Parmi les nombreux siéges que rendit vacants le refus des hauts
dignitaires de l'Église de prêter le serment que la constitution leur
imposait alors, se trouva l'évêché de Paris; et comme on savait bien
que M. de Talleyrand pourrait être élu à ce poste s'il le désirait, le
public crut qu'il avait l'intention de profiter de sa popularité pour
obtenir cette position, qui, jusqu'alors, avait été si honorable et si
importante.
Par suite de cette supposition, une partie de la presse exalta ses
vertus; tandis qu'une autre s'empressa de peindre, et, ainsi que cela
se pratique dans de telles circonstances, d'exagérer ses vices.
Jusqu'aux derniers moments de sa vie, M. de Talleyrand fut presque
indifférent à la louange, mais par une originalité singulière (surtout
si l'on considère sa carrière longue et variée), il fut toujours
extrêmement sensible à la censure; et sa susceptibilité dans cette
occasion l'emporta tellement sur sa prudence, qu'elle le poussa à
écrire et à publier une lettre où il désavouait de la manière la plus
formelle tout projet de candidature au siége vacant. Voici cette
lettre, curieuse à plus d'un titre[16].
[16] _Moniteur_ du 8 février 1791, p. 158.
«Je viens de lire dans le _Journal de Paris_, que l'on me désignait
pour l'évêché de Paris. En voyant mon nom près de celui de M. l'abbé
Sieyès, j'ai dû m'enorgueillir de la seule idée d'une telle
concurrence. Quelques électeurs m'ont laissé effectivement pressentir
leur vœu, et je crois devoir publier ma réponse. Non, je
n'accepterais point l'honneur que mes concitoyens daigneraient me
décerner. Depuis l'existence de l'Assemblée nationale, j'ai pu être
insensible aux calomnies sans nombre que les différents partis se sont
permises à mon égard. Jamais je n'ai fait ni ne ferai à mes
détracteurs le sacrifice d'aucune opinion ni d'aucune action utile à
la chose publique; mais je puis et je veux leur offrir celui de mon
intérêt personnel, et, dans cette circonstance seulement, mes ennemis
auront influé sur ma conduite. Je ne leur laisserai pas le moyen
d'affaiblir le bien que j'ai essayé de faire. Cette publicité que je
donne aujourd'hui à ma détermination, je l'ai donnée à mes désirs,
lorsque j'ai témoigné combien je serais flatté d'être un des
administrateurs du département de Paris. Je crois que, dans un État
libre, lorsque le peuple s'est ressaisi du droit d'élection, véritable
exercice de sa souveraineté, avouer hautement la fonction publique à
laquelle on aspire, c'est appeler ses concitoyens à vous examiner
d'avance, c'est se rendre à soi-même toute intrigue impossible. On
s'offre aux observations de l'impartialité; on ne prend pas même la
haine au dépourvu. J'avertis donc ici ceux qui, craignant ce qu'ils
appellent mon ambition, ne se lassent point de me calomnier, que je ne
dissimulerai jamais à quelles places j'aurai l'orgueil de prétendre.
C'est par une suite de ces fausses alarmes qu'on a répandu, aux
approches de la nomination de l'évêque de Paris, que j'avais gagné six
à sept cent mille francs dans les maisons de jeu. Maintenant que la
crainte de me voir élever à la dignité d'évêque de Paris est dissipée,
on me croira sans doute. Voici l'exacte vérité: j'ai gagné, dans
l'espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la
société, et au club des échecs, regardé presque en tout temps, par la
nature même de son institution, comme une maison particulière, environ
trente mille francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans
avoir l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une
manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et je
m'en reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette
séduction; je me blâme comme particulier et encore plus comme
législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères
que ses principes; qu'un peuple régénéré doit reconquérir toute la
sévérité de la morale et que la surveillance de l'Assemblée nationale
doit se porter sur ces excès nuisibles à la Société en contribuant à
cette inégalité de fortune que les lois doivent tâcher de prévenir par
tous les moyens qui ne blessent pas l'éternel fondement de la justice
sociale, le respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me
fais un devoir de l'avouer; car depuis que le règne de la vérité est
arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun tort, le
moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir le courage de
les reconnaître.»
Nous apprenons par ce document que l'évêque d'Autun, malgré ses
travaux dans le sein de l'Assemblée, était cependant encore un joyeux
mondain que l'on rencontrait fréquemment au club du jeu d'échecs,
ainsi que dans les salons particuliers; et (bien qu'il regrettât ce
fait) qu'il avait gagné dans ces divers endroits trente mille francs
dans l'espace de deux mois. Nous apprenons aussi qu'il renonça alors à
toute idée d'avancement dans sa profession, afin que les motifs de sa
conduite dans le sein de l'Assemblée nationale demeurassent à l'abri
de tout soupçon, et nous pouvons deviner qu'il aspira pour l'avenir
aux hauts emplois politiques plutôt qu'aux fonctions ecclésiastiques
les plus élevées.
Toutefois, le côté le plus frappant de ce document est le ton, le
style, je pourrais presque dire le pédantisme qui y domine vers la
fin. Mais chaque époque a ses prétentions: et celle de la période qui
s'écoula entre mai 1789 et août 1792, était de couvrir du pur langage
d'un saint ou des austères préceptes d'un philosophe la vie facile
d'un homme à la mode, d'un viveur du grand monde.
«Le dire, dit le vieux Montaigne, est autre chose que le faire: il
faut considérer le prêche à part et le prêcheur à part».