évêque d'Autun excita l'attention et la méritait. C'était comme

organe et représentant de l'Église de France que ce prélat avait

contribué dans une mesure considérable à en aliéner la propriété et à

en changer la constitution; et maintenant, ses frères du clergé étant

ce qu'il les avait faits, il secouait volontairement leur habit de

dessus ses épaules et renonçait à participer en aucune manière à leur

sort.

On pouvait, il est vrai, alléguer que personne n'avait perdu davantage

que lui à la destruction de l'ancienne Église et de ses institutions,

que dans l'origine il s'était fait prêtre contre son gré, et qu'il

était forcé de choisir entre ses convictions comme citoyen, et ses

obligations comme ecclésiastique. Cependant, cet abandon de son ordre

par quelqu'un qui en avait été l'un des membres les plus éminents,

était sans nul doute un scandale. Le monde, il est vrai, pardonne

habituellement à ceux qu'il est de son intérêt d'excuser, et M. de

Talleyrand, s'il fut coupable, eut la consolation de vivre assez

longtemps pour voir ses erreurs pardonnées ou excusées par beaucoup de

catholiques rigides, qui se plaisaient dans sa société, par plusieurs

princes très-pieux, qui avaient besoin de ses services, et par le pape

lui-même, lorsque Sa Sainteté se trouva dans une situation où elle

avait à craindre son mauvais vouloir et à désirer sa bienveillance;

cependant, pour lui, il ne se sentit jamais entièrement à l'aise quant

à sa première profession, et il était si susceptible à ce sujet que le

plus sûr moyen de l'offenser était d'y faire allusion. Une dame,

longtemps liée avec M. de Talleyrand, m'a raconté qu'il n'aimait pas

entendre prononcer le mot d'_étole_.

Quant à Louis XVI, quoiqu'il fît de perpétuels compromis avec sa

conscience, il devait naturellement, plus que tout autre, être

scandalisé de voir ainsi un évêque redevenir laïque avec le plus grand

calme, et il faut ajouter que M. de Talleyrand était de toutes les

personnes la moins faite pour respecter les scrupules de Louis XVI.

Il est donc permis de supposer avec toute apparence de raison que,

quels que fussent les rapports qui existassent indirectement entre eux

à cette époque, ces rapports n'étaient ni intimes ni marqués de

cordialité, mais plutôt tels que ceux que les hommes entretiennent

quelquefois avec des personnes qu'ils n'aiment pas et en qui ils n'ont

aucune confiance, mais qu'ils sont prêts à servir sous main ou dont

ils sont disposés à recevoir les services, si les circonstances

devaient rendre une intimité plus grande avantageuse aux deux partis.

Le roi, cependant, s'était trouvé de plus en plus embarrassé par les

avis opposés de ses conseillers, qui étaient nombreux et en qui il

n'avait jamais confiance, et il s'était montré de plus en plus

mécontent de la perspective d'avoir à donner sous peu son assentiment

à une constitution qu'il envisageait, en réalité, comme une

abdication. On ne fut donc pas surpris de découvrir, le 21 juin au

matin, qu'il avait quitté Paris avec sa famille; et l'on eut bientôt

après la certitude que les fugitifs s'étaient dirigés vers le nord de

la France et le camp de M. de Bouillé.

Il faut se rappeler que se retirer de la capitale au camp de cet

officier, dans le jugement, la capacité et la fidélité duquel Louis

XVI avait la plus entière confiance, c'était une partie de l'ancien

plan de Mirabeau.

Mais ce n'était pas tout: le roi, dans une pièce qu'il laissait

derrière lui, annonçait que c'était son intention de se retirer dans

quelque partie de son «royaume où il pourrait librement exercer son

jugement; là il ferait à la constitution proposée» (elle était sur le

point d'être achevée) «les changements qui lui paraîtraient

nécessaires pour maintenir la sainteté de la religion, pour fortifier

l'autorité royale, et pour consolider un système de vraie liberté.»

Une déclaration de cette sorte était aussi comprise dans le plan de

Mirabeau: seulement les termes en auraient peut-être eu plus de

précision que ceux que je viens de citer. M. de Montmorin, ministre

des affaires étrangères--signataire du passe-port avec lequel le roi

venait de s'enfuir comme domestique d'une madame de Korff--avait été

initié, comme nous le savons, aux secrets de Mirabeau, et M. de

Talleyrand était l'un des amis de M. de Montmorin, et s'était assis,

ainsi que nous venons de le voir, au chevet de Mirabeau pendant ses

dernières heures. D'où il est permis d'inférer, nonobstant les causes

qui empêchaient une sympathie réelle et une entente cordiale entre le

roi et l'ex-évêque d'Autun, que ce dernier était dans le secret de la

fuite du premier, et qu'il se préparait à jouer un rôle dans les plans

qui devaient commencer à s'exécuter aussitôt que cette fuite en aurait

donné le signal.

En effet, des bruits de ce genre, concernant M. de Montmorin et M. de

Talleyrand, circulèrent à Paris pendant un moment.

Mais M. de Montmorin donna satisfaction à l'Assemblée, en prouvant

qu'il n'avait participé en aucune manière à l'évasion du roi; et les

rapports sur le compte de M. de Talleyrand ne furent jamais reproduits

que par un ou deux de ces journaux qui, à cette époque, déshonoraient

la liberté de la presse en se montrant prêts à publier avec une égale

indifférence, soit la vérité, soit le mensonge.

Il faut aussi remarquer que M. de Lafayette, dont l'autorité peut être

acceptée en pareille matière, accuse formellement le roi d'avoir

laissé ignorer ses intentions à M. de Montmorin et à ses plus intimes

amis. «Il était ignoré,» dit M. de Lafayette, «de ses ministres, des

royalistes de l'Assemblée, tous laissés exposés à un grand péril.

Telle était la situation, non-seulement des gardes nationaux de

service, de leurs officiers, mais des amis les plus dévoués du roi, du

duc de Brissac, commandant des cent-Suisses, et de M. de Montmorin,

qui avait très-innocemment donné un passe-port sous le nom de baronne

de Korff.»

Il serait difficile d'expliquer ce qu'a d'inconséquent la conduite de

Louis XVI, si l'on ne se reportait à l'inconséquence de son caractère:

je suis, toutefois, disposé à croire qu'après la mort de Mirabeau, il

comprit qu'il serait impossible d'unir une portion considérable de

l'Assemblée et de l'armée dans un plan commun, et qu'il commença alors

à poursuivre deux plans en même temps: l'un, relatif à la politique

qu'il aurait à poursuivre s'il restait dans la capitale, projet qu'il

étudia probablement avec le secours de M. de Montmorin, qui était lié

avec les membres les plus influents du parti constitutionnel de

l'Assemblée; l'autre, relatif à sa fuite, qu'il confia seulement au

général dans le camp duquel il allait se réfugier, et aux amis et

partisans particuliers qui prenaient peu de part aux affaires

publiques. On peut aussi présumer que, par suite de son indolence et

de son indécision habituelles, ne s'arrêtant jamais longtemps ni avec

fermeté au même projet, il se laissait épouvanter en songeant aux

colères de la populace au moment où il aurait été le plus disposé à

rester tranquillement dans son palais, et qu'il se laissait alarmer

par le danger et les difficultés de la fuite, alors même qu'il

pressait le plus activement les préparatifs de son voyage. C'est ainsi

que l'on peut le mieux s'expliquer comment il écrivait à M. de Bouillé

de l'attendre à Montmédy, quand huit jours auparavant (23 avril) il

avait déclaré aux souverains de l'Europe qu'il était satisfait de sa

position à Paris: c'est aussi de cette manière que l'on peut arriver à

comprendre comment, deux ou trois jours avant son évasion des

Tuileries, il assurait solennellement le général de la garde nationale

qu'il ne tenterait pas de quitter ce palais[19].

[19] «Ce prince (Louis XVI) dont on ne peut trop déplorer le

manque de bonne foi dans cette occasion, lui donna des assurances

si positives, si solennelles, qu'il crut pouvoir répondre _sur sa

tête_ que le roi ne partirait pas.» (_Mémoires de Lafayette._)

Il faisait rarement ce qu'il avait l'intention de faire, et se

démentait plus souvent pour avoir changé d'intentions, que pour avoir

eu l'intention de manquer de sincérité.

Essai sur Talleyrand · 第 29 / 89 题