La proposition de M. de Talleyrand relative aux biens de l'Église fut
adoptée le 2 novembre après des débats orageux, et le parti vaincu le
rangea alors parmi ses plus violents adversaires. Mais le 4 décembre
il remporta une victoire beaucoup plus éclatante, autre chose qu'un
triomphe de parti, par la lucidité singulière avec laquelle, à propos
de la proposition qui avait été faite d'établir une banque à Paris et
de rétablir d'une manière générale l'ordre dans les finances
françaises, il expliqua les principes de la banque et du crédit
public, enveloppés alors pour le public de ce mystère dont l'ignorance
se plaît presque naturellement à entourer les sujets dont le détail ne
peut être compris qu'en posant des chiffres, mais où sont engagés des
intérêts aussi graves que ceux d'une nation, avec les ressources sur
lesquelles elle peut compter et les nécessités auxquelles il lui faut
faire face.
Le talent admirable déployé en cette occasion par M. de Talleyrand
consista à rendre clair ce qui paraissait obscur, et simple ce qui
semblait abstrait. Après avoir montré qu'une banque ne pouvait exister
qu'à la condition de faire du bien à elle-même et aux autres par son
crédit, et que ce crédit ne pouvait être l'effet d'un papier-monnaie
à cours forcé, comme quelques personnes semblaient disposées à le
croire, un cours forcé n'étant rien moins qu'une démonstration de
l'insolvabilité de l'institution qu'il était destiné à protéger, il
arriva à la condition générale et au crédit de l'État, et dit:
«Messieurs, le temps est passé des plans financiers compliqués, des
plans préparés d'une manière habile et savante, et inventés simplement
pour retarder, par des expédients, la crise inévitable. Tous les
efforts de l'esprit et de la ruse sont épuisés. A l'avenir, il faudra
que l'honnêteté remplace le génie. A côté de l'évidence de nos
calamités, nous aurons à placer l'évidence du remède. Tout devra être
réduit à la simplicité d'un livre de comptes, tenu par le bon sens,
gardé par la bonne foi.» Ce discours valut à son auteur une
approbation universelle: il fut loué pour l'élégance de son style dans
le boudoir des belles dames; pour la solidité de ses vues, dans la
maison de campagne du banquier; le faubourg Saint-Germain lui-même
reconnut que M. de Talleyrand, quoique _scélérat_, était homme d'État,
et que, dans ces temps difficiles, un _scélérat_, homme de qualité et
homme d'État, pouvait être utile à son pays. Mais une popularité si
universelle ne devait pas durer longtemps. Le mois suivant (le 31
janvier 1790), le libéral évêque se prononça pour l'opinion qui
voulait accorder aux juifs les droits de citoyens français. Cette
opinion considérée par plusieurs comme une double révolte contre les
distinctions jusqu'alors maintenues entre les castes et les croyances,
ne pouvait être pardonnée à M. de Talleyrand par la meilleure partie
de cette société qu'il avait autrefois fréquentée; et j'ai lu, dans
quelque chronique du temps, que le marquis de Travanet, fameux joueur
de «tric-trac,» prit alors l'habitude de dire, en faisant ce qui
s'appelle «la case du diable:» «Je fais la case de l'évêque d'Autun.»
Toutefois, quand se déchaîne l'esprit de parti, il n'est pas rare que
la réputation d'un homme se fasse, grâce à ses contradicteurs
eux-mêmes; et le nom de M. de Talleyrand grandit alors dans le pays et
dans l'Assemblée à mesure qu'il perdait son prestige dans les cercles
de la cour et parmi les partisans exagérés de l'intolérance cléricale
et des prérogatives royales.
C'est qu'en effet peu de personnes avaient rendu d'aussi importants
services à la cause qu'il avait épousée. Ainsi que nous l'avons vu,
c'est à ses efforts que l'on dut principalement la réunion du clergé
aux communes dans l'église Saint-Louis, et, par conséquent, la
constitution des états généraux. Peu de temps après, en contestant la
nature impérative des mandats que les membres des états généraux
avaient reçus de leurs commettants, il avait fortement contribué à
affranchir l'Assemblée nationale d'instructions qui auraient
certainement entravé ses futurs progrès. Élu membre du comité qui
devait préparer la constitution nouvelle, ses travaux avaient compté
parmi les plus remarquables qui eussent été produits devant la
commission, et les futurs droits des Français avaient été proclamés
dans les termes qui lui avaient paru le plus convenables. Déployant
dans toutes les questions financières cette ferme connaissance des
principes qui seule produit la clarté de l'exposition, il avait
secondé avec habileté M. Necker, dans les mesures par lesquelles cet
homme d'État avait cherché à raffermir le crédit public et à accroître
le revenu, et, enfin, il avait fait l'abandon des richesses et de la
puissance de l'ordre auquel il appartenait, et cela comme un sacrifice
fait (il le prétendait du moins) au bien public.
La part qu'il avait prise aux actes de l'Assemblée était, en effet, si
considérable, que l'on pensa que personne ne pouvait être mieux
qualifié pour expliquer et défendre sa conduite. Il fut donc chargé de
cette explication, ou plutôt de cette apologie; et il s'acquitta de sa
tâche par une sorte de mémoire ou de manifeste à la nation française.
Ce manifeste fut lu à l'Assemblée nationale le 10 février 1790, et
ensuite il fut publié et circula dans toute la France. Il a depuis
longtemps été oublié parmi les nombreux papiers d'origine analogue qui
ont marqué et justifié les changements successifs que la France a eu à
subir pendant les quatre-vingts dernières années.
Mais, à l'époque où ce manifeste fit son apparition, on en loua
universellement le tour habile et mesuré, et il demeure à présent un
remarquable témoignage des idées, et une justification adroite et
digne des actes d'une époque qui attend encore le jugement définitif
de la postérité.