II

Du 14 juillet 1789 au 14 juillet 1790, les scènes comprises dans ce

tableau, qui peut être appelé le premier acte du grand drame, étaient,

en somme, de nature à exciter les espérances, plutôt que les craintes

de l'humanité; mais, à dater de cette dernière période, l'aspect des

choses changea grandement, et presque chaque jour fut marqué par

quelque désappointement, par l'avortement de quelque projet longtemps

caressé, par le naufrage de la réputation et de la fortune de quelque

homme d'État populaire.

Le 4 septembre 1790, M. Necker quitta, presque sans qu'on fît

attention à son départ et certainement sans qu'on le regrettât, ce

Paris où seulement une année auparavant il était revenu au milieu

d'acclamations unanimes. Environ au même moment, Mirabeau commença à

être soupçonné; et les cris de: «Vive la Fayette!» se changèrent

souvent en: «A bas la Fayette[15]!» de la part de la multitude

toujours inconstante. Alors aussi l'on commença à s'apercevoir que la

vente des biens de l'Église, qui, convenablement dirigée, aurait pu

rétablir l'ordre dans les finances, allait probablement, au contraire,

rendre plus complète la banqueroute nationale.

[15] «La popularité de M. de la Fayette, qui s'était élevée si

haut, commença à décliner de ce jour-là (14 juillet): un mois

plus tard, les cris: «A bas la Fayette!» avaient succédé aux cris

de: «Vive la Fayette!»--(Comte de la Marck.)

Il est nécessaire, afin de donner une juste idée de la conduite de M.

de Talleyrand, que j'explique rapidement comment se présenta cette

calamité. L'Assemblée, désirant assurer l'irrévocabilité de ses

décrets en disposant aussitôt que possible des vastes propriétés dont

elle avait décidé la vente, et désirant augmenter sans délai ses

ressources financières, se mit à chercher quelque moyen d'obtenir ce

double résultat. Après deux ou trois projets, adoptés pour un moment

et abandonnés ensuite, l'idée à laquelle on s'arrêta finalement fut

celle de fabriquer des billets d'État, représentant une certaine

valeur en biens nationaux, et de leur donner un cours forcé, de telle

sorte qu'ils eussent une valeur immédiate indépendante de celle qu'ils

devaient acquérir en tant que représentant la propriété. En un mot,

ces billets ou obligations devenaient ainsi de l'argent; et ils

avaient cet avantage sur le papier-monnaie ordinaire, qu'ils

représentaient quelque chose qui avait une valeur positive; et comme

la première émission de 400 millions de francs eut lieu à une époque

où l'on sentait réellement le besoin de remplacer d'une manière

quelconque l'argent que tout le monde, par peur et par manque de

confiance, avait commencé à entasser et à cacher, ces effets

produisirent du bien plutôt que du mal. L'Assemblée crut alors

immédiatement qu'elle avait à sa disposition un fonds inépuisable; en

conséquence, une nouvelle émission de 800 millions d'obligations

suivit de près la première émission de 400 millions comme une chose

toute naturelle; et il devint évident que ce moyen de faire face aux

besoins courants de l'État allait être adopté sur une plus large

échelle, augmentant ainsi la somme des valeurs en circulation d'une

manière qui n'était nullement provoquée par la richesse ou les

affaires croissantes de la communauté, et altérant la valeur de

l'argent dans toutes les transactions de la vie. M. de Talleyrand

prévit de suite les calamités auxquelles ce système devait

naturellement conduire; et en disant: «Je serais inconsolable si, de

la rigueur de nos décrets sur le clergé, il ne résultait pas le salut

de la chose publique;» il démontra, avec une clarté et une sagacité

singulières, que la ligne de conduite adoptée par l'Assemblée devait

inévitablement produire la disparition totale de l'or et de l'argent,

la cherté énorme des vivres, une dépréciation journalière du papier de

l'État et de la terre (le papier-monnaie représentant la terre), une

variation rapide dans le taux des échanges, et l'impossibilité de tout

commerce régulier.

Mais les hommes, en temps de révolution, s'inquiètent peu des

résultats définitifs. L'Assemblée avait alors besoin de fonds: les

assignats avec cours forcé créaient ces fonds. Mirabeau remarqua avec

sagacité que, multiplier les assignats, était, en tout cas, multiplier

les adhérents de la Révolution, puisque aucun homme possédant un

assignat ne pouvait désirer que la propriété dont dépendait la valeur

de cet assignat fût rendue à ses anciens possesseurs, et cet

arrangement politique dispensa de répondre à l'objection des

financiers.

Le trait caractéristique des constitutions modernes est le principe de

la représentation, la délégation du pouvoir par voie d'élection. Ç'a

été sans doute une précieuse découverte que de faire dépendre une

partie du gouvernement d'un principe particulier; il ne s'ensuit pas,

toutefois, que toutes les parties du gouvernement doivent être

déduites de ce même principe. Au contraire, la mobilité donnée à un

gouvernement par tout système qui y fait pénétrer les passions

populaires et les divergences d'opinion, exige un élément

contradictoire de fixité et de stabilité qui fasse contre-poids, qui

donne à la durée de ce pouvoir un caractère de permanence, et un

caractère de fermeté à son action.

Mais l'Assemblée nationale--semblable à ces malades qui ayant trouvé

un remède à leur maladie, s'imaginent que si un peu de ce remède

produit quelque soulagement, une haute dose doit en amener un beaucoup

plus marqué,--l'Assemblée nationale faisait reposer toutes ses

institutions, à une seule exception près, sur la même base; et comme

la chambre était élective, les municipalités électives, ainsi les

juges devaient être nommés par élection, et de même les curés et les

évêques.

Ici commence la première scission sérieuse qui se produisit au sein de

la nation; car celle qui existait auparavant n'était qu'entre la

nation et la cour. J'ai dit que le clergé, et surtout le clergé

supérieur, n'avait pas volontiers abandonné la propriété qu'il avait

été habitué à considérer comme sienne. Cette perte, toutefois, ne lui

fournissait qu'une cause temporelle d'inimitié; elle n'atteignait ni

la conscience de ses membres, ni celle du troupeau. Mais les

ordonnances nouvelles, quels que pussent en être les mérites

intrinsèques, changeaient entièrement la condition normale de l'Église

romaine et s'attaquaient au principe de sa discipline. Ces

ordonnances, par conséquent, furent dénoncées par le pape, et ne

purent être solennellement acceptées par les membres les plus zélés du

clergé. Dans de telles circonstances, il eût été bien plus sage de ne

pas toucher à la condition spirituelle du clergé. Obliger tous les

ecclésiastiques, soit à abandonner leurs bénéfices, soit à jurer de

soutenir la «Constitution civile du clergé» (c'était là le titre donné

au nouveau système), c'était provoquer beaucoup d'entre eux qui, sans

cela, se seraient tenus tranquilles, à déclarer la guerre à la

Révolution, et, en même temps, c'était engager la Révolution dans

cette voie de persécution qui finit par la déshonorer et la perdre. En

outre, une telle mesure divisait le clergé en deux classes--dont l'une

excitait la vénération du peuple par ses sacrifices, et l'indignation

du gouvernement par ses plaintes: et l'autre donnait satisfaction au

gouvernement par son obéissance, mais perdait le respect du peuple à

cause de sa servilité.

Un clergé catholique désavoué par le pape était inutile à ceux qui

professaient la religion catholique; et tout clergé quel qu'il fût

était superflu pour ceux qui ne professaient aucune religion. La

conduite observée par M. de Talleyrand dans cette affaire fut prudente

et circonspecte jusqu'au moment où elle fut hardie et ferme.

L'Assemblée avait décidé la «Constitution civile du clergé,» avant le

14 juillet. Le roi, toutefois, avait demandé un délai avec l'intention

d'en référer à Rome, et la loi ne fut définitivement adoptée qu'après

le 27 novembre.

Pendant cette période la lutte existait d'une part entre le souverain

et le pape qui faisaient cause commune, et de l'autre entre les

philosophes et ceux qui prétendaient réformer l'Église, car ces deux

classes de personnages se mêlèrent de cette entreprise.

Il était désagréable pour un évêque qui aspirait encore aux plus

hautes fonctions ecclésiastiques de se hasarder à se quereller avec le

premier de ces partis, et également désagréable pour un homme d'État

recherchant l'autorité populaire de se séparer du dernier. D'ailleurs,

le résultat du différend était encore incertain, et comme il n'y avait

pas nécessité absolue pour l'évêque d'Autun de se prononcer, il

demeura silencieux. Mais quand l'Assemblée eut rendu son décret final,

et que ce décret eut reçu le consentement formel, quoique contraint,

du roi, le cas fut différent. Une loi avait été régulièrement votée,

et la question était de savoir, non si cette loi était bonne, mais si,

étant la loi du pays, elle devait être observée. Une bataille avait

été livrée, et la question était, non si les vainqueurs avaient

raison, mais s'il valait mieux s'unir à eux qu'aux vaincus.

Dans un tel état de choses, M. de Talleyrand hésitait rarement. Il

prit le parti de la loi contre l'Église, et se rangea avec ceux qui de

jour en jour devenaient plus forts, contre ceux dont les forces

déclinaient journellement; et, lorsqu'il avait une fois adopté une

telle ligne de conduite, ce n'était pas son habitude de s'y engager

timidement. Il prêta tout de suite le serment demandé, serment que

tous ses collègues dans l'épiscopat refusèrent de prêter. Les seules

exceptions, qui ne firent pas grand honneur au clergé constitutionnel,

ce furent les évêques de Babylone et de Lydie, dont les titres étaient

purement honoraires.

Il justifia aussi cette conduite par une lettre adressée au clergé de

son diocèse, et finalement il se chargea de consacrer les nouveaux

évêques élus pour remplacer ceux que l'Assemblée avait privés de leurs

diocèses. Nous verrons bientôt les résultats de cette conduite.

M. de Talleyrand accepta donc pour lui-même et son Église, ces

nouveaux règlements que l'État, en dépit du chef de l'Église, avait

consacrés; il prêta serment de s'y conformer de bonne volonté, et

même, il maintint que l'État, considérant les membres du clergé comme

des fonctionnaires publics, qui recevaient un salaire en échange de

l'accomplissement de certains devoirs publics, avait la faculté de

retrancher ce salaire à ceux des membres de ce clergé qui refusaient

de se soumettre aux lois du gouvernement qui les payait et les

employait; cependant, établissons-le tout d'abord, il soutint avec

fermeté et en tout temps que tous les ecclésiastiques ainsi dépossédés

auraient droit à la pension qui, au moment de la confiscation des

biens de l'Église, avait été allouée à tout ecclésiastique que la

suppression d'établissements religieux ou de bénéfices inutiles

laissait sans revenu ou sans emploi; principe accepté d'abord comme

juste, mais bientôt condamné comme inopportun; car il n'y a pas de

compromis possible entre deux partis dont l'un est consciencieusement

disposé à résister à ce qu'il juge être un acte d'injustice, et

l'autre résolument déterminé à fouler aux pieds ce qu'il appelle une

résistance égoïste.

Essai sur Talleyrand · 第 26 / 89 题