Le mémoire ou manifeste auquel je viens de faire allusion annonçait
l'abolition des priviléges, la réforme de l'Église, l'établissement
d'une chambre représentative et d'une garde nationale, et promettait
un nouveau système d'impôt et un plan général d'éducation. Il fut lu,
ainsi que je l'ai dit, à l'Assemblée nationale le 10 février et, le 16
du même mois, l'auteur fut nommé président de cette assemblée[14] à
une majorité de trois cent soixante-quinze voix contre cent
vingt-cinq, quoique l'abbé Sieyès (rival d'une certaine importance)
fût son concurrent.
[14] La présidence était seulement de quinze jours; mais, ce qui
prouve quelle considération était attachée à cette dignité, c'est
le fait que Mirabeau, malgré ses plus grands efforts, ne put
l'obtenir que l'année suivante.
Cet honneur reçut plus d'éclat encore d'un rapport fort remarquable en
faveur de l'uniformité des poids et mesures, rapport que M. de
Talleyrand fit à l'Assemblée le 30 avril 1790: ce travail, en
poursuivant l'idée que Turgot avait été si désireux de voir triompher,
et en fournissant un moyen de détruire les distinctions incommodes qui
séparaient les provinces les unes des autres, posait les fondements de
ce système uniforme qui règne maintenant sur toute l'étendue de la
France. M. de Talleyrand aurait bien voulu ne pas appliquer ce projet
seulement à la France; il proposait, en même temps, que des
commissions de l'Académie des sciences de Paris et de la Société
royale de Londres fussent désignées pour s'entendre sur quelque unité
naturelle de poids et de mesure, qui pourrait être appliquée à la fois
en Angleterre et en France. «Chacune des deux nations, ajoutait-il,
formerait sur cette mesure ses étalons, qu'elle conserverait avec le
plus grand soin, de telle sorte que si, au bout de plusieurs siècles,
on s'apercevait de quelque variation dans l'année sidérale, les
étalons pussent servir à l'évaluer, et par là à lier ce point
important du système du monde à une grande époque,--celle de
l'Assemblée nationale. Peut-être même est-il permis de voir dans ce
concours de deux nations interrogeant ensemble la nature, pour en
obtenir un résultat important, le principe d'une union politique
opérée par l'entremise des sciences.»
Il est impossible de ne pas sympathiser avec une conception aussi
élevée et aussi pratique tout à la fois que celle qui est ainsi
exprimée, et de ne pas se réjouir de trouver ainsi un exemple de ce
que Bacon (homme d'État lui-même non moins que philosophe) réclame
comme l'attribut des hommes de science et de lettres, savoir: que,
lorsque ces hommes s'adonnent aux affaires publiques, ils y portent un
esprit plus élevé et plus étendu que celui qui anime le simple
politique.
La meilleure partie du travail que l'Assemblée s'était proposé à
elle-même était alors terminée. La vieille monarchie et l'ancienne
aristocratie étaient détruites; les pouvoirs nouveaux de la couronne
et du peuple étaient déterminés, les divisions nouvelles du pays en
départements, districts et communes étaient définies; la nouvelle
organisation des tribunaux de justice était décrétée. Personne
n'approuvait entièrement la constitution qui allait ainsi être créée,
mais on se réjouissait presque universellement qu'elle fût si près
d'être achevée.
DEUXIÈME PARTIE
DE LA FÊTE DU 14 JUILLET A LA FERMETURE
DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE.
I
M. de Talleyrand bénit l'étendard de la France à la réjouissance
du 14 juillet.--Détresse financière croissante.--Vues de M. de
Talleyrand.--Constitution civile du clergé.--Conduite de M. de
Talleyrand.--Il refuse l'évêché de Paris.--Lettre aux éditeurs du
_Moniteur_.--Mort de Mirabeau.--Esquisse de sa carrière et de ses
relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste à son lit de
mort.--Comment il a probablement initié M. de Talleyrand aux
intrigues de la cour.--Il laisse à M. de Talleyrand son discours
projeté sur la loi de la succession, qui réglait l'état actuel de
la loi en France, et que M. de Talleyrand lut à l'Assemblée
nationale.--M. de Talleyrand est suspendu de ses fonctions
épiscopales et il quitte l'Église.--Fierté du roi.--Conduite et
vues de M. de Talleyrand.--Il désire venir au secours du
roi.--Folle conduite du parti de la cour.--Décret fatal de
l'Assemblée nationale, défendant la réélection de ses
membres.--Projet d'éducation de M. de Talleyrand.--L'Assemblée se
sépare le 13 septembre 1791.--M. de Talleyrand va en Angleterre,
en janvier 1791.
Nous voici arrivés à la fête du 14 juillet, instituée pour célébrer la
destruction de la Bastille et pour rendre honneur au gouvernement
nouveau qui s'était élevé sur ses ruines: arrêtons-nous un instant
pour parler de ce jour de réjouissance.
Un immense et magnifique amphithéâtre a été élevé dans le champ de
Mars: le souverain héréditaire de la France et le président temporaire
d'une assemblée élective,--symboles de rapprochement entre deux idées
et deux époques,--y sont assis sur deux trônes de même niveau, décorés
des armes que la nation a prises à ses anciens rois; et voilà le
prince enfant qu'un peuple joyeux, triomphant, considère avec
bienveillance comme l'héritier des engagements de son père, comme
celui qui aura à perpétuer la race de saint Louis; puis la reine,
«embellissant et égayant la sphère dans laquelle elle se meut,
brillante comme l'étoile du matin, pleine de vie, de splendeur et de
joie;» et voilà aussi cette royale jeune fille, parée de tous les
charmes de la cour et douée de toutes les vertus du cloître,--une
princesse, une sainte,--une future martyre. Voici le vain, mais
honnête la Fayette, appuyé sur son épée de citoyen; et à côté le
terrible Mirabeau, ses longs cheveux flottant au vent; et là cette
assemblée bien connue et encore digne de mémoire, trop tôt fière de
l'œuvre dont elle se glorifie, de cette œuvre qui, hélas! ainsi que
la représentation à laquelle nous assistons, n'est destinée qu'au
triomphe éphémère d'un jour. Et voyez, sur ce balcon, la cour la plus
gracieuse et la plus splendide de l'Europe, car telle était encore,
même à cette époque, la cour de France; et là-bas, dans ce vaste
champ, les bandes confédérées avec leurs musiciens, portant leurs
bannières respectives et représentant chaque portion de cette grande
famille qui se réjouit en ce moment du triomphe qu'elle a remporté.
Tout d'un coup, le ciel, dont l'éclat est si bien fait pour se
confondre avec la joie des hommes, mais qui jusque alors avait été
sombre et menaçant,--tout à coup le ciel s'éclaircit, le soleil vient
mêler sa pompe à celle de cette noble cérémonie! Et alors, revêtu de
ses habits pontificaux et debout sur un autel où se pressent trois
cents prêtres, en longues robes blanches et avec des ceintures
tricolores, l'évêque d'Autun bénit le grand étendard, l'oriflamme de
France, qui n'est plus le symbole de la guerre, mais le signe et le
gage de la paix entre le passé et l'avenir, entre les vieux souvenirs
et les nouvelles aspirations du peuple français.
Qui, présent ce jour-là à Paris, aurait pu croire que ceux qui
pleuraient tendrement, avec les enfants du Béarnais, aux pieds de la
statue de Henri IV, riraient bientôt d'une façon si horrible autour de
l'échafaud de son descendant?... que la multitude joyeuse, errant dans
les Champs-Élysées, au milieu des guirlandes de lumière, et faisant
entendre de douces paroles de reconnaissance et de joie, se
transformerait si vite en une populace féroce, massacrant dans les
prisons, dressant l'échafaud dans les rues et dansant autour de la
guillotine, d'où le sang innocent coulerait goutte à goutte?... que le
monarque, la cour, les députés, toutes les images populaires et
princières de cette auguste cérémonie, que les formes même de la
religion qui la consacra devaient, au bout de deux ou trois courtes
années, être mises de côté avec dérision: et que lui-même, le pontife
qui avait présidé à cette pompeuse solennité, obligé de renoncer à sa
sainte vocation, errerait comme un misérable exilé sur des rivages
étrangers, banni comme traître à cette liberté pour laquelle il avait
sacrifié les préjugés de sa caste, les prédilections de sa famille,
les honneurs et les richesses de sa profession?