Alors, ou peut-être un peu après ce moment, on aurait pu voir une
multitude agitée, pleurant, s'enquérant et se précipitant dans la
direction d'une maison de la rue de la Chaussée-d'Antin. On était aux
premiers jours d'avril, et dans l'intérieur de cette maison--respirant
par les fenêtres ouvertes l'air embaumé qui rafraîchissait pour un
moment son front brûlant, et accueillant avec reconnaissance la voix
anxieuse de la multitude qui venait s'informer de lui--dans
l'intérieur de cette maison était couché Mirabeau mourant, qui allait
emporter avec lui dans la tombe tout ce qui restait au peuple de
sagesse et de modération; et, ainsi qu'il le disait lui-même avec
tristesse et fierté, les derniers fragments de cette monarchie qu'il
avait eu la puissance d'abattre et qu'il se vantait de pouvoir
relever. A côté de ce lit de mort se trouvait l'évêque d'Autun. Une
étrange combinaison de circonstances avait réuni ces deux personnages,
dont le caractère était essentiellement différent, mais dont la
position se ressemblait à certains égards.
L'un était éloquent, passionné, impérieux, imprudent; l'autre, calme,
poli, logique et prudent. Mais tous les deux appartenaient à
d'illustres familles, étaient doués de grands talents et avaient été
dépossédés de leur place légitime dans la société. Tous les deux aussi
avaient une politique libérale, et cela par vengeance et par ambition,
aussi bien que par principe et par conviction. Aristocrates alliés à
une faction démocratique, royalistes en lutte ouverte contre ceux qui
respectaient le plus la monarchie, ils s'étaient engagés, pour faire
triompher la modération, dans un combat entre les deux partis
extrêmes.
Mirabeau était le cinquième enfant, mais il devint, par la mort d'un
frère, le fils aîné du marquis de Mirabeau, riche propriétaire et chef
d'une noble maison de Provence; il avait été marié très-jeune à une
riche héritière, et destiné à l'armée. Cependant, abandonnant sa
profession, séparé de sa femme, constamment entraîné dans des
embarras, tantôt d'argent, tantôt d'amour, il avait mené la vie de
garçon, vie remplie d'intrigues, d'indigence et d'aventures, jusqu'à
l'âge de quarante ans, victime, tantôt de sa nature impétueuse, tantôt
de l'imprudente et absurde sévérité de son père, dont les deux
occupations favorites étaient de persécuter sa famille et de publier
des pamphlets destinés à améliorer le sort de l'humanité. Ainsi,
souvent enfermé, toujours dans les difficultés (le premier et le
dernier moyen de correction du vieux marquis étant de se procurer une
_lettre de cachet_ et d'arrêter la pension de son fils), le comte de
Mirabeau avait dû ses moyens d'existence presque entièrement à ses
talents, qui pouvaient s'appliquer aux lettres, quoiqu'ils fussent
encore plus faits pour l'action.
Pendant un court répit que lui avaient laissé les calamités de tout
genre qui le frappaient, répit dont il avait profité pour faire, à
Paris même, des efforts désespérés afin d'améliorer sa position, il
avait été mis en relation avec M. de Talleyrand, qui, frappé de ses
talents et touché de ses malheurs, le recommanda à M. de Calonne,
d'après l'avis duquel il fut envoyé par M. de Vergennes, alors
ministre des affaires étrangères, remplir une sorte de mission
confidentielle en Allemagne, peu de temps avant la mort du grand
Frédéric. Il revint de cette mission au moment où la France commençait
à être agitée par la convocation des «notables» suivie promptement de
celle des états généraux. Il vit d'un coup d'œil que l'on touchait à
une époque où ses talents éminents pourraient trouver leur emploi, et
dans laquelle son caractère hautain et flexible à la fois ferait son
chemin, soit par la force, soit par la persuasion; par conséquent,
toute son âme se dirigea vers ce but: devenir membre de cette
assemblée qu'il prédit dès le début devoir bientôt commander aux
destinées de son pays.
Certaines dépenses étaient nécessaires pour atteindre ce but, et
Mirabeau, comme à l'ordinaire, n'avait pas un liard. Le moyen qu'il
choisit pour se procurer la somme requise fut le moins honorable de
ceux auxquels il aurait pu avoir recours. Il publia un ouvrage qu'il
nomma: _Histoire privée de la cour de Berlin_, ouvrage rempli de
scandale public et privé, et où il trahissait la mission qui lui avait
été récemment confiée[17].
[17] Il a été dit pour la défense de Mirabeau que l'ouvrage,
composé par lui, fut publié à son insu par sa maîtresse, femme
d'un libraire. Mais outre l'entière invraisemblance de ce récit,
il y a le fait que Mirabeau resta jusqu'à sa mort dans les
meilleurs termes avec la personne qui, ayant livré ainsi un dépôt
des plus sacrés, n'aurait mérité que sa colère et son plus amer
mépris.
Naturellement, le gouvernement s'indigna; une poursuite fut intentée
contre lui devant le parlement de Paris; M. de Montmorin et d'autres,
qui l'avaient jusqu'alors protégé, lui dirent clairement qu'ils
désiraient rompre avec lui.
Mirabeau se débattit au milieu de toutes ces difficultés
déshonorantes. Il nia que l'ouvrage eût été publié avec son
autorisation.
Il fut repoussé par la noblesse de Provence, qui décida que, n'ayant
aucun fief à lui, il n'aurait pu siéger que comme délégué de son père;
mais il devint candidat du tiers-état pour Aix et fut élu. Ce fut
ainsi qu'il se présenta aux premières séances des états généraux, en
face du ministère qui l'avait accusé, et de l'aristocratie qui l'avait
répudié; tous deux allaient trouver en lui un hardi et formidable
ennemi.
Mais, quoiqu'il eût été poussé à bout par les circonstances, son
inclination et ses idées ne le portaient pas à agir en homme violent
et extrême.
Ses projets, quant à la France, se bornaient au désir de lui procurer
un gouvernement représentatif; et ses vues pour lui-même étaient
celles qui, sous un tel gouvernement, conduisent souvent les hommes
ambitieux à adopter l'opposition comme le chemin du pouvoir. Un
contemporain a dit de lui avec beaucoup de raison: «Il était tribun
par calcul, et aristocrate par goût.» Il visa à obtenir une
constitution pour son pays, et à être ministre de la couronne sous
l'empire de cette constitution.
M. de Talleyrand avait le même désir, et probablement la même
ambition. Ces deux hommes d'État, par conséquent, auraient
naturellement, dans le sein des états généraux, agi de concert comme
deux amis particuliers qui avaient la même manière de voir quant aux
affaires publiques.
Mais la publication de l'_Histoire secrète de la cour de Berlin_,
ayant offensé le ministre qui avait employé Mirabeau, ne pouvait être
que pénible et désagréable à M. de Talleyrand, à l'intercession duquel
Mirabeau avait dû cet emploi et à qui, outre cela, la correspondance
de Mirabeau avait été en grande partie adressée. Cette circonstance
avait donc fait cesser toute intimité privée entre ces deux
personnages qui allaient exercer une si grande influence sur les
événements dont l'heure avait sonné.
Toutefois, il est très-difficile pour deux hommes de jouer un rôle
important dans la même cause pendant un certain temps au sein d'une
assemblée populaire, et cela au moment d'une grande crise nationale,
sans renouer leurs vieilles relations ou en former de nouvelles. Il
est difficile de dire jusqu'à quel point les anciennes relations entre
M. de Talleyrand et Mirabeau se renouèrent; mais ils causaient déjà
ensemble d'une manière très-intime le 21 octobre 1789; c'est ce qui
ressort d'une lettre de Mirabeau au comte de Lamarck, lettre dans
laquelle Mirabeau établit que l'histoire d'une intrigue politique
secrète lui avait été confiée par l'évêque d'Autun.
On sait aussi maintenant qu'environ à cette époque, Mirabeau projetait
la formation d'un ministère auquel j'ai déjà fait allusion, et dans
lequel devaient entrer conjointement lui et M. de Talleyrand. Il est
très-possible que, si ce ministère s'était formé, l'histoire de la
France pendant les soixante années qui suivirent eût été différente.
Mais la mesure la plus fatale adoptée par l'Assemblée fut celle du 9
novembre 1789, qui empêchait tout député de devenir ministre tant que
durerait son mandat législatif, et même d'entrer au service de la
couronne pendant deux ans après la dissolution de l'Assemblée. Les
conséquences de cette résolution, dirigée contre ceux qui, comme
Mirabeau et M. de Talleyrand, espéraient fonder un gouvernement
constitutionnel et en prendre la direction, ces conséquences furent
incalculables. Les personnages qui avaient alors le plus d'influence
dans l'Assemblée et le pays étaient des hommes d'opinions modérées, de
grands talents et de grande ambition. De tels hommes, placés à la tête
des affaires, auraient pu contenir le mouvement et établir un
gouvernement populaire et sûr à la fois. Mais cette nouvelle règle
empêchait ceux qui étaient devenus les favoris de l'Assemblée
nationale et de la nation, d'employer leur influence pour soutenir le
pouvoir exécutif. De plus, si leurs passions étaient violentes et leur
position désespérée, elle les poussait à rechercher le pouvoir par des
moyens hostiles à la constitution qui détruisait leurs espérances.
Cet effet fut produit sur Mirabeau, et ses sentiments venant à être
connus de la cour, une sorte d'alliance s'établit entre eux au
printemps de 1790;--alliance conclue trop tard (puisque la plupart des
grandes questions sur lesquelles aurait pu s'exercer utilement
l'influence de Mirabeau étaient déjà tranchées) et aussi alliance
conduite de la manière la plus absurde; car tandis que le roi ouvrait
à Mirabeau sa bourse, il l'excluait de sa confiance, et pendant
longtemps, exigeait, comme condition préliminaire, que le traité qu'il
avait fait avec le grand orateur fût tenu secret, même à ses propres
ministres[18].
[18] Quand M. Mercy, ambassadeur d'Autriche, et, pendant
longtemps, agent intermédiaire entre la cour et Mirabeau, quitta
Paris, M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, fut, à
l'insu de ses collègues, initié au secret des engagements de la
cour, et autorisé à correspondre avec Mirabeau pour ce qui en
concernait l'exécution.
Mirabeau devait conseiller le roi en secret, le secourir indirectement
en public; mais le roi ne devait pas paraître lui être favorable, et
il devait être contrarié, contre-carré par les amis du roi.
L'erreur commise par les deux partis que concernait cet arrangement
fut le résultat, d'une part, du caractère faible et irrésolu de celui
qui ne faisait jamais rien entièrement ni sincèrement, et, de l'autre,
du caractère présomptueux et téméraire de celui qui ne doutait jamais
du succès de ce qu'il entreprenait, et qui se persuada alors
facilement à lui-même qu'ayant une fois triomphé de la difficulté
d'entrer en communication avec la cour, il réussirait bientôt à la
gouverner.
En effet, le désir qu'avait Mirabeau de servir la couronne étant
sincère et sa capacité étant évidente, il crut avec quelque raison que
l'on se fierait à sa sincérité, et qu'on donnerait à ses talents
l'occasion de se déployer.
Mais il est évident que le roi avait voulu acheter un ennemi dangereux
plutôt que conquérir un allié déterminé. Ainsi il continua à fournir
aux besoins de Mirabeau, à recevoir les rapports de Mirabeau, à faire
peu d'attention aux conseils de Mirabeau, jusqu'à ce que les affaires
devinrent si mauvaises que même l'irrésolution de Louis XVI fut
vaincue (c'était environ vers la fin de 1790), et alors, pour la
première fois, on s'occupa sérieusement d'un plan que le téméraire
orateur avait conseillé depuis longtemps déjà, mais que, jusqu'à ce
moment, la cour n'avait voulu ni sanctionner ni rejeter. Ce plan
consistait à éloigner le roi de Paris, à l'entourer de troupes
encore fidèles, et, avec le secours d'une nouvelle assemblée à
laquelle il faudrait préparer l'opinion publique, à réformer la
constitution,--alors sur le point d'être terminée,--constitution qui,
tout en prétendant être monarchique, non-seulement empêchait le
monarque d'exercer en réalité aucun pouvoir sans la permission
expresse d'une assemblée populaire, mais établissait, comme théorie
fondamentale, que le roi était simplement l'exécuteur de la souveraine
volonté de cette assemblée. C'est là une addition qui, à première vue,
peut sembler de peu d'importance, mais qui, calculée pour exercer jour
après jour son influence sur l'esprit des hommes et pour déterminer
ainsi leurs actes, ne pouvait manquer d'avoir un effet très-réel sur
le jeu quotidien de leurs institutions. Et ce n'était pas tout. Les
nations, comme les individus, ont, s'il est permis de parler ainsi,
deux volontés: celle du moment,--résultat du caprice, de la passion et
de l'impulsion,--et celle du loisir et de la délibération,--résultat
de la prévoyance, de la prudence et de la raison. Tous les
gouvernements libres possédant quelque solidité (quel que soit leur
nom) ont, pour cette raison, établi, sous une forme ou sous une autre,
un pouvoir de quelque espèce calculé pour représenter le jugement plus
mûr de la nation et pour mettre un frein aux ébullitions spontanées,
violentes et changeantes de l'excitation populaire. Toutefois, même
cette barrière n'était pas interposée ici entre une chambre qui devait
avoir toute l'influence dans l'État et un premier magistrat qui devait
n'en avoir aucune.
La constitution qui allait être adoptée était, en un mot,
impraticable, et personne ne le voyait plus clairement que Mirabeau;
mais bien que prêt à la détruire, et désireux de le faire, il ne se
prêtait en aucune manière aux idées de Marie-Antoinette, quoiqu'il fût
quelque peu subjugué par ses charmes.
«Je serai ce que j'ai été toujours,» dit-il dans une lettre au roi (15
décembre 1790), «défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois;
apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique.» Bref, il
tenta l'entreprise difficile et même presque impossible de sauver la
liberté des mains d'un monarque dominé par des courtisans
enthousiastes du pouvoir absolu et d'une populace influencée par des
clubs qui aspiraient à détruire toute autorité autre que la leur.
Je viens de chercher à expliquer quels avaient sans cloute été les
projets de Mirabeau; car nous avons à examiner quelles étaient
probablement ses pensées lorsque, au milieu de vives souffrances, mais
avec toute sa présence d'esprit et le clair pressentiment de sa fin
prochaine, il demanda son ancien ami avec lequel, dit-on, il ne
s'était jamais complétement réconcilié jusqu'alors, et désira sa
présence auprès de cette couche d'où il ne devait plus se relever.
N'est-il pas permis de supposer que Mirabeau, dans ce dernier
entretien avec M. de Talleyrand, parla des projets dont son esprit
était alors occupé? et ne semble-t-il pas probable qu'à cette heure
suprême il comprit que l'évêque d'Autun était la personne la mieux
faite pour occuper la position difficile qu'il allait laisser vacante,
position qui demandait tant d'adresse à qui voudrait se mouvoir au
milieu des intrigues et des combinaisons variées qu'elle supposait?
Plusieurs raisons viennent appuyer cette supposition. M. de
Talleyrand, comme Mirabeau, était aristocrate de naissance, libéral
par position et par opinion; il était aussi l'un des membres de
l'Assemblée qui possédaient le plus d'autorité sur la partie de ce
corps que Mirabeau lui-même dirigeait, et en même temps l'un des
membres très-peu nombreux en qui M. de Montmorin (ministre avec lequel
Louis XVI avait enfin consenti que Mirabeau communiquât d'une manière
confidentielle) avait dit à Mirabeau qu'il plaçait le plus de
confiance. Enfin, il était en relation avec toutes les classes et
presque tous les individus cherchant alors à troubler ou espérant
calmer et réunir les éléments troublés de la société. Il connaissait
la cour, le clergé, les Orléanistes. Il avait été l'un des fondateurs
des Jacobins; il était membre du club rival et modéré, les Feuillants;
et quoique, sans aucun doute, il manquât du feu et de l'éloquence
nécessaires pour commander aux grandes assemblées, il possédait au
plus haut degré le tact et l'adresse qui permettent à un homme de
gouverner ceux qui conduisent de telles assemblées. En un mot,
quoiqu'il ne restât pas de Mirabeau après Mirabeau, M. de Talleyrand
était peut-être l'homme le mieux qualifié pour remplir d'une certaine
manière la place qui restait vide, et celui que Mirabeau lui-même
devait probablement désigner comme son successeur. Toutefois, je n'ai
rien, excepté des conjectures, pour me guider à ce sujet; à moins que
le dépôt public que Mirabeau, à sa dernière heure, confia à M. de
Talleyrand ne puisse être invoqué comme un témoignage de ses plus
secrètes intentions. Nous pouvons apprendre la nature de ce dépôt par
M. de Talleyrand lui-même, qui, le jour suivant, au milieu du silence
et de la douleur qui avaient envahi tous les partis (car un homme de
génie supérieur, quels que soient ses défauts, disparaît rarement sans
qu'on le pleure), montant à la tribune de l'Assemblée nationale, dit
d'une voix qui paraissait réellement émue:
«Je suis allé hier chez M. de Mirabeau. Une foule immense remplissait
cette maison dont je franchis le seuil avec une tristesse plus vive
encore que ne pouvait l'être la douleur du public. Le triste spectacle
qui m'attendait remplissait l'imagination de l'image de la mort, elle
était partout, excepté dans l'esprit de celui que menaçait le danger
le plus imminent. Il avait demandé à me voir. Il est inutile de parler
de l'émotion produite sur moi par beaucoup de choses qu'il me dit.
Mais chez M. de Mirabeau ce qui dominait alors c'était l'homme public;
et, sous ce rapport, nous pouvons considérer comme une précieuse
relique les derniers mots qui purent être arrachés à cette proie
immense que la mort était sur le point de saisir. Concentrant tout son
intérêt sur les travaux que cette assemblée a encore devant elle, il
se rappela que la loi de la succession était à l'ordre du jour, et se
désola de ne pouvoir assister à la discussion de la question,
regrettant de mourir, puisque la mort le privait de remplir un devoir
public. Mais, comme il avait écrit sa manière de voir, il me confia le
manuscrit, afin que je pusse vous le communiquer en son nom. Je vais
m'acquitter de ce devoir. L'auteur de ce manuscrit n'est plus; mais
ses pensées et ses désirs étaient tellement liés au bien public, qu'en
écoutant l'expression des sentiments que je vais vous retracer, vous
pourrez croire que vous recevez son dernier soupir.»
Telles furent les paroles par lesquelles M. de Talleyrand introduisit
le mémorable discours qui, en établissant les principes sur lesquels a
depuis été posée la loi de succession, jeta les fondements d'une
nouvelle société française sur des bases qu'aucune circonstance ne
paraît devoir modifier.
«Il y a autant de différence,» dit Mirabeau, «entre ce qu'un homme
fait pendant sa vie et ce qu'il fait après sa mort, qu'entre la mort
et la vie. Qu'est-ce qu'un testament? C'est l'expression de la volonté
d'un homme qui n'a plus aucune volonté, par rapport à une propriété
qui n'est plus sa propriété; c'est l'action d'un homme qui n'est plus
responsable de ses actions envers l'humanité; c'est une absurdité, et
une absurdité ne devrait pas avoir force de loi.»
Tel est l'argument mis en avant dans ce discours célèbre et singulier.
Ingénieux plutôt que profond, maintenant que nous l'examinons avec
calme, il ne nous semble pas digne de la réputation qu'il obtint, ni
de l'effet qu'il produisit sans aucun doute. Mais, lu avec la voix
grave de M. de Talleyrand, et considéré comme les dernières pensées
sur les dispositions testamentaires qu'ait formées un homme qui
faisait son propre testament quand il composa ce discours, et qui,
depuis lors, était entré avec son intelligence lumineuse et sa
merveilleuse éloquence dans l'obscur silence de la tombe, il ne
pouvait manquer de produire une profonde impression. C'était, de plus,
le manteau du prophète qui avait quitté cette terre; et le monde,
qu'il se trompât ou non dans cette supposition, crut voir dans ce legs
politique l'intention de désigner un successeur politique.
V
De cette manière, M. de Talleyrand déjà, ainsi que nous l'avons vu,
membre du département de Paris, fut immédiatement choisi pour occuper
la place dans la direction de ce département laissée vacante par la
mort de Mirabeau.
Ce conseil municipal disposait encore d'une influence considérable, et
il ne manquait pas de moyens variés d'exercer cette influence sur les
classes moyennes de la capitale; de telle sorte qu'un homme de
résolution et de tact aurait pu en faire l'un des instruments les plus
utiles pour rétablir l'autorité royale et la consolider sur de
nouvelles bases.
Il paraît, en vérité, que M. de Talleyrand avait le projet de le
rendre populaire en s'en servant comme d'un moyen de donner de bons
conseils au roi, et aussi de rendre le roi populaire en l'engageant à
suivre ces conseils, puisque nous découvrons qu'environ une quinzaine
après la mort de Mirabeau, le 18 avril, ce corps présenta une adresse
au roi, le pressant d'éloigner de ses conseils ceux dont la nation se
méfiait, et de se confier franchement aux hommes qui étaient encore
populaires: tandis qu'il y a toute raison de croire, ainsi que j'aurai
tout à l'heure occasion de le montrer, que vers ce moment même M. de
Talleyrand entra en négociations secrètes avec le roi, ou, du moins,
par l'entremise de M. de Laporte, lui offrit son concours le plus
efficace.
Mais Louis XVI devait se fier plus volontiers à un homme hardi et
passionné comme Mirabeau, que, malgré sa naissance (et en considérant
la situation dans laquelle la révolution l'avait trouvé), il regardait
comme un aventurier qui avait été presque naturellement son
adversaire, jusqu'à ce qu'il eût acheté son concours, qu'il ne devait
se fier à un homme comme M. de Talleyrand, philosophe, homme d'esprit,
et de qui l'on pouvait dire qu'il avait été élevé pour le métier de
courtisan; et, d'un autre côté, M. de Talleyrand lui-même était trop
prudent pour s'aventurer hardiment et entièrement dans les plans
téméraires et douteux que Mirabeau avait préparés; du moins il ne
devait s'y engager que lorsqu'il commencerait à croire d'une manière
certaine à leurs chances de succès.
De plus, d'autres circonstances se présentèrent alors qui ne pouvaient
manquer d'avoir une influence défavorable sur l'établissement d'une
entente sérieuse entre le monarque scrupuleux et méfiant, et l'évêque
constitutionnel, grand joueur d'échecs.